1 968...
Chroniques de l’Association pour un
Collège
de Psychiatrie de la région Centre.
- “ Les enfants, si elle vous conte
qu’elle a fait Mai 68, faut pas
la croire.
C’est Mai 68 qui l’a faite! ”
A la mémoire de JOEL.
Il y a plus d’un quart de siècle, je portai la velléité de rédiger une chronique de “ L’ASSOCIATION POUR UN COLLEGE DE PSYCHIATRIE DE LA RÉGION CENTRE ”, de l’ “ Association pour... ” comme, en familiarité, on la nomma. Une association sans terme affranchi : le Collège projeté avortera et, plus étrange, sans réelle scène primitive, même si en l’honneur de sa majuscule, la dite association incarna -dès l’aube paradoxale du Mai de l’année 68- l’initial, le temps conceptuel des prétentions collégiales sur notre terroir.
Pour ce : convoquer, assembler, caresser témoignages et archives. Les compagnons d’époque, sollicités, sourient, aimables et courtois, mais...
- “ ...mais non, vraiment, ça n’vaut pas l’coup ! Terminé tout ça. Pourquoi remuer ces vieilleries ? ”.
Perplexes, à l’exhibition de nos utopies partagées, ils avouent avoir perdu souvenances de nos ébats politiques :
- “ Si! Si, on y était ensemble pour les rassemblements mensuels dans les Hôpitaux Psychiatriques de Nantes, Bordeaux, Clermond-Ferrand, Lyon, Marseille, Paris, ailleurs... Oui, le secrétariat à la clinique de “ La Chesnaie ” [i] , mais... non, n’en reste rien. Oublié. Plus d’importance. ”. L’im-portance ? J’adopte le vocable, lui et sa ribambelle fraternelle : porter, supporter, rapporter, exporter, déporter...
“ L’importance, il faudrait
en faire un critère d’existence ” enseignait Gilles
DELEUZE.
[ii]
FAIRE-PART.
Il y a plus d’un quart de siècle quelques uns, rares, impensable mélange de générosité, d’attention compassionnelle et de discrétion, accueilleront ce qui m’importait : l’incurable nécessité d’écrire.
Nommer d’emblée Roger GENTIS [iii] , puisque j’oubliai d’enclencher l’enregistrement du magnétophone lors de notre dialogue de résurection de ces événements!
Rares, quelques autres... :
- “ C’est pas de chroniques dont tu parles, c’est comme d’une grossesse ! ”, plaisanta Jean OURY [iv] dont je tentai d’emporter l’adhésion au projet. Enceinte, j’en différai pudiquement le faire-part et, histoire de me rafraichir la mémoire, d’étayer d’une saine objectivité la rédaction anticipée, lui empruntai -pour quelques jours- la rouge chemise cartonnée où BRIVETTE, sa secrétaire, classa la minutieuse collecte des documents de l’ “ Association pour... ”.
- “ Promis BRIVETTE ! Je prends des notes et te rapporte ça sans tarder ! ”.
Autrefois, un inavouable épisode de détresse, récession et stupidité conjuguées, me délesta de mes propres paperasses patiemment cumulées. N’intéresseront plus jamais personne. Classées sans suite. Aucune valeur, comme les emprunts russes. Hors de mes sens, minables et fantômatiques transcriptions, résidus placentaires enkystés, exempts d’expulsion et de premier cri. L’histoire des vaincus ne s’inscrit pas. Inutiles au monde ! Poubelle !
Ebranlée de contractions jalouses et dissociatives, je pénétrai régressivement l’antre conservateur de la rouge chemise cartonnée, je relus, sélectionnai, mis en fiches les archives de l’ “ Association pour... ”. Tractée par d’insaississables mirages je m’engageai en promesses d’écriture toujours rompues, toujours désavouées. Vaincue par la présente force d’inertie des textes -textes férocement provocateurs à l’heure de leur conception- et tel le fou écartelé jusqu’à la brisure par l’impossible reconnaissance de son image ou des productions que, malgré la fêlure, il éprouve siennes, j’échouai.
25 Octobre 1 968.
Bulletin de l'Association pour un Collège
de Psychiatrie de la région Centre. Compte-rendu de la réunion
du 25 octobre, clinique de la Chesnaie à Chailles (41). Extraits.
"... utilisation de toutes les
compétences dans le domaine de la psychiatrie.
Commencer à mettre en place
un réseau d'échanges permettant la confrontation de l'expérience
et du savoir des différents membres des équipes de soins, ainsi
que la confrontation des différents courants de la psychiatrie, préfigurant
ainsi le futur Collège de Psychiatrie de la région Centre.
Font partie de droit tous les travailleurs
de la santé mentale de la région. Peuvent également devenir
membres toute personne portant un intérêt particulier à
la psychiatrie. "
" Le Collège prétend
être reconnu comme entité universitaire, ses membres participeraient
à l'Université.
Il
est décidé à l'unanimité que le Collège
régional aurait vocation de former et d'enseigner l'ensemble de l'équipe
psychiatrique. "
" Le malade doit être pris
en charge là où il se trouve, ce qui implique l'organisation
effective de secteurs d'action psychiatrique. Le secteur est pris en charge
par une équipe multidisciplinaire, déhiérarchisée.
Les fonctions sont disjointes du titre, elles dépendent des compétences.
La direction de l'équipe est collégiale. "
" Cette équipe formatrice
étant essentiellement équipe de secteur, cela voulait dire qu'on
réclamait la coordination réelle des secteurs et des pratiques
parce que jusqu'alors il n'en existe pas... Le secteur apparait comme une
mot magique qui aurait un pouvoir d'unification dans le langage. Il y a quelques
mois, le mot " Collège " était magique ; on disait
: avec le Collège on aura tout ce qu'on veut, tout ce qu'on cherche. ”
J’échouai dans mes corps à corps récidivents avec ces revenants lettrés, renonçai à écrire, sidérée par l’amnésie des miens, impuissantée par les archives elles-mêmes. Je ne nous reconnaissais plus en leur miroir. Pourtant j’en atteste, phrases, propositions, noms, lieux et dates, compagnons innocents ou évènements inspirés surgissaient là et, en ma mémoire, mille et un souvenirs dansaient la sarabande, se chamaillaient la priorité pour témoigner. Tout se déroula ainsi qu’inscrit sur le legs des feuillets étalés. Mais, dans leurs bousculades pétrifiées et bien qu’indemnes d’apparence, les mots séniles, devenus traitres à nos causes d’antan, ne savent plus ce qu’ils dirent, plus ce que parler veut dire, ni ce que dire put subvertir. ça fait plus d’un quart de siècle... BRIVETTE a pris sa retraite.
Il faudrait, il faut que je restitue à OURY les documents de la rouge chemise cartonnée !
- “ QUE S’EST-IL PASSÉ ? ”
L’interlocution, d’ordinaire, s’adresse aux traumatisés. Ou bien les traumatisés, à leur insu, l’adressent aux survivants ignorants de leur oubli. S’adresse aux traumatisés égarés, par les désobligeances du langage, par la miroitante défiance d’autrui. Autrui qui, d’antan, reconnaissait leurs énoncés, les constituait, les instituait, les leur restituait. Traumatisés médusés par leurs mésalliances avec de familières et d’intimes circonstances, jadis garantes de l’échange, jadis garantes des conditions de possibilités tant de l’alliance que de la langue. Traumatisés retranchés, de leur existence singulière, de leurs lignées ou appartenances, réfugiés dans les devenir-étrangers de leurs alliés amnésiques, et démis de leurs biens, de leurs science et connaissance, de leurs mots pour le dire.
- “ QUE SE PASSE-T’IL
? ”
En ces temps-là, ça se disait, la psychiatrie existait, insistait même. On se plaignait de ses insuffisances, on s’épuisait et se réjouissait à la réformer. On s’employait à améliorer les conditions d’accueil, de soins socialisants, de sorties, autrement dit à libérer dedans et dehors, indifféremment, les internés, opprimés, damnés de la terre, après PINEL et PUSSIN, MAKARENKO, l’originale Colonie de METTRAY, DELIGNY, BONNAFÉ, tant d’autres : maîtres adulés ou méconnus, anonymes innomés, tous exemplaires et prodigues en frayages instituants. Mais cette fois on y mettra le temps qu’il faudra, les moyens qu’il faudra, mais ce sera la “ dern’ des dern’ ” ! La psychiatrie de l’ “ avoir-raison ”, la psychiatrie révolutionnée vivra et avec, comme dans tous les combats, quelques-uns de nos leurres constituants, quelques-unes de nos illusions forcenées, quelques-uns d’entre nous.
La preuve ? Le “ livre blanc ” de la psychiatrie française après les leçons de la guerre, de la résistance, des camps d’internement, des exterminations “ douces ” ou ciblées, systématiquement planifiées : indifféremment monstrueuses. Des livres, congrès, débats, sociétés savantes. La circulaire du 4 Février 1 958, signée Houphouët-BOIGNY [v] . L’article concernant la thérapie institutionnelle, les associations culturelles et les clubs de malades, de Jean AYME, Philippe RAPPART et Horace TORRUBIA, dans l’Encyclopédie médico-chirurgicale [vi] . Les textes légaux officialisant -enfin !- une sectorisation, vaguement, sourdement à l’oeuvre. Les progrès des médicamentations. La réduction de la durée et du nombre des hospitalisations.
La preuve ? La socialisation des fous endiguerait les effets hiatrogènes de l’enfermement, guérirait peut-être, si le soin, métonymiquement, se confondait avec la pathogénèse ? Des espagnols instruisaient l’asile aux lueurs et éclats de la guerre civile, et des français internèrent François TOSQUELLES le catalan réfractaire, puis résista l’hopital de St ALBAN [vii] , asile et légende. Des italiens désinstitutionnalisaient et, à Trieste, leur “ Cheval bleu ” [viii] rivalisait avec le bleu des yeux de Franco BASAGLIA [ix] pour tracter, vers l’azur d’une cité qu’ils rendraient hospitalière, des malades mentaux cloitrés en leurs asiles. Des anglais, LAING, COOPER, [x] d’autres, décryptaient le tableau clinique de la révolution au coeur de la schizophrénie, au risque de s’y égarer, d’y perdre raison. Des portuguais décolonisaient, troquaient l’oeillet rouge contre l’entonnoir. Des allemands, avec les docteurs HUBER et le collectif socialiste de patients (SPK) de Heidelberg [xi] , radicalisaient les démonstrations répressives. Des hollandais et belges tramaient, tissaient d’européennes espérances, et affleurèrent les “ Réseaux d’alternatives à la psychiatrie ” [xii] .
La preuve ? Les lames de fond de la psychanalyse qui renversèrent, culs par dessus têtes, quelques cons, conservateurs et rétrogrades systèmes. En une conjuration encore aujourd’hui mésestimée, elles étayèrent d’une vitale conceptualisation les pratiques de résistances de collectifs informels, désistèrent de leur isolement des tas de gens, travailleurs de base plus ou moins maltraités par leurs détracteurs, au prétexte d’intérêts ou questionnements -pas encore freudiens, mais déjà novateurs et donc coupables- autour de la folie, de ses traitements. Elles déclenchèrent la débandade de vieilles indulgences ségrégatives et péjoratives dont les adeptes fallacieux nous insultaient drôlement :
- “ Poètes ! Rêveurs ! Naïfs ! Bavards ! Psycauseurs (ou psycausants) ! Communistes ! Anarchistes ! ”.
La preuve ? La Fédération des Groupes d’Études et de Recherches Institutionnelles [xiii] débordée par la publication des “ Cahiers de brouillon ”, par le lancement des rédactions de monographies sur l’architecture des établissements psychiatriques ou d’éducation spécialisée pour l’enfance inadaptée, etc..., dont se saisirent nombre d’équipes, de professionnels, découvrant là où ils oeuvraient, et via ces offres de recherches, leurs musellements, leurs collaborations à des oppressions innouïes, découvrant paralèllement leurs compétences et pouvoirs, et leur manque de conscience hors les occurences transférentielles de ces fulgurants effets analyseurs. Dès qu’ils surent, ils purent, ils s’en saisirent.
La preuve ? La rouge chemise cartonnée et les traces de l’ “ Association pour... ”.
- “ QUE SE PASSE-T-IL ? ”
Au nom d’offres accrues de socialisation, on désinstitutionnalise [xiv] , on ferme les asiles devenus, il est vrai, Hôpitaux Psychiatriques, puis Centres Hospitaliers Spécialisés, puis trop coûteux eu égard aux nouvelles donnes gestionnaires. Réactivement ou préventivement s’y substituent, aux quatre points cardinaux, une efflorescence d’initiatives prometteuses pour tenter ne pas perdre la boussole. Elles survivent aux inspirations militantes de leur création souvent associative (familles, soignants, malades...), parant les déficits honteux des pouvoirs publics. Quelques héritiers téméraires, imprudents ou jubilatoires soutiennent ces initiatives, y épuisent leur enthousiasme ou leur honnêteté puis, piégés, les abandonnent à leur sort, tant incomprises qu’incompréhensibles, désorientées dans les enchevêtrements et surenchères de défis truqués, dans le fatras récessif d’histoires locales particulières, et pourtant et partout structurellement comparables.
On a supprimé le diplôme d’infirmier psychiatrique. On forme un quota dérisoire de psychiatres. Dire comment et à quoi on les forme... Et ainsi mutent les discours de la folie ! Les agents les plus exposés : prolétaires déraisonnables en générosité et rétribués d’espérance déraillent, plus ou moins rapidement, par manque de ressources, protection et reconnaissance. Les plus forts, confondus avec les meilleurs, ceux qu’étayent leur instruction, leur puissance, leurs alliances concrètes ou potentielles, récoltent quelques bénéfices avant de renoncer, de périr ou de trahir. Résistent quelques survivants. De quoi se plaignent ces infernaux révolutionnaires passéïstes ? N’ont-ils pas dénoncé, jusqu’à l’excès, les enfermements, l’exclusion des fous, voulu la socialisation des malades mentaux, leur inclusion dans la cité, exigé qu’ils prennent la parole, qu’on la leur rende ou donne ?
Les fous se font rares. Espèce en voie de disparition, ils s’acharnent -littéralement- à leur rédition annoncée. Ils migrent, convertis en d’autres ethnies. Clochardisés, ils hantent le métro parisien. Délirants, ils effraient dans les lieux publics. RMIstes, bénéficiaires de l’AAH, dépendants des leurs, ils resteraient trop riches de quelques francs pour bénéficier de la CMU. Délinquants incarcérés, ils comblent les prisons. Drogués, prostitués, suicidés, se mutilant dans les solitudes d’arrangements précaires, ils ne sont plus fous puisqu’autrement désignés, déchiffrés. Non : chiffrés. Certains, promis à une conversion d’handicapés, protègent pour un temps déterminé, leurs identité et statut de malades, “ les mentaux ” comptabilisés en file active, en plateaux techniques, en pyjama sur un lit pour mériter des soins. Nouvelle race nomade, ils errent, ballotés de centres de jour en hébergements de nuit, de consultations d’urgence en lieux de crises, de squatts en post-cures, de festivals estivaux, en associations caritatives, en SAMU social ou service de médecine. Provisoirement... De non-lieu en “ stuctures ”, affublés préférentiellement du qualificatif de “ thérapeutique ”, autant d’effets d’annonce (“ réseaux ”, “ bassins de vie ”, “ psychiatrie de liaison ”, etc...), de chants de sirènes, de leurres d’aveuglés révélant à la fois, et certains dévouements individuels ou microcosmiques, et les irresponsabilités politiques systématisées. Les tribus de chroniques, incurables, schizos, débiles, stabilisés... éjectées de l’orbite psychiatrique, de l’orbite médicale, échouent dans des “ Maisons d’Accueil Spécialisé ” où la modestie et le courage d’une souche nouvelle de compagnons de la folie niée, s’emploie à panser les eschares de l’âme, à suturer les béances de liens déconsidérés, à greffer de l’humanité raptée. Les insensés rôdent, affectés à d’autres champs institués que ceux des asiles pour souffrances psychiques, ceux de la banale protection, ceux du “ prendre soin ”.
Sémantique victoire !
Le despote DSM IV règne, déclasse et reclasse en catégories pseudonymes, les socialités difformes. DSM IV a viré Névrose de sa couche, Hystérie aussi. Ne veut plus de ça sous son toit. Y préfère d’autres agencements de signes et de sigles : les TOC, etc..., et sans rire et sans gêne on parle de “ tocqués ”. Cliniquement, on déclare “ ne relevant pas de la psychiatrie ” les pathologies non-conciliables avec un cadre donné, avec la mission auto-référencée d’un établissement, avec la découpe territoriale ou le durée réglementaire légitimant un service, avec le savoir-faire d’une équipe. On déboute ainsi “ scientifiquement ” (c’est-à-dire techniquement, lâchement) les intervenants des responsabilités de la prise en charge de ceux qui manifestent de graves souffrances psychiques, mais n’ont pas eu la sagesse précautionneuse de les conformer aux scénarii imaginés par les affolements des politiques, voire de certains professionnels clivés en des hiérarchisations ressucitées, effarouchés par la décomposition des collectifs ou terrorisés par les impostures linguistiques ou institutionnelles qui, individuellement, les submergent.
Et si résistent, innovent quelques secteurs psychiatriques, seul l’après-coup, l’analyse des effets soignants nous instruiront, pas la duplication imaginaire de leurs dispositifs jamais reproductibles, pas leurs naïves répliques, pas leurs colportages simplistes vers le secteur voisin.
Au dehors, à côté, les assistants sociaux, submergés par les déraisons incontrôlables de la misère, appellent à l’aide. Les juges aussi, en passe de décider d’éventuelles stérilisations légales, pour des “ majeurs protégés ”. Les gardiens de prisons, en contradiction avec le “ surveiller et punir ” de leur besogne, s’escriment à objecter :
- “ On vous en prie, qu’on les soigne ! Psychiatrisez-les ! ”,
pour de condamnables et insolites emmurés. Les gens braves tremblent pour leur progéniture, aux injonctions écholaliques :
- “ Danger ! Soignez-les ! ”,
cernant l’invention d’un novice flux d’épouvante : les pédophiles.
... et dans un lieu de soins pour suicidants, le protocole d’admission exige la signature d’un contrat où l’intéressé s’engage à “ ne pas tenter de se suicider ”,
... et le médecin-chef d’un service hospitalier d’urgence et d’orientation pour adolescents conteste l’hospitalisation d’une jeune fille menaçant répétitivement de se donner la mort, au motif que “ si on l’hospitalise, cette hystérique va s’identifier à ses symptômes et se chroniciser ”,
... et dans son discours inaugural, le psychiatre référent d’un service de crise précise aux journalistes que “ la durée de séjour des malades ne dépassant pas vingt et un jours, l’équipe thérapeutique ne travaillera pas avec le transfert ”,
... - “ Mes petits, veux avoir mes petits ! ” clamait, de tribunaux en services sociaux, école, une mère éplorée et délirante. Petits que, dans son désespoir de pérenniser son “ vouloir les avoir ”, elle séquestra, affama, avant qu’un juge n’ordonnât retrait et placement protecteur. Armée de sa plainte lancinante, elle déjoua les sécurités, fit intrusion dans le bureau du psychologue en entretien avec l’un de ses petits :
- “ Non respect du cadre ! ”
diagnostiqua l’équipe du CMP, après mûre réflexion en réunion de synthèse. Et s’interrompit sans appel la cure du petit, posant et résolvant l’équation sauvage : folie de la mère égale contre-indication à l’écoute de l’enfant.
... et enquête prospective, au sein des DRASS, recensant les besoins de prises en charge d’enfants en difficultés. N’y figurent plus les autistes, ni les psychotiques, pointant désormais parmi divers déficitaires ou handicapés. Et alors ne manquera plus d’établissements spécialisés pour eux !
- “ QUE SE PASSERA-T-IL DONC
? ”
Quelle intelligibilité promouvoir à la redécouverte tardive des tracts, journaux, pétitions, notes brouillonnées de l’ “ Association pour un Collège de psychiatrie de la région Centre ” ? Quelle intelligibilité promouvoir au choc éprouvé après-coup, à la trahison des mots, éprouvé à l’abréaction de l’ambiance politique d’alors, incommensurable à l’aulne de nos pratiques, de nos conceptions contemporaines ? M’étais tue, y a un quart de siècle. Repliée. Lâche. Avais dit que je manquais de formation d’historienne, de temps, de coeur à l’ouvrage ou autres balivernes. Avais refermé la lourde et rouge chemise cartonnée. Plus vu, plus su. Au placard !
Comment dire la déliaison des hommes et des mots, des énoncés et des circonstances de leur énonciation ? Il y a dissolution du sens, captation défigurante des textes par d’autres contextes. Il y a désaffection des mots quand cette défiguration provoque, quasi-éthologiquement, ruptures et inversions d’affects. Il y a retranchement des énoncés de leurs conditions de possibilités. Insupportable violence de ces processus tortionnaires ! Alors non, non il ne s’est rien passé. Ou presque, ou... on était jeunes, on faisait n’importe quoi, l’amour plutôt que la guerre, on en oubliait de dormir, n’en parlons plus ! Oui d’accord on a silloné la France de Collèges en Instituts de psychiatrie, de comités de coordination en comités de soutien, nuits après jours, week-end après semaines, nos échappées couvertes par des congés-maladie signés de nos complaisants partenaires médecins, quand la répression commença à s’abattre. D’accord, mais il n’en a rien résulté. N’empêche ? Et s’il en avait résulté, malgré tout, malgré nous... résulté autre chose que les Collèges désirés, fécondés mais non-aboutis, autre chose que les apparents despotismes régnants désormais sur l’hexagone et sur l’Europe ? Résulté des rhizomes imperceptibles, tels les invisibles chemins du rêve des Aborigènes australiens ? [xv]
Ai extrait du placard et des brouillages de la mémoire, ai dépoussiéré la lourde et rouge chemise cartonnée de l’ “ Association pour... ”. Les préceptes enrôlés-là anticipèrent les transformations rêvées, étayèrent les réformes déjà à l’oeuvre, puis la durée licencieuse les arracha imperceptiblement à leurs objets, à leurs locuteurs, inspirateurs ou destinataires. Dans un oubli de leurs origines, de leurs supports et adresses, les vocables griffonnés, les ambitieux projets annotés se dissocièrent, désintégrant dans le même mouvement leurs univers, tant d’émergence que de destination. Leurs particules élémentaires, devenues orphelines, cheminèrent, traversèrent d’autres plans de consistance et s’acoquinèrent, au gré d’étranges logiques, pour articuler des propositions méconnaissables, désaffiliées. Leurs agencements bâtards répudièrent leurs énonciateurs d’antan et dénoncèrent leurs interlocuteurs initiaux. Que s’est-il passé, et aux temps des engendrements et aux temps des annihilations ?
Je relis, aux tonalités hallucinées des voix de mes compagnons, les mots apparentés, soustraits à notre vigilance et passés corps et biens à l’ennemi, otages clonés et omis, esclaves chatoyants enclavés dans des dialectiques méprisées, asservis, prostitués aux thèses de clans adversaires. Clans et terroirs adverses qu’il nous devient interdit d’attaquer, sauf à démembrer, à amputer, à trucider nos mots préférés, nos mots-amants, les mots de nos communes jouissances.
Archéologue impromptue -faute de mieux- j’exhiberai de cette collecte contradictoire, fragments, résidus, empreintes révélatrices, puisant autorité et discernabilités dans leur traversée clandestine des dernières décennies. Ces modestes reliques de l’ “ Association pour... ” instruisent sur les moeurs, les pratiques et les valeurs de tribus ou de bandes dont les rares survivants n’ont plus ni les termes, langues ou dialectiques, ni les interlocuteurs, ni les catégories idéologiques pour transmettre leur souvenance. Ni le coeur. Ni le corps. Certains sont morts, de “ ça ” ou d’autres choses. Certains survivent, plus ou moins fossilisés par les ordres dénoncés. D’aucuns collaborent paisiblement à l’Etablissement en place. D’autres luttent toujours, avec les armes alors refusées, pour conserver ce qu’ils espéraient transformer, améliorer ce qu’ils pensaient détruire, ou pour changer encore ce qu’ils convoitaient, qu’ils ne reconnaissent plus ou que leurs frères, autant que leurs ennemis, ont rapté. Il y a des résistants anachroniques, impénitants ou persistants à sécréter des isolats communautaires. Il y a des refoulés des temporalités normées, pour qui les disjonctions des affects et des représentations altèrent l’historicité et la clôturent en constellations intimes. Tous, chacun : des deshéritiers, “ des désaffiliés ” nous enseigne Robert CASTEL. [xvi]
IL ÉTAIT UNE FOIS, L’ “ ASSOCIATION
POUR... ”
Deux primitives trouvailles, classiques et modestes, manquent d’indication chronologique, et pour la première d’indication de lieu et d’auteur. Tout laisse à penser qu’elles sont précoces dans cette mouvance, le thème de la formation des professionnels en psychiatrie qui rapidement dominera, n’étant pas ou n’étant que secondairement mentionné, subordonné aux soins. Mais déjà le processus subversif s’impose, perceptible au profane, particulièrement dans les propos du docteur AUDISIO qui prône la compétence préférentiellement aux titres, même universitaires.
" Les Collèges, dans chaque
région, sont des organismes de soins... En d'autres termes, nos organisations
se proposent de faire des collectifs soignants actuels, considérés
comme simple " cheptel plus ou moins productif " -selon la formule
de Daumezon (*)- des équipes réelles de soins psychiatriques,
capables de répondre aux besoins de l'usager. "
(*) Daumezon Georges :
Propos du Dr Audisio (secrétaire
du Syndicat des psychiatres français de Haute-Normandie).
- " ...nécessité
d'une activité de formation qui n'aille pas à l'encontre de
l'intérêt des patients, donc d'une institution collégiale
implantée sur le lieu même des soins, réalisant l'indispensable
intégration théorie/pratique. Et nécessité d'une
prévalence reconnue à la compétence professionnelle sur
tout titre universitaire. "
Les alliances et conflits avec Paris gouvernèrent les premiers jours de ces effervescences intellectuelles, politiques et affectives. Ceux du “ Centre ” marqueront d’emblée et d’entrée leur singularité en associant, à chaque fois que faire se put, des “ soignés ”, aux rassemblements, activités, débats, y compris au plan national. On ne mentionnait guère la citoyenneté : elle était, d’évidence, manifeste et exigente.
CONCEVOIR.
En l’absence de traces écrites, des témoignages oraux, restreints mais précis content comment, pire que les sinistres remous de la Loire, pire que le flux du fleuve aux reflets d’ardoises, un je-ne-sais-quoi ou des je-ne-sais-qui, un grand soir de Mai, charièrent la rumeur :
- “ Ils occupent l’Hôpital Psychiatrique de Blois ! ”.
Et content comment cette “ occupation ”, c’est-à-dire une réunion impromptue -sans autorisation administrative-, initiée par des stagiaires dissidents des C.E.M.E.A. au prétexte d’un différend depuis longtemps oublié, comment ce rassemblement sauvage causa la cessation du stage en question et conclut à la convocation immédiate d’une assemblée générale, fondatrice de l’ “ Assocation pour un Collège de Psychiatrie de la Région Centre ”.
Je lâchai les tâches de clôture du récent congrès national des éducateurs, qui me retenaient. Je lâchai le camarade objecteur de conscience, désireux de me convertir à ses thèses sur le Viêt-nam en guerre, en me trainant à une réunion du P.S.U., pour, essouflée, m’engouffrer frauduleusement dans la salle “ occupée ”, bondée et enfumée de l’Hôpital Psychiatrique. Jean-Claude POLACK [xvii] , de sa voix cassée d’avoir déjà trop hurlé à la liberté, y haranguait nos complices futurs et, en maître et seigneur bienveillant, règnait dèjà sur cet aréopage de vagabonds miraculés. Le bouche à oreille suffit à baser de fait l’ “ Association pour ”, suffit à nous jeter sur les chemins des asiles, en compagnons insurgés de toutes les folies. On déposa à la préfecture les statuts de l’association.
C’était, ce sera “ Mai 68 ”. On n’en savait rien. On ne le saura que bien plus tard.
Destinés à l’origine aux infirmiers psychiatriques, les stages CEMEA dans la région Centre, connaissaient la faveur modeste mais réelle d’autres catégories : services administratifs et généraux, médecins, internes. A l’avenir on y accueillerait -si cessaient quelques résistances- des responsables politiques locaux, des membres d’associations culturelles, des patients investis dans les clubs thérapeutiques.
Dans l’immédiat, un jeune interne arrosait avec ses comparses l’échéance avancée du litigieux stage de ce Mai-là. Issu d’une lignée d’estimés psychiatres, aujourd’hui professionnel médiatisé aux compétences appréciées, il faisait alors tourner la tête et battre le coeur de qui portait jupon et taire d’admiration qui se piquait de politique. Les “ au-revoir ” trainaient. Les promesses de retrouvailles n’en finissaient plus.
Il nous fallut quelques épreuves pour appréhender que les retours des stagiaires, à l’ordinaire asilaire, ne se faisaient guère la fleur au fusil. Que les “ demeurés ” (en poste), souvent en surcharge de travail, attendaient les “ revenants ” pour régler quelques mauvais comptes. Que les absents, du seul fait de leur déplacement, “ vacances ”, “ transfert ”, en allant voir ailleurs, parler ailleurs, entendre des différences, se former ou se transformer, y trouver plaisir peut-être -qui sait ?-, trahissaient à leur insu l’ordre institutionnel et, à ce titre, méritaient quelques représailles et châtiments.
Sourds à l’anticipation de ces contentieux, on trinquait un dernier coup quand l’interne, pris de sanglots, s’affala sur l’épaule de l’infirmier du Centre de désintoxication. Au milieu de ses larmes, il mendiait “ le secret ”, ce savoir ou mystérieux savoir-faire dont la Faculté et les diplômes ne le comblèrent point :
- “ Dis, y a quoi entre toi et les malades ? Ils t’écoutent. Tu comprends des choses des catatoniques. Tu calmes des agités en leur parlant, ou te taisant. Ils acceptent des activités. Qu’est-ce que t’as de spécial ? J’ai fait des études moi et pourtant j’y arrive pas ! ”.
L’infirmier patienta quelques reniflements, lui tendit un verre, consentit de décevants aveux : lui et ses collègues apprirent presque tout directement sur le tas. Ils s’instruisent des fous. De ce qu’ils induisent et produisent. Des écoutes patientes de leur clinique à eux, là où ils montrent leur mal, portent plaintes ou refus. Des détails : organisation du temps, partage des tâches, investisements des lieux. De l’histoire : strates matérialisées, habitudes, manies de chaque service. Des imperceptibilités surtout, de ce qu’on néglige, des indices mineurs, du sans importance dans l’importance du sens. Des héritages contre-transférenciels, soit d’autres lignes de démarcation entre fou et non-fou, que celles des statuts soignants/soignés et d’autres systèmes d’appartenances que ceux de la raison ou de l’insensé, de la maladie mentale ou de la normalité...
- “ T’es interne, ils sont internés. T’es psychiatre, ils sont psychiatrisés. Sont infirmes, suis infirmier. Mon pauv’vieux, tu vois à quoi tient la différence : un bout d’accent ! A ta santé ! ”.
On trinqua à nos collaborations à venir.
De ses postures de leader politique et syndical l’interne consolé ou dégrisé ou instruit, se solidarisera avec les thèses les plus novatrices de l’ “ Association pour un Collège de Psychiatrie ” et tentera courageusement de les faire valoir nationalement au sein de sa corporation réticente. Sans réel succès au long cours.
13 Février 1 969.
Syndicat des psychiatres en formation
de la région Centre.
" ...décide de collaborer
activement à l'organisation des activités du Collège
de Psychiatrie du Centre, cela avec toutes les catégories intéressées
en fonction des nécessités et conditions requises par l'enseignement,
les soins la recherche psychiatrique... "
4 Octobre 1 968.
6 ème réunion préparatoire
au " Collège régional de Psychiatrie de la région
Centre ".
Délégués des établissements
suivants : Fleury-les-Aubrais, Bourges, Blois, Bonneval, La Membrolle-sur-Choisille,
Le Coudray-Montpensier, La Chesnaie, La Borde.
"Depuis plusieurs mois, une centaine
de psychiatres, internes en psychiatrie, infirmiers, psychologues, éducateurs
et travailleurs sociaux ont confronté leurs points de vue et leurs
exigences au regard d'une réforme des études de psychologie
médicale et de psychopathologie, dans la perspective de la création
d'un " Collège Régional de Psychiatrie ". Parallèlement
à la mise en route d'un travail pratique d'échanges, stages,
rencontres, ils ont tenu six réunions où ont été
définis à grands traits les fondements d'un enseignement moderne
unissant dans les mêmes lieux la pratique des soins, la formation et
la recherche.
Ils rappellent la nécessité
d'aborder les problèmes de formation dans le contexte plus général
de l'organisation de la santé mentale en France ; la prévention
et la thérapeutique psychiatrique reposant avant tout sur les activités
d'une équipe soignante au complet.
Les deux dualités traditionnelles
de l'Hôpital et de la Faculté, des infirmiers et des psychiatres,
doivent en effet être rapidement supprimées, ce qui respecte
l'esprit même de la réforme proposée unanimement par les
étudiants en médecine depuis le mois de Mai.
Nous émettons par conséquent
les plus grandes réserves à l'égard des projets ou conclusions
qui pourraient émaner d'une réunion strictement universitaire.
Nous sommes prêts, par ailleurs,
à participer à des commissions de travail avec des représentants
de l'Université de Tours, dans la mesure où la création
d'un Collège Régional de Psychiatrie tiendrait compte des compétences
réelles de tous ceux qui assurent, dans la région du Centre,
le fonctionnement des institutions de santé mentale, publiques ou privées.
"
PARTITIONS.
En matière de participation, la représentativité, la démocratie n’étaient pas au rendez-vous. Non par volonté ou intention idéologique, bien au contraire ! Simplement nous n’avions pas le temps et il n’y avait pas nécessité immédiate, croyions-nous. Erreur ? La force d’initiative, le déchaînement des certitudes différaient ces valeurs, sans les exclure. Les voeux formés-là étaient si fondamentaux, audacieux ou évidents que les indifférents s’en accordaient, que les opposants supposés ne réclamèrent pas voix au chapître. Nous énoncions des principes humanistes incontestés parce qu’incontestables. La contradiction aurait, un temps au moins, relevé de principes terrifiants, du “ Mal ”. Peu de contestation côté collègues, plutôt un intérêt respectueux, voire admiratif et actif. Peu de contestation côté hiérarchies, pourtant activement dénoncées et mises à mal, plutôt un partenariat soumis ou craintif, parfois discrètement élogieux. De fait, il fut un temps où nous avions pris le pouvoir, sans le vouloir, sans le savoir. De sa perte, de sa dépravation, nous viendra un peu de science, un peu de conscience.
Ainsi, les réunions “ tournantes ” : pendant plusieurs mois, aucun directeur sollicité ne refusa de laisser à disposition les locaux d’établissements spécialisés de la région, d’accueillir les assemblées générales mensuelles ou les multiples “ groupes de travail ” qui envahirent semaines et week-end les lieux d’hébergement, d’éducation spécialisée ou de soins. Bien au contraire. Honneur étrange d’être frôlé, éclaboussé par une avant-garde ? Ou vague soumission collaborationniste avec les vainqueurs ou les dominants du moment ? Une simple information verbale, transmise par n’importe qui, réglait l’affaire :
- “ L’assemblée générale de l’ “ Association pour ” se tiendra ici le mois prochain. ”.
- “ O.K. vous voyez avec l’intendance les détails de l’organisation. ”.
Les initiatives se multiplièrent, couvrant en quelques semaines le territoire national et nourrissant notre engouement, nos certitudes. Incertain d’affirmer que la région de Nantes avec le Docteur Sylvain RAPAPPORT [xviii] modélisèrent précocément le processus. De fiables témoignages assurent qu’ils inspirèrent (bien que provisoirement) le Centre qui, malgré d’évidentes divergences, s’y réfèra, pour constituter son association, grosse du futur Collège ou Institut de psychiatrie.
13 Octobre 1 968.
Premier colloque national des Collèges
et Instituts de Psychiatrie, réuni à Nantes.
" Le colloque de Nantes propose
la formation d'Instituts pluri-disciplinaires, émanant des équipes
de soins, chargés de la formation et de la qualification de tous les
personnels travaillant dans le champ de la psychiatrie. De tels Instituts
ne peuvent être que des Instituts d'Université, c'est-à-dire
financés et contrôlés par l'État ; ceci exclut
toute formule d'association privée (type loi de 1 901). "
Nantes, mais aussi la capitale. Paris, dont Jean-Claude POLACK avec empressement rapportait d’incroyables et merveilleux contes politiques, dont nos provinciales et jacobines naïvetés espéraient beaucoup : nous montions à Paris, certaines nuits, nous sustenter des conciliabules des Comités Actions Santé, et rentrions à l’aube reprendre notre travail auprès des enfants internés. Paris, mais aussi les syndicats. Mais surtout l’inspiration conceptuelle et pratique puisée dans la mouvance dite de “ psychothérapie institutionnelle ”, ses foyers d’attraction, ses figures de proue dans la région. Mais encore, les internés, les soignés, ce qu’ils incarnaient, traduisaient, déconstruisaient de par le réciproque respect des discours et positions souvent, de par la conjonction, l’indifférence des actes, parfois.
20 Juin 1 968.
Section parisienne du Syndicat des Psychiatres
Français.
Extraits de la motion de soutien à
la création du Collège de Psychiatrie de la région parisienne.
" La section de la région
de Paris du Syndicat des Psychiatres Français apporte son soutien au
projet de création du Collège de Psychiatrie de la région
de Paris selon les principes définis par le premier paragraphe des
" préalables à la condition d'enseignant en psychiatrie
" élaborés par la Commission de Psychiatrie de la Faculté
de Médecine.
Vote : 62 pour, 4 contre, 2 abstentions.
Ce premier paragraphe est ainsi libellé
:
Etes-vous prêts à souscrire
aux préalables suivants ?
- Individualité de la psychiatrie
comme discipline autonome, impliquant sa séparation d'avec la neurologie.
- Abolition des chaires et démission
du Conseil de faculté.
- Création de secteurs médicaux
universitaires dont la structure de base est l'équipe soignante déhiérarchisée
à valeur formatrice. Ce point est fondamental dans notre recherche.
- Formation hospitalière pour
tout enseigné.
3 Juillet 1 968.
Source non précisée.
" Le Bureau provisoire du Collège
de Psychiatrie de la région parisienne, composé de 16 psychiatres
en exercice et de 16 étudiants en médecine se destinant à
la psychiatrie, réuni le 3 juillet 1 968, considère :
1) Qu'il est issu d'élections
libres à bulletins secrets, et sur présentation des cartes d'étudiants
en médecine et des cartes de médecins qualifiés en neuro-psychiatrie,
assemblée tenue le 27 juin 1 968 et à laquelle ont assisté
plus de 600 participants.
2) Qu'il a été reconnu
seul représentatif pour la psychiatrie par l'Assemblée Générale
des étudiants en médecine de Paris.
3) Qu'il a reçu l'appui des
associations suivantes :
. Section parisienne du Syndicat des
Psychiatres Français
. Syndicat des Médecins des
Hôpitaux Psychiatriques
. Société médicale
des Hôpitaux Psychiatriques de la Seine
. Syndicat des Psychiatres des organismes
publics, semi-publics et privés
. Comité des jeunes Psychiatres
Français
. Syndicat Autonome des Internes des
Hôpitaux Psychiatriques de la Seine
. Commission Psychiatrique de l'Internat
des Hôpitaux de Paris
. Association Professionnelle des Internes
des Hôpitaux Psychiatriques de la région de Paris
. Association Professionnelle des Internes
des Hôpitaux Psychiatriques de France.
En conséquence, se déclare
seule commission mixte compétente dans le cadre de la Faculté
de Médecine de Paris en ce qui concerne la formation du psychiatre.
Il tient par ailleurs à affirmer
les principes suivants : le fait psychiatrique se pose d'une façon
originale dans le cadre des réformes en cours ; en effet, la psychiatrie
n'existe pas en tant que spécialité autonome et se trouve incluse
dans la neuro-psychiatrie.
De ce fait :
1) La séparation des spécialités
de Neurologie et de Psychiatrie est une absolue nécessité.
2) La psychiatrie ne peut-être
envisagée sous l'angle d'une habituelle spécialité médicale.
Sa dimension l'impose comme une discipline majeure.
3) Sa spécialité implique
une formation originale avec des techniques, en des lieux, et sous des formes
débordant les cadres traditionnels de l'apprentissage médical.
4) La formation pratique doit se faire
dans le cadre d'équipes prenant en charge la santé mentale d'une
population de faible volume.
Toute équipe soignante sectorisée
doit donc être enseignante, toute équipe soignante doit donc
être sectorisée, l'ensemble constituant les secteurs médico-universitaires,
ce qui remet fondamentalement en question l'organisation actuelle de l'enseignement
de la psychiatrie.
De même les techniques de formation
en psychiatrie doivent faire appel à des méthodes et à
des doctrines débordant largement les bases médicinales classiques.
Dans cette nouvelle optique, la formation
théorique s'articulera donc en tous lieux à l'expérience
pratique, imposant pour l'enseignement une formule nouvelle de type collégiale.
Ce Collège de Psychiatrie est
ouvert et sera élargi à l'ensemble des travailleurs " dits
" de Santé Mentale. "
21 Juin 1 968.
Syndicat des psychiatres français
de la région Centre.
Extraits du vote sur les préalables
aux conditions d'enseignement en psychiatrie, préalables proposés
par l'assemblée générale des étudiants en psychiatrie.
" Création de secteurs
médicaux universitaires dont la structure de base est l'équipe
soignante déhiérarchisée à valeur formatrice.
Ce point est fondamental dans notre recherche.
- Individualité de la psychiatrie
comme discipline autonome.
- Enseignement de base intégré
à l'enseignement pratique dans le cadre de l'équipe soignante.
L'étudiant psychiatre a une fonction diagnostique et thérapeutique
progressive rémunérée d'emblée.
- Pourra être enseignante toute
personne ayant une compétence concernant la formation psychiatrique
: équipe de secteur, médico-universitaire, psychiatre de pratique
privée, etc... Tout membre de l'équipe soignante est, à
priori, un formateur potentiel. Cette formation ne peut se dissocier du lieu
de soins où elle s'effectue, et dont le type souhaitable serait le
secteur psychiatrique convenablement équipé. L'intégration
du psychiatre à la structure de soins est un critère essentiel
de son aptitude à la formation, l'enseignement, la recherche. Ceci
a pour conséquence l'égalisation de tous les lieux de soins,
excluant les domaines réservés auparavant par le privilège
d'une fonction d'enseignement. "
PARTURITION.
Les divergences ne manquèrent pas, dès l’exorde nomade de nos aventures contestataires. Les particularismes régionaux (historiques, idéologiques...) émergeaient sans ambiguité, et pourtant, là voudrait aussi porter notre témoignage, il y eut une vraie joie à se confronter aux postures adverses, la joie de la certitude, la joie de qui aime, peut craindre pour l’objet de ses désirs mais jamais pour son éprouvé. Témoignent des postures adverses ce document (non-daté, mais précoce à en croire son style et ses items) :
Collège régional de Psychiatrie
de Bordeaux.
" Ce n'est que dans un deuxième
temps qu'on pourra examiner selon quelles modalités les membres de
l'équipe psychiatrique désireront participer de cette formation
et dans quelles mesures ce sera possible. On pourrait se demander si le travail
nécessaire en équipe dans la plupart des secteurs de santé
mentale a pour corrolaire une formation commune ? Ne peut-il pas y avoir tout
autant d'avantages à ce que chaque groupe de profession ait son autonomie
et sa spécificité ? Contrairement aux aspirations des partisans
du système " pluri-disciplinaire ", on peut craindre que
la disparition de l'autonomie des professions para-médicales n'amène
l'accentuation de la sujétion au psychiatre au sein des équipes
soignantes, sujétion commençant dès lors au niveau des
Collèges... Dans la pratique, certains séminaires pourront regrouper
les membres de diverses professions, sans pour autant que les séminaires
puissent permettre aux non-psychiatres d'accèder à l'acquisition
des diplômes délivrés par le Collège régional
de Psychiatrie de Bordeaux. "
Fédérer les instances émergentes : Commissions d’enseignement, Instituts ou Collèges de psychiatrie, Comités d’Action, Associations diverses et variées qu’ensemençait le “ mouvement de Mai ”, fut largement l’oeuvre du Docteur Robert ALBARANES [xix] , même si l’époque s’insurgeait contre l’individualisme, la propriété privée ou le droit d’auteur. Très tôt, d’emblée, il sut que seuls une fédération, un concordat, un compromis entre les disparités régionales pareraient une dissolution ou un morcellement à court terme de ce précieux élan. Il s’y employa en rayonnant négociateur, intelligent diplomate, le démontra, évitant un désastre prématuré de cet état de grâce. Par-delà notre enthousiaste adhésion, nos rigueurs et nos exigences prolétariennes ne furent pas toujours des réconforts ou des alliés paisibles à son habileté politique que nous affections des insignes de la bourgeoisie. Mais notre présence, fut-elle abusivement critique, nos initiatives, furent-elles ludiques et impulsives, ne firent jamais en quantité et qualité, jamais défaut, aux rencontres du Comité National de Coordination des Collèges (CNaCC) et aux mises en oeuvre conséquentes à ses décisions.
Du temps passa, gros d’évènements assassins, assourdissant et désaccordant nos entendements. Des voeux politiques, aimables sur les lèvres ou en la langue des uns, transmuèrent en armes au poing des autres. En meurtre. Comment, du prisme de nos devenirs loyaux et prometteurs, résultèrent des désolations indifféremment répandues, des destitutions dissuasives, des périls en cascades ? Comment exorciser, tant les victimes des méfaits que les actes des malfrats ? Comment résilier les agencements dégénérés, injustement -mais non impunément- entachés de nos gracieux principes solidaires, égalitaires, libertaires ? Comment désigner, dénommer les détournements viciés des conjectures prophétiques ? Comment dénoncer les rapts du don ?
Décembre 1 968.
Références non précisées.
Dr Robert Albaranès ?
" Le 16 décembre 1 968,
sur notre initiative, une réunion de trente délégués
de quinze régions s'est tenue à la " Domus Médica
" à Paris. Un Comité National de Coordination des Collèges
et Instituts régionaux de Psychiatrie été formé.
Le secrétariat général a été confié
provisoirement à Marseille. Ce comité a pour but d'assurer la
représentativité des Collèges dans toutes les réunions
officielles, en particulier en participant au groupes de travail récemment
mis sur pied par le Dr Paumelle, conseiller auprès du Ministère
de l'Education Nationale. Ce comité comprend les délégués
des collèges constitués ou en formation des régions de
Besançon, Bordeaux, Brest, du Centre, Lyon, Marseille, Nancy, Nantes,
Orléans, Reins, Rouen, Strasbourg, Toulouse. Il comporte des membres
cooptés du Syndicat des Psychiatres en formation, du Syndicat des Médecins
des Hôpitaux Psychiatriques, du Syndicat des Psychiatres salariés,
de l'APIHP. Ce comité a rencontré le 16 décembre, Madame
Faure-Lisfranc pour lui soumettre ses objectifs et a également contacté
le Docteur Paumelle. "
Décembre 1 968.
Bulletin d'information du Collège
de psychiatrie de la région de Marseille (n°1).
"
(à Marseille) Le Collège de Psychiatrie a été
créé le 12 juillet 1 968 sous la forme d'une association régie
par la loi de 1 901. Son but est de promouvoir une réforme de l'enseignement
et de la pratique psychiatrique en assurant:
. une formation pratique réalisée
par la prise de responsabilités progressives au sein d'une équipe
soignante,
. un enseignement formulé au
niveau d'une dynamique relationnelle instaurée dans l'équipe
ainsi que dans des groupes d'études spécialisés, en considérant
l'ensemble des lieux de soins comme lieux réels de formation.
. Le Collège devra toutefois
promouvoir à son tour la constitution d'un Institut régional
de psychiatrie. "
" A Paris, des commissions provisoires
sont en voie de constitution auprès des dix facultés de médecine.
Elles se sont regroupées en un Comité de Coordination qui pourrait
être l'étape empirique de la renaissance d'un Collège
de Paris. "
" Il a été créé
à Soisy et dans le 13ème arrondissement (à Paris) une
Unité d'Enseignement et de Recherche par dérogation à
la loi d'orientation. Cette Unité s'intitule : " Psychiatrie Communautaire
". Ses fonctions restent à définir dans le cadre de l'Université
de Paris. "
" A Lyon, dès Janvier,
une Commission d'Enseignement a été constituée, comprenant
le titulaire de la chaire et ses deux chefs de clinique et des représentants
non-universitaires désignés par le Collège. Les statuts
du Collège sont en cours d'élaboration. Il n'existe à
l'heure actuelle qu'une commission provisoire. Le Collège s'oriente
vers la création d'une Unité d'Enseignement et de Recherche,
mais bute devant la difficulté à y articuler les soins. Pour
l'instant le Collège est régi par la loi de 1 901. "
" En Normandie, il n'y a pas de
lieux soignants universitaires; le titulaire de la chaire serait prêt
à accepter une Commission d'Enseignement où les universitaires
seraient minoritaires. "
" A Lille, un Collège a
été créé, dirigé par un Conseil, et comprenant
: ”
- une Commission d'Enseignement et
de Recherche,
- une Commission d'Enseignement régional
en matière de santé mentale.
Le Doyen est d'accord pour une collaboration
Collège/Université mais le titulaire de la chaire a réservé
sa réponse... Le risque pour le Collège serait d'être
transformé en Unité d'Enseignement et de Recherche non-dérogative,
sans parité enseignants/enseignés. "
" A Nancy, il n'y a pas à
l'heure actuelle de Collège constitué. Des rencontres ont été
organisées entre psychiatres et étudiants mais les professeurs
de neuro-psychiatrie ont refusé de se joindre à cet échange
de vues. Neuf groupes de travail ont été créés
et trois médecins des Hôpitaux Psychiatriques désignés
pour prendre contact avec les universitaires. Un seul agrégé
a opté pour la psychiatrie et accepté de participer, les deux
autres ont bloqué les pourparlers. "
" A Bordeaux, la demande de création
d'une Unité d'Enseignement et de Recherche est sur le point d'aboutir,
cependant on rencontre des difficultés avec le Professeur de psychiatrie.
"
" A Strasbourg, nous considérons
le Collège comme étant une Commisssion elle-même. Et peut-être
devenu inutile, le Collège se sabordera-t-il ? "
16 Mars 1 969.
Bulletin du Comité National de
Coordination des Collèges et Instituts de Psychiatrie (C.Na.C.C.)
" Pour un programme commun des
Collèges et Instituts régionaux de Psychiatrie :
. Principe de la collégialité
: il s'agit de la dissociation définitive du pouvoir et d'un prétendu
savoir et de l'accès à la liberté de parole : c'est-à-dire
la reconnaissance comme sujet de tout membre de l'équipe soignante,
dont la désaliénation préfigure celle du malade mental.
. Principe de la pluridisciplinarité
: il est essentiellement la formation permanente dans et par l'équipe
soignante de chacun de ses membres par la pratique quotidienne de l'équipe
au sein de l'institution.
. Principe de l'indissociabililité
des soins, de l'enseignement et de la recherche.
. Aux trois objectifs sus mentionnés,
nous ajoutons un quatrième, non moins fondamental : le rôle que
doivent occuper les Collèges et Instituts dans l'information et l'éducation
du grand public non spécialisé, en matière de santé,
d'hygiène mentale et de psychiatrie. Il s'agit ici d'un boulversement
socio-culturel profond et non de considérations purement abstraites...
Dans ce domaine de la prévention en psychiatrie, le rôle d'informateur-éducateur
n'incombe pas uniquement au psychiatre mais à tous les membres de l'équipe.
"
INSPIRATION...
Un extraordinaire chantier, une agitation de fourmilière couvraient la région Centre. Au fil des A.G. mensuelles de l’ “ Association pour... ”, des rencontres nationales, des groupes de paroles et d’analyse institutionnelle, des visites, des ébauches et concrétisations de stages inter-établissements, de la création d’un ciné-club à la Faculté de lettres de Tours, des permanences du secrétariat coordinateur de nos entreprises, des rédaction et diffusion d’un bulletin de liaison régional “ La feuille de chou ”, d’un projet d’école de formation initiale et continue des professionnels de la santé mentale, des nombreux échanges informels, et -nous ne le répéterons jamais assez- de l’intense remaniement des pratiques au quotidien dans chaque lieu de soins, d’éducation spécialisée, de formation..., nous découvrions nos origines, nos semblances, les logiques fondamentales gouvernant l’illusion de nos particularismes.
Ainsi les termes révolutionnaires que nous arborions, bannières de nos appartenances et exclusivités supposées, avaient été promus hors nous par des ancêtres ignorés. Se légitimaient nos filiations naturelles. François TOSQUELLES, Henri EY, tant d’autres, professionnels ou fous, renforçaient nos rangs -entendez bien sûr : nous intégrions les leurs- via d’anachroniques adhésions, révélations de généalogies agies et jusqu’alors ignorées. Troublante altérité des rencontres avec l’autre/soi, les autres d’antan et les autres d’ailleurs, nos prochains. Et l’extravagant travail ne cessait, jours, nuits, week-end, vacances et jours chômés : rencontrer, écouter, soutenir, découvrir, dénoncer, promouvoir, partager...
En être.
8 Octobre 1 968.
" Principes directeurs d'une réforme
inspirée du Livre Blanc de la psychiatrie française (*) :
- Il existe une solidarité indissociable
en psychiatrie entre l'enseignement de la psychiatrie, la définition
d'une politique de santé mentale et le développement de la recherche.
- Il est nécessaire de reconnaitre
l'autonomie et l'originalité de la psychiatrie. La séparation
entre Neurologie et Psychiatrie est le premier pas vers la reconnaissance
de cette autonomie.
- ...l'existence de la psychiatrie
est enseignante de fait.
- ...l'importance de la participation
aux soins et à l'enseignement de l'ensemble des professions de l'équipe
soignante de santé mentale : psychiatres, psychanalystes, psychologues,
sociologues, infirmiers, éducateurs, travailleurs sociaux, et donc
de lier la réforme de l'enseignement de la psychiatrie à la
réforme de la formation des professions collaborant à la lutte
pour la santé mentale. "
Janvier 1 969.
Section Centre du syndicat des psychiatres français.
Dr Jean OURY, lettre aux correspondants
de l'Association pour un Collège de Psychiatrie de la région
Centre.
" Il a été question
essentiellement, surtout dans notre dernière réunion, de la
constitution d'une commission de travail qui devrait être composée
des représentants du Syndicat des Psychiatres Français d'une
part, et d'autre part, de représentants de votre Association pour le
Collège régional de la région Centre. Il s'agit, vous
le pensez bien, de quelque chose d'assez compliqué à mettre
en place, surtout dans le contexte actuel avec les tiraillements de toutes
sortes que vous connaissez bien. Il faudrait qu'on puisse parler des structures
d'échanges, d'informations, de formation professionnelle, des relations
avec les autres expériences de ce type sur le plan national etc, tout
en tenant compte, et ceci est capital, de la forme spécifique de chaque
établissement psychiatrique ou médico-pédagogique. C'est
pourquoi, il nous a semblé nécessaire de faire une réunion
chaque mois, pendant une matinée et que soit présent, en ce
qui concerne votre Association, un représentant de chaque établissement.
C'est dans ce sens que nous vous écrivons
à vous, correspondant de l'établissement, pour vous demander
de venir ou si vous ne le pouvez pas, de désigner vous-même un
remplaçant pour la prochaine réunion. Celle-ci doit avoir lieu
lundi prochain, 13 janvier 1969, de 9h à 12h au Centre Psychiatrique
de Blois-Vienne (41). "
28 Février 1 969.
Projet de motion proposée par les
travailleurs de la clinique de " La Chesnaie " (*) et destiné
à la prochaine rencontre avec le Syndicat des psychiatres français
de la région Centre.
" Nécessité que
chacun, à chaque niveau de la thérapeutique puisse témoigner
de son expérience en dehors de toute structure hiérarchique,
c'est-à-dire pour chacun l'acceptation d'une critique constructive.
"
" Ouverture à toutes les
disciplines, non-seulement aux autres spécialités médicales,
mais aussi aux sciences humaines, avec participation effective et réciproque.
"
Et rivalisaient Ies déclamations contestataires, révolutionaires même (du moins l’affirmaient-ils !) de certains. Certains dont on se méfiait un peu, si peu, tant leur séduction, leur science des grands soirs et des lendemains qui chantent s’avèraient incongrues, démodées, au vu du déjà-là, des mutations effectives dans nos pratiques sur le terrain, des acquis destinés à croître et embellir, exclusivement, définitivement, imaginions-nous !
... EXPIRATION !
Au décours d’une des rencontres mensuellement réglées à l’Hôpital Psychiatrique de Blois entre le Syndicat des psychiatres et l’ “ Association pour... ” : brutal silence ! Un homme d’âge mûr, portant beau, flanqué de deux inconnus, entrait discrètement, s’excusant courtoisement du dérangement dû à son retard et nous priant de poursuivre. Nos amis psychiatres, regards fixés vers l’entrebaillement de la porte se levèrent comme un seul homme en un salut muet et respectueux. Nous, infirmiers, éducateurs, travailleurs sociaux, instituteurs, moniteurs, le derrière sur nos chaises, le faciès égaré, quémandions une explication à cette rupture au spectre catastrophique. Je reçus de mon voisin un coup de coude dans les côtes :
- “ Tu arrêtes de dire n’importe quoi ! Il sort d’une grave maladie. ”
- “ Hein ? Pourquoi ? ”
- “ Cardiaque y parait. ”
- “ C’est qui ? ”
- ... “ Henri EY ! ”
- “ C’est qui Henri EY ? ”.
Un personnage important avait compris notre incurie notoire et, à son départ nous prendrons, nous recevrons une nouvelle leçon d’histoire des idées, des faits et des hommes en psychiatrie. On pourrait ainsi désigner cette période : colporteurs ou braconniers du savoir, nous recevions sans cesse, les uns des autres, des leçons. Des autres oublieront avoir reçu, rapteront le don des uns. Les étanchéités traditionnelles cédaient, les savoirs diffusaient, infusaient, suintaient de toutes parts. Ce matin-là nous savions EY, comme en d’autres occurrences nous apprenions GUATTARI, MARX, FOUCAULT, FREUD, REICH, MARCUSE, LACAN..., les références furent généreuses, comme en d’autres occurences nous arpentions, pétitions à bout de bras, les couloirs du Ministère de la Santé, ou nous alpaguions et apostrophions -à tort ou à raison- des médecins-chefs face auxquels, la veille, nous aurions craintivement baissé les yeux. Des chefs d’établissement nous consultaient avant de décider, et nous gagnions dans la jubilation, sans bataille ni déclaration de guerre, la maitrise collective de notre outil de travail.
Nos compagnons retrouvèrent leurs sièges. TORRUBIA [xx] l’intègre, répéta mot à mot, ton pour ton, les sobres et puissants propos qu’il soutenait quand l’intrus, à nos sens carencés, se présenta. GENTIS repositionna ses longues mains jointes devant son visage recueilli et attentif, poursuivit à notre adresse le dialogue sage et fertile qui nous retenait, récusant ou déconstruisant savament les risques, encourageant les audaces tenaces. JEANGIRARD [xxi] en pacificateur averti, répéta prudemment les sobres principes qui nous amarraient. OURY, ému, saisi dans l’étreinte et les contraintes des lignages, confirma la nécessité de poursuivre. POLACK s’empara de la parole. Nous nous exprimâmes, pour la gloire, envahis d’une crainte de trahison. En effet, nombre de nos prévenus comparses amidonnèrent leur voix et affublèrent d’habits du dimanche, de tenues de cérémonie, leurs discours d’un coup réduits à l’état de citations entre guillemets. Brusquement ils habitaient leur corps différemment : nous ne les reconnaissions plus. Les savants, ceux qui décryptaient les signes, se réjouirent après le salut d’Henri HEY, son sympathique :
- “ Au-revoir. Bon courage ! ”.
Il approuvait ! On pouvait foncer, exiger la création de ce centre de formation pour travailleurs de la santé mentale, à La Chapelle-St-Mesmin, dans le Loiret, où des locaux disponibles, accueilleraient rapidement nos premiers séminaires. On proposera un socle commun à toutes les catégories professionnelles, des formations initiales et permanentes. Plusieurs associations se rallient au projet... Commissions ... Inscriptions... Programmes... Demandes de crédits... Stages en établissements... Etc...
Il y eut encore quelques rencontres, pugnacité oblige, mais le charme était rompu, notre conjuration brisée, sans que nous retrouvions pour autant nos appartenances initiales. Le flagrant-délit de distinction fracturait le Syndicat, l’ “ Association pour... ”, l’intime pluriel de chaque établissement ou service, voire de chaque personne. Les transfuges, tenants des pouvoirs et savoirs, de l’ordre et des hiérarchies, égarés ou infiltrés en nos rangs se démasquèrent. Les dominants d’hier reprirent cyniquement possession du haut du pavé et exigèrent de solder les infidélités criantes. Avalanche de démissions, de soumissions.
Au plan national, la détresse dont les signes se cumuleront les mois et années à venir, devenait également déjà perceptible :
Début 1 970.
" Le C.Na.C.C. (Comité
National de Coordination des Collèges et Instituts régionaux
de Psychiatrie) réunit à Paris les 22 et 23 Novembre 1 969,
s'est proposé de réorienter sa pratique, son organisation, ses
objectifs.
Il est apparu aux participants de l'assemblée
générale du C.NaC.C. réunis à Blois les 17 et
18 Janvier 1 970, que la crise ouverte par Mai 68 en psychiatrie (crise des
pratiques, crise des idéologies) a permis la mise en place de multiples
expériences autonomes portant un regard autre sur la pratique psychiatrique
contemporaine et les systèmes de formations pour toutes les catégories
professionnelles concernées par la santé mentale.
Il nous semble qu'il est temps de rompre
avec ce type de pratiques mystifiantes et de se situer à partir des
constats suivants sur le plan du réel :
- Des pratiques différentes
ont lieu d'une région à l'autre, sans qu'il y ait communication
entre les différentes régions.
- Des luttes syndicales se déroulent
dans l'institution psychiatrique, luttes dont l'impact théorique sur
le plan institutionnel et politique reste à dévoiler.
- Des luttes catégorielles ou
corporatistes opposent dans la logique de leur déroulement, des catégories
différentes de soignants! Le mythe de " l'équipe soignante
" restant néammoins intact dans tous les cas. Dès lors
se dévoilent le rôle et l'utilisation de l'idéologie psychiatrique
qui vient interférer dans ces luttes.
- Sous couvert de pratiques (mystificatrices
quant à leur finalité) de groupe ou d'" institutionnalisme
", la répression se perpétue sous le masque du leurre.
- L'atomisation des institutions psychiatriques
vivant en autarcie, les résistances quant au regard porté par
le monde extérieur sur l'institution bloque toute tentative de théorisation,
celle-ci restant l'apanage de groupes restreints, le plus souvent coupés
du réel.
- Dès lors, la constatation
d'une telle opacité, d'une telle fermeture du discours psychiatrique,
nous a mené à penser qu'il s'agissait d'abord de rétablir
la possibilité de l'information circulante, que ce soit pour faire
déboucher toute action, toute lutte en la popularisant, ou pour établir
une tribune libre sur les problèmes théoriques qui se posent
à la pratique psychiatrique.
Cette tribune libre : " Le Dire
et le Faire "
[xxii]
se veut être le point de convergence
de toute information, de toute théorisation, la parole étant
donnée à qui veut bien la prendre. "
1 977.
" Mouvement psychiatrique "
; n°3-1 977.
Editorial du Dr Robert ALBARRNES.
" Peut-être en sommes-nous
restés au ressassement de grands lieux communs comme la triple approche
" bio-psycho-sociale de l'homme ", ou encore " l'indissociabilité
des soins, de la formation et de la recherche en psychiatrie ", ou la
politique de secteur comme panacée universelle, ou encore " la
formation dans et par l'équipe soignante ", autant de vérités
qui auraient mérité approfondissement et mise en pratique...
plutôt que récitation dévote. "
" La masse des intéressés
ne parait pas véritablement concernée par les Collèges
(de psychiatrie). Il en est ainsi pour les infirmiers dont les syndicats n'ont
pas pris position et de même pour les étudiants. Les Collèges
n'ont pas de racines de masse. S'il fallait agir au niveau des Collèges,
sous forme de grève ou de pétition par exemple, il n'y aurait
personne pour soutenir cette action. "
TERMES POUR TERME.
Refermer la rouge chemise, flamboyant linceul u