Lorsqu’on m’a demandé, il y a quelques mois, un titre pour ces journées,
c’est celui-ci qui m’est venu à l’esprit. Et était clair pour moi d’emblée
que, bien avant de savoir ce que j’allais pouvoir raconter sous ce titre,
il s’agissait avant tout d’une démarche en négatif par rapport à ce mouvement
actuel d’évaluation, de quantification, d’adéquation, de recensement du geste
thérapeutique et de celui qui ne l’est pas…
Que A partage à La Borde la chambre de B, que C et D, maintenant sortis
depuis 2 ans et se retrouvant habiter la même ville, décident de prendre un
appartement ensemble, est-ce que ce sera « thérapeutique » ou au contraire
nocif, régressif, voire pervers ? Ce type de question se pose à chaque instant.
Et comment pourrions-nous y répondre ? D’autant que si je pense au couple
que forment E et F, couple mixte celui-là, je dois bien dire que cet assemblage
– où l'un était la béquille de l’autre – a fonctionné un an ou deux de façon
très positive, facteur d’équilibre et de resocialisation, avant de devenir,
comme c’est le cas actuellement, un système spéculaire ou chacun met son inertie
sur le compte de celle de l’autre – ce qui annule toute tentative de prise
en charge thérapeutique de l’un ou de l’autre.
On peut dire que travailler avec des psychotiques est l'une de ces professions
« impossibles » dont parle Freud. Ce sont d’ailleurs plutôt des fonctions
: « éduquer, gouverner, psychanalyser » ; tâches impossibles « parce que,
dit-il, on peut y être sûr par avance de n’obtenir que des résultats insatisfaisants
»1. Freud aborde d’ailleurs dans ce texte des problèmes qui sont, si l'on
peut dire, notre pain quotidien, et en particulier, cette question – contenue
dans le titre, dont ce n’est pas par hasard si sa traduction déchaîne les
passions – cette question qu’en transposant un peu on pourrait formuler ainsi
: Quand, et dans quelles conditions peut-on, sans trop de risque, cesser une
prise en charge ? Étant bien entendu que rien ne peut garantir que la décision
soit judicieuse.
Contrairement à ce qu’une logique administrative voudrait nous faire croire,
nos décisions, nos actes, notre choix de tel ou tel type de prise en charge
ne relèvent pas d’une logique déductive type syllogisme (règle, cas, conclusion)
dans laquelle, disposant d’une règle générale, il suffirait de l’appliquer
au cas particulier pour obtenir le bon résultat. C’est évidemment un peu tentant
parce que ça permettrait d’éviter quelques problèmes de conscience.
Le degré d’indétermination dont je parle n’est donc pas de l’ordre du
« général » que l'on pourrait rapprocher d’une logique des statistiques ou
des probabilités, et dans laquelle il est possible d’estimer, pour tel type
de patient, la probabilité avec laquelle tel facteur produira tel effet. Cette
logique fonctionne, bien sûr (je pense en particulier à l’instauration du
traitement chimiothérapique). Mais elle ne recouvre qu’une partie de l’indétermination
de notre travail : nous nous retrouvons au contraire à chaque instant – qu’on
soit infirmier ou médecin – devant une situation inédite, absolument nouvelle,
que nous devons affronter dans une entière responsabilité, avant tout devant
nous-même et sans garantie autre.
C’est évidemment notre désir de maîtrise qui se trouve ici tenu en échec
c’est-à-dire une dimension « moïque ». Il serait d’ailleurs intéressant de
faire le catalogue des moyens qui visent à réduire cette dimension d’incertitude,
et plus exactement à la dénier comme « vague » pour la recouvrir de l’uniforme
du « général », et ce dans toutes les « tâches impossibles » dont parle Freud.
Par exemple, dans l'éducation Nationale, on ne parle plus d’éducation,
mais d’instruction. L’obligation de suivre un « programme » à la lettre et
dans un temps donné, l’existence d’inspecteurs qui « savent » ce que doit
faire et ne pas faire un « bon » instituteur ou un « bon » professeur, et
même jugent et notent le travail de tel ou tel sans avoir à tenir compte de
« qui » sont les élèves qui reçoivent son enseignement, vont dans ce sens
de réduire l’indétermination à l’indéfini du « général ». Les analystes, pour
leur part, ont de plus en plus tendance à s’accrocher à une méthode. Ce n’est
pas par hasard que beaucoup de leurs
regroupements s’appellent des « écoles ». Là aussi, c’est souvent l’analysant
qui doit s’adapter à la technique de son analyste. Les « inadéquats » à cette
technique s’appellent ici des « inanalysables ».
Quant à la difficulté de « gouverner », vous avez sans doute remarqué
que depuis un certain temps la problématique de l’art de gouverner est reléguée
au second plan. C’est un « bénéfice » du suffrage universel que de l’avoir
transformée en art de gagner des voix aux élections. Ce qui, là aussi, consiste
à privilégier le « général ».
Et dans le domaine de la psychiatrie ? On assiste actuellement à des phénomènes
de cet ordre. La machine à dénier l’indétermination pour en faire de l’indéfini
de l’ordre du général est déjà bien en marche. Et puisqu’on est à l’heure
de l'Europe, je voudrais vous apporter une petite information sur ce qui est
mis en place actuellement en Allemagne. Un groupe de psychiatres tourangeaux
(publics et privés) s’est « jumelé » avec un groupe de psychiatres d’une région
de la Ruhr pour comparer leurs conditions de travail. Voici un petit aperçu
de ce qui se pratique outre-Rhin en psychiatrie.
D’abord, d’une façon générale, un psychiatre ne peut pas dépasser le nombre
de 3 consultations psychiatriques pour un même patient. Il n’est autorisé
à le faire qu’a partir d’un diagnostic, et à partir de ce diagnostic, il peut
alors effectuer un certain quantum de séances. Pour tel type de cas : 50 séances.
Pour tel autre type de cas : 100 séances. Ensuite, pas question d’une 51e
ou d’une 101e séance : le patient est légalement guéri. On voit bien que le
dilemme posé par Freud : prise en charge terminée, prise en charge interminable,
date du siècle dernier…
Alors, si j’étais un petit peu philosophe, je dirais qu’il y a une tendance
étatique – et dont nous sommes un peu complices – à réduire à une logique
du « général » ce qui est de l’ordre d’une logique du « vague » (je reprends
ces notions de Charles Sanders Peirce).
Pour préciser un peu ce que ça veut dire, j’emprunte un exemple à Peirce.
Puisqu’il s’agit de logique, il s’agit de propositions. Une phrase telle que
« Philippe est sobre », peut s’entendre de deux façons. Dans la logique du
général, elle signifie que « sobre » est une détermination de Philippe, qui
le caractérise : la sobriété décrit (en partie) Philippe. Dans la logique
du vague, dire que « Philippe est sobre » ne dit rien de l’état dans lequel
il était hier, ou plutôt si – mais implicitement : l’assertion implique plutôt
au contraire (c’est un des phénomènes étranges du langage) que la sobriété
n’est pas son état habituel.
La distinction des deux logiques est de fait présente dans le langage
; par exemple, la contradictoire de « Philippe est sobre » est, dans le registre
du général : « Philippe est alcoolique » ; dans le registre du vague, la contradictoire
de « Philippe est sobre » est : « Philippe est ivre ».
Si maintenant je reprends mon titre : « Travail du deuil, travail du rêve
», un autre degré d’indétermination apparaît. Et comme de cette indétermination-là,
Peirce à ma connaissance ne parle pas, j’ai eu recours, pour l’introduire,
à mes vieux souvenirs de physique. Au minimum, on peut se contenter de se
souvenir qu’en mécanique, le travail est défini comme le produit d’une force
par son déplacement. Pour les puristes, je rappellerai qu’en physique, l'équation
de dimensions du travail est L2MT-2 (Longueur au carré, que multiplie la Masse,
sur le Temps au carré). Autrement dit, la notion de travail inclut un déplacement
; pour les curieux, je signale que l'équation de dimensions du travail est
identique à celle de l'énergie. Mais ce qui m’intéresse pour ce que j’ai a
dire maintenant ne concerne pas la force, ni l'énergie (ce sera pour une autre
fois ?), mais le déplacement. Dans la notion de travail est incluse celle
de déplacement.
Ce déplacement, dans notre travail, quel est-t-il ? Eh bien, on en parle
sans arrêt : avec « Machin », ça progresse ; « Truc », il régresse ; dans
telle prise en charge, on fait du surplace, on piétine, on pédale dans la
choucroute (ou dans le yaourt, ça dépend du goût de chacun). Ou au contraire
: on a franchi un cap, on arrive à un tournant ; dans la prise en charge de
Y, ça bouge en ce moment, ou ça n’avance pas… etc.
Parce que, quand même, quand on prend en charge quelqu’un, c’est bien
pour qu’il n’en reste pas au même point que quand il arrive pour la première
fois. C’est donc lui qui va devoir accomplir un certain parcours – c’est-à-dire
effectuer un certain travail : travail du rêve, travail du deuil.
Alors, nous, pendant que l’autre travaille, pendant qu’il accomplit un
certain parcours, qu’est-ce qu’on fait ? Souvent, on dit qu’on l’accompagne.
D’où l’expression d’« accompagnant » qu’on utilise parfois pour désigner un
infirmier. Alors, si l’autre a bougé, s’il a pu « avancer un peu » et si on
a réellement été son accompagnant, on a forcément bougé avec lui c’est-à-dire
qu’on a, nous aussi, effectué un travail.
Étymologiquement, accompagner, ça veut dire qu’on partage le même pain.
Mais le pain, c’est lui, le patient, qui le sort de sa musette. Autrement
dit, c’est lui qui nous conduit sur ses itinéraires à lui. Et nous bien sûr,
on ne peut que le suivre (c’est d’ailleurs comme ça qu’on dit : qu’on « suit
» quelqu’un). Donc, c’est lui qui nous y mène, et quelquefois même, il en
profite pour nous mener en bateau. Il y en a même qui tentent de nous embarquer
pour Cythère. Mais parfois aussi, il faut accompagner Orphée aux enfers.
Dans cet accompagnement, il y a quelque chose d’étrange. C’est lui, le
patient, qui nous conduit, à travers les cercles plus ou moins vicieux de
ses automatismes de répétition, au fil de ses associations, au gré de ses
acting-out, ou au hasard de ses rencontres. C’est lui qui nous conduit, mais
nous, qui ne faisons que le suivre, c’est nous pourtant qui devons lui permettre
de s’orienter.
Il nous promène dans son paysage, et c’est dans son propre paysage que
nous le suivons, et c’est dans son propre paysage (le sien, pas le nôtre)
que nous devons lui permettre de tracer son propre chemin – chemin-cheminant,
dit le poète – chemin qu’il tracera en marchant.
Voilà qui amène un autre aspect de notre problème de l’indétermination.
Car alors, on peut se demander : qui travaille ?... Celui qui mène, ou celui
qui suit ? L’aveugle, ou le paralytique ?
Je sais bien qu’il serait parfois tentant de se transformer en géomètre,
de prendre une pelle et une pioche, et de tracer un chemin tout fait devant
notre patient, en aplanissant les difficultés et en arrondissant les angles.
Ou de se transformer en paysagiste dont la tâche serait de mettre de l’ordre
dans ces fouillis, de tracer des allées, d’assainir les marécages, et de passer
du désherbant partout, pour ensuite planter les arbres adéquats selon un modèle
pré-établi.
Mais nous ne sommes que des accompagnants et ces outils ne sont pas les
nôtres.
Être ce géomètre ou ce paysagiste, c’est sans doute notre rêve. Je veux
dire un fantasme toujours présent. Renoncer à être ce géomètre ou ce paysagiste,
c’est en fait notre deuil de chaque jour.
Et dans ce paysage qui est celui de l’autre, comment pouvons-nous prétendre
lui permettre de s’orienter ? Avec quelle boussole ? Et à partir de quels
points de repère ?
Quand j’en arrive à une question qui m’embarrasse, j’ai un truc : je laisse
un cas clinique me venir à l’esprit. C’est un « truc » qui généralement ne
me fournit pas plus de réponse, mais qui a l’avantage de présenter autrement
la question.
Alors, je fais ici comme pour moi, et je vais vous parler de Carole. Carole
nous est adressée pour des épisodes dépressifs à répétition. À l’issue de
sa quatrième hospitalisation en un an, le service qui habituellement la reçoit
nous demande de la prendre en charge. Elle est suivie en psychothérapie depuis
trois ans et prend scrupuleusement son traitement.
À son arrivée, je la trouve triste (triste plus que déprimée). Mais, surtout,
elle présente une très grande difficulté à parler. Pourtant, on s’aperçoit
vite que le « dire » (comme dirait Oury) fonctionne bien, et ça se manifeste
partout ; dans ses contacts avec les malades, dans sa façon « juste ce qu’il
faut » de se brancher sur les activités, d’utiliser les rouages de l’institution…
c’est-à-dire partout ailleurs que dans la parole. Elle a de très bonnes relations
avec l’ensemble de l'équipe. Mais elle ne peut rien dire d’elle.Ça ne passe
pas la barrière des dents. C’est comme si le son de sa propre voix lui faisait
peur. (Bizarre ! Sa passion, c’est le chant). Entre le dire et le dit, il
y a une sorte de hiatus.
Mais quand même, elle parvient à m’en dire un tout petit peu plus sur
elle qu’à toute autre personne de l’institution. Sa mère était maniaco-dépressive.
Deux hommes avec qui elle a vécu se sont suicidés. Sa mère est décédée il
y a quatre ans d’une T.S. (une de plus !) qui a « réussi ». Elle mettra beaucoup
de temps à me dire que son père, professeur de langue, est un adepte de la
secte de Gurdjieff, dont le temps libre tout entier est occupé par la lecture
des œuvres du maître.
Voici donc ma petite séquence :
Carole vient à son entretien en me disant qu’elle ressent une forte angoisse.
Ça commencé la veille. Elle s’était souvenu d’un rêve très ancien : elle était
debout, et des vers lui sortaient des mains. D’elle-même, elle situe ce rêve
après le suicide de son premier ami.
Juste avant, elle avait pensé à sa mère ; une « image » s’était imposée
à elle avec force : le souvenir d’une visite qu’elle avait faite à sa mère,
après que sa mère ait été « sauvée » (l’expression est de Carole) d’une T.S.
précédente. Ce qui domine dans son souvenir : le fait qu’elle-même, Carole,
n’avait pas pu parler.
Quinze jours après, le même souvenir ressurgit avec force. Mais il apparaît
alors que l’image semble bien en recouvrir une autre : celle de sa toute dernière
visite à sa mère, qui, cette fois, est morte de sa T.S. (Dans les deux cas
la mère avait ingéré des produits d’entretien).
Au moment où l’image de la mère « morte » se découvre sous celle de la
mère « sauvée », c’ est un souvenir personnel qui s’impose à moi : celui de
ma propre visite à mon père qui vient de mourir. L’image passe en un éclair,
mais avec une très forte intensité ; mais en même temps, dans ce mouvement
par lequel se révèle que l’image de la mère sauvée n’était que le voile de
l’image de la mère morte, une évidence m’apparaît, presque comme une nécessité
logique. Et je la communique à Carole, avant même de l’avoir vérifiée dans
mes souvenirs.
Cette évidence, c’est que l’image de la mère sauvée – voile de la mère
morte – s’est compulsivement imposée à Carole au cours de mes deux dernières
absences.
Effectivement, je n’avais pas à vérifier dans la chronologie l’exactitude
de ma certitude : Carole me dit qu’elle y avait déjà pensé.
Voilà. Cette séquence n’aura apporté aucune réponse à mes questions de
tout à l’heure. Mais je crois qu’elle en contient quelques éléments, tels
qu’ils sont imbriqués dans leur logique à eux. Je ne peux personnellement
la présenter, cette séquence, que comme une sorte de paradigme.
Ce qui ne veut absolument pas dire qu’elle ne soit pas analysable ; bien
au contraire : il me semble que ce serait, pour moi au moins, plutôt de l’ordre
de l’analyse d’un de ces rêves que l'on travaille pendant des années – je
n’ose pas dire jusqu’à la mort.
Mais sortons un peu des enfers.
Il me faut maintenant préciser ces notions, dues à Peirce, de logique
du vague et de logique du général, qui sont souvent assimilées l’une à l’autre
(en tant que toutes deux sont des logiques de l’indéterminité partielle),
mais qui, en réalité, s’opposent l’une à l’autre.
La logique du général est, en gros, celle du syllogisme et de la loi générale.
« Tout homme est mortel – Quel homme ? – Celui que vous voulez, cet homme-là
est mortel ».
La logique du général, c’est la logique de la psychiatrie de la Ruhr,
dont je parlais tout à l’heure. « Tout névrosé est guéri en 100 séances –
quel névrosé ? – N’importe lequel, celui que vous voulez, ce « n’importe lequel
est guéri en 100 séances »
Pour Peirce, la logique du général n’obéit pas au principe du tiers exclu
; le principe du tiers exclu est ce qui pose l’alternative : ou bien ceci,
ou bien cela, il n’y a pas de tiers. Il énonce que deux propositions contradictoires
ne peuvent être fausses ensemble.
La logique du général, qui, par définition, échappe au principe du tiers
exclu, permet par exemple de dire qu’un homme en général n’est ni un homme
ni une femme. Car même si une femme est un « non-homme », elle n’en tombe
pas moins, du point de vue du général, sous la loi du « tout homme » qui,
selon Socrate, la fait mortelle (tant pis pour moi !).
La logique du vague, elle, est plutôt celle de l’oracle de Delphes : comme
lui, « elle ne dévoile ni ne cèle, elle indique » Et ce qu’elle indique prendra
sens des événements qui surviennent. Par exemple, il y a de la logique du
vague dans le Praecox Gefühl de Rümcke : le diagnostic de schizophrénie se
fait en un instant, dit-il, et avec un peu d’expérience, on ne s’y trompe
pas. Après, on peut toujours s’amuser à faire la liste des symptômes et, même,
à la comparer à celle du DSM III. Mais l’acte diagnostique, il est dans ce
premier moment de Praecox Gefühl, dans l’hypothèse abductive (Peirce) qui
conclut « l’instant de voir » (Lacan).
« La logique du vague, dit Peirce, n’obéit pas au principe de non-contradiction.
Le principe de non-contradiction énonce que deux propositions contradictoires
ne peuvent être vraies ensemble »2. Or, depuis Freud, on sait qu’il n’y a
pas de négation dans l’Ics, et que deux « propositions » contradictoires peuvent
y coexister sans se gêner le moins du monde. C’est-à-dire que l’Ics échappe
au principe de non-contradiction. Sur ce plan au moins, la logique de l’Ics
est une logique du vague, et les mécanismes à l’œuvre dans le processus primaire
– les mécanismes de glissement de sens que constituent le déplacement et la
condensation – sont des mécanismes de la logique du vague.
D’une façon plus générale, il me semble que le « travail du rêve », et
en particulier ce que Freud en désigne comme le dernier temps : l'élaboration
secondaire (Bearbeitung), est un travail de « mise en vague » des pensées
du rêve ; cette « mise en vague » permet de déjouer la censure : par exemple,
cette femme qui est ma mère devient, dans le contenu manifeste du rêve, une
femme dont l’identité reste vague.
Le travail « sur » le rêve – son interprétation, de l’ordre du Durcharbeitung
– va consister, à l’inverse, en un travail de détermination de ce « vague
» que constitue le contenu manifeste présenté. Les éléments de détermination
seront apportés par une sorte « d’enquête », à partir du repérage des rêves
diurnes, et surtout des associations libres.
Ce que je dis là du rêve me semble tout aussi vrai du contenu d’un rêve
diurne ou d’un acting-out : leur interprétation consiste en un apport de détermination.
Il est de la nature du vague d’être comme en « attente » de détermination,
et que les déterminations lui soient apportées par des « indices » recueillis
(la détermination dans le registre du général est, au contraire, laissée à
l’arbitraire du choix du locuteur).
Mais on pourrait dire que l’analyse jungienne – d’un rêve par exemple
– est une sorte de « traitement » du rêve, au sens où elle traite le vague
comme du général.
Le travail du deuil, quant à lui, est aussi un travail de détermination,
mais dans un domaine plus précis : il va consister à déterminer ce qui est
« mort », et ce qui est « vivant ». L’identification par incorporation dont
parle Freud dans « Deuil et Mélancolie » revient à constituer un « vague »
– du : à la fois mort et vivant. Et c’est sur ce vague (à la fois mort et
vivant) que va s’exercer le travail de détermination. Ce qui équivaut d’ailleurs
à un travail de délimitation (de « séparation ») de la personne propre et
de son objet perdu, travail qui revient (je vais vite) à réintroduire le poinçon
dans la formule du fantasme de Lacan.
Mais dans le deuil pathologique, on pourrait dire que ce qui était du
vague (mort et vivant à la fois) est devenu du général – ce qui se marque
cliniquement par le vécu d’un univers « mort-vivant » généralisé. En fait,
on pourrait dire que dans le deuil pathologique, c’est la contradiction-même
vie/mort qui s’est effacée, il n’y a plus ni vivant, ni mort, mais une sorte
de moyen terme indéfini « mort-vivant » qu’on pourrait écrire en un seul mot.
Après la mort de sa mère, pendant plusieurs mois, Carole a présenté des
accès d’une étrange compulsion : celle d’aller déterrer le cercueil de sa
mère (elle ne peut préciser plus avant dans quelle intention). Ne peut-on
pas voir dans ce symptôme le désir de situer – au moins spatialement – le
territoire du « mort » pour tenter de le délimiter ? Et, plus profondément,
ne s’agissait-il pas pour elle de trouver un point de « mort sans vie aucune
» qui lui aurait permis de restituer la contradiction vie/mort ? Un point
de pure mort, situé dans l’univers comme point exclu de la vie, qui lui aurait
permis de construire un espace de vie ?
Ce mouvement de définition d’un point comme : exclu, hors de, extérieur,
est la condition de possibilité d’existence d’une structure.
On pourrait donc dire que dans le travail du deuil « normal », il s’agit
de déterminer, de délimiter l’espace du mort et l’espace du vivant dans ce
qui apparaît comme un « compossible » : mort et vivant à la fois. C’est-à-dire
que la contradiction mort/vie est maintenue, et le travail du deuil va consister
à réintroduire le principe de non-contradiction dans ce vague « mort et vivant
»
Mais dans le deuil pathologique, c’est la contradiction même vie/mort
qui s’est effacée au profit d’un moyen terme qui envahit tout l’univers. Le
deuil pathologique étant bascule dans le général, le risque est qu’y fasse
irruption le principe du tiers-exclu : ou bien tout est vie, ou bien tout
est mort. Ou bien l’objet est « maintenu en vie » (délire), ou bien le sujet
va suivre son objet dans la mort (suicide).
Ici, une petite pause pour faire le point sur les différents degrés d’indéterminité
que j’ai essayé de dégager, et qui constituent, bien sûr – et c’est pour cela
que j’en parle ici – autant d’aspects de « l’impossible » de notre travail.
Un premier niveau d’indétermination introduisait le vague là où la logique
du général pose la série des conduites à tenir (C.A.T., en abrégé). Ce premier
niveau recouvre ce qu’Oury appelle la problématique du « décisoire ».
Un second niveau d’indétermination posait du « vague » là où règne classiquement
le couple contradictoire agent-patient.
En même temps, cette problématique du « qui travaille ?», en mettant l’accent
sur la notion de parcours, introduisait un troisième niveau d’indétermination
: si le patient n’en est pas resté au même point, cela implique qu’après,
il n’est plus pareil qu’avant (ce en quoi la psychiatrie s’oppose à la médecine).
Mais notre problème, c’est que, si on perçoit plus ou moins d’où il part,
on ne sait jamais au départ où il va arriver (en arriver). Et pour comble,
il n’y a pas même de ligne d’arrivée ! C’est à nous de déterminer à quel moment
le parcours peut cesser.
Il y a un dernier degré d’indétermination dont je voudrais encore parler
– et bien sûr, vous avez déjà deviné qu’il est lui aussi de l’ordre du vague
et non de l’ordre du général – c’ est ce qu’on pourrait appeler l’indéterminé
dans le transfert.
La contradiction est ici celle du transfert dit « positif » et du transfert
dit « négatif » – laquelle est l’expression dans le transfert de ce que Freud
appelle « conflit ambivalentiel » entre l’amour et la haine. Le terme d’«
hainamour » utilisé par Lacan est, typiquement, un terme de « vague » en ce
qu’il rassemble deux contradictoires.
Il paraît que la nature a horreur du vide, mais il semble bien que la
nature humaine, elle, ait horreur du vague. C’est pour cela que le vague,
l’hainamour, explose parfois sous l’insistance du principe de non-contradiction,
et devient « conflit ambivalentiel », source de symptôme dans la névrose.
En tant qu’il est « compromis symptomatique » – c’est-à-dire un moyen terme
– le symptôme n’est pas de l’ordre du vague, mais de l’ordre du général :
il vient masquer le tranchant discordantiel de la contradiction – qu’il maintient
comme telle cependant.
Mais il peut arriver que le « conflit ambivalentiel » soit si intolérable
qu’il passe tout entier dans le registre du général : c’est-à-dire que c’est
la contradiction elle-même qui s’efface au profit d’un « ni amour ni haine
» – c’est-à-dire de l’indifférence affective. (Au passage, on peut noter que
le « ni-ni » propre au général est la formule par laquelle Lacan caractérise
la position de l’aliénation). Là aussi, l’indifférence affective ne cède que
sous la pression du principe du tiers exclu, et on se retrouve dans une situation
de « ou bien, ou bien » : ou bien l’amour absolu, ou bien la haine sans nuance.
C’est ce qu’on appelle le transfert massif : la précipitation dans l’un des
termes de l’alternative ne peut se faire qu’au prix de la « forclusion » de
l’autre terme de cette alternative, ce qui correspond à une dissociation (au
sens de G. Pankow : la partie, peut-on dire, se prend pour le tout), il ne
peut plus y avoir de dialectique entre la partie et le tout. C’est bien pour
éviter ce transfert massif – qui va dans le même sens que la dissociation
psychotique, et vient même l’amplifier que, depuis déjà un certain temps,
quelques-uns se sont aperçus qu’il était préférable de se mettre à plusieurs
pour soigner un schizophrène. La multiplicité des points d’investissement
(points de transfert, tantôt positifs, tantôt négatifs) permet au moins de
ne pas davantage dissocier le sujet (C’est un paradoxe apparent, il faudrait
là se reporter à la notion de « transfert dissocié » de J. Oury).
Ce qui est curieux par contre, c’est la résistance que nous apportons
à réfléchir à la façon dont le conflit ambivalentiel va s’exprimer dans le
transfert névrotique. Vous connaissez tous de ces patients qui, dans une équipe,
élisent, si je peux dire, deux soignants : un bon et un mauvais – qu’ils opposent
l’un à l’autre. Mieux vaut se dépêcher de reconnaître un « transfert clivé
» avant que le bon et le mauvais soignants ne s’étripent dans la réunion dite
« de synthèse », parce que, bien sûr, chacun d’eux a tendance à penser que
c’est dans sa personne et dans son narcissisme de soignant qu’il est gratifié
ou attaqué. C’est-à-dire que si on ne pointe pas tout de suite le « clivage
du transfert », c’est l'équipe qui risque de se cliver. À moins que, voyant
le danger, l'équipe ne dénonce ce qu’elle considère comme un piège dû à la
perversion du patient, coupable de vouloir « foutre la merde » dans l'équipe.
En dirigeant l'amour et la haine sur deux « objets » distincts, notre
névrosé s’est « débarrassé » de son conflit. Il peut donc alors se passer
de son compromis symptomatique. Et d’ailleurs, c’est fou ce qu’il va bien,
un vrai miracle ! Mais effectivement, c’est d’une manière folle qu’il va bien,
parce que le clivage entre les deux objets de transfert correspond en fait
à un « clivage du moi » du patient. Et si nous pensons alors que « son état
ne nécessite plus une hospitalisation », nous agissons d’une manière plus
folle encore : c’ est que nous prenons son clivage pour un état d’équilibre
! La variante la plus habituelle d’un tel « clivage » du transfert (qui correspond
donc en fait à un clivage du « moi » du patient – d’où l’aspect « perversoïde
» du phénomène) est naturellement l’opposition du « bon thérapeute » à la
« mauvaise équipe ». Alors, si l’on oublie que l’hostilité à l'égard de l'équipe
n’est que « l’envers » du transfert positif à l'égard du thérapeute, la prise
en charge psychothérapeutique individuelle à l’intérieur de l’institution
(ou d’une équipe) devient impraticable et dangereuse : l’hostilité du patient
envers l'équipe se manifeste d’autant plus que l’amour de transfert qui soutient
le travail psychothérapique s’accentue ; le thérapeute est satisfait de lui-même
et du travail effectué par « son » patient, mais l'équipe maltraitée, parfois
même insultée, se défend en retournant l’hostilité qu’elle reçoit du patient
en hostilité envers le psychothérapeute. Le « conflit ambivalentiel » du patient
s’est transformé en conflit à l’intérieur de l'équipe. Ça se solde souvent
par un abandon forcé de la prise en charge individuelle, et quelquefois par
une dépression du thérapeute, dont le travail, se plaint-il, n’a pas été compris
par une équipe bornée ; ou par la décision implicite de l'équipe de se désintéresser
du « chouchou » du thérapeute qui le « soutient » contre elle, ce qui induit
ou renforce de fait le comportement hyperprotecteur du thérapeute (On a alors
reproduit ce que Schindler appelle : position w). On a alors parfaitement
reconstruit la situation pathogène classique pour laquelle « un éloignement
du milieu familial » avait été préconisé.
Ce n’est pas une fable, mais la traduction d’un certain nombre de demandes
qui nous sont adressées par des équipes – car bien sûr, la seule solution
à ce moment-là, c’est de recommencer, et de préconiser un éloignement de ce
nouveau « milieu familial » reconstitué.
Alors, si on n’est pas capable, collectivement, de reconnaître à l’opposition
bon-mauvais mise en acte par le patient, une seule et même nature transférentielle,
si l’on n’est pas capable d’y reconnaître un clivage du transfert – c’est
-à-dire un clivage du moi – si l’on n’est pas capable de repérer que l’accentuation
de ce clivage correspond en fait à une accentuation des « résistances de transfert
» (Freud), il vaut mieux se rallier à la position de ceux qui proclament que
la prise en charge individuelle en institution est impossible, voire même
dangereuse.
Par contre, si ce clivage est interprété (et à 1’intérieur de l’ensemble
de l'équipe, et, d’une certaine façon, au patient lui-même), une prise en
charge individuelle devient possible, je dirais même que parfois elle est
nécessaire. Nécessaire, parce que ces personnes qui « foutent la merde » dans
l'équipe n’ont souvent pas la possibilité de jouer autrement leur conflit
: je pense à tel ou tel hospitalisé après une ou deux – voire trois – « tentatives
de psychothérapie », qu’une forte composante négative (ou négativiste) du
transfert a, à chaque fois, fait échouer. On peut toujours parler de négativisme,
de compulsion de répétition, de névrose d’échec (et il nous en arrive de plus
en plus, de névrosés !) simplement, pas plus que dans leur existence, ces
personnes n’ont pu soutenir leur « conflit ambivalentiel » dans leur relation
au thérapeute. L’institution – ou si l'on préfère, l’institutionnel – vient
leur offrir une scène (un « praticable » dirait J. Oury) où le mettre en acte.
À la coupure existentielle classique : vie fantasmatique intense/relations
dans la réalité appauvries ou nulles, succède alors un clivage : investissement
intense de l’espace psychothérapique duel/mépris et dédain pour la vie institutionnelle
– ce que, naturellement, l'équipe responsable du club a tendance à vivre comme
attitude « aristocratique ».
Et ce qui se passe, trop souvent, c’est qu’au clivage du moi du patient
vient répondre en écho – en spéculaire, si vous préférez – un contre-transfert
clivé, qui clive un peu plus le patient.
Un seul remède : la réunion de constellation, qui, à travers le repérage
du fait que l’opposition bon/mauvais n’est que l’expression d’un transfert
clivé (c’est-à-dire ne s’adresse pas à tel ou tel en tant que personne), peut
remettre au premier plan la problématique du clivage du patient ; clivage
qui n’est que la mise en œuvre d’un évitement de son conflit (ce conflit qui
est – faut-il le rappeler ? – ce pourquoi nous l’avons pris en charge).
La réunion de constellation, en « agitant le contre-transfert » comme
dit F. Tosquelles, permet de ne pas « geler » le clivage du patient, en «
déclivant » le contre-transfert qu’il reçoit en miroir. Autrement dit, la
réunion de constellation est une machine à fabriquer du vague.
On pourrait d’ailleurs s ‘interroger sur le fait que nous répondons si
facilement « en miroir » au transfert clivé du patient : ne s’agirait-il pas
là d’une expression de notre propre « conflit ambivalentiel » vis-à-vis de
nos patients ?
C’est qu’il n’est pas facile de se tenir dans cette « tâche impossible
», dans laquelle « on peut être sûr par avance de n’obtenir que des résultats
insatisfaisants ». Le sens premier de « insatisfaisant » est : « qui ne répond
pas au résultat attendu » (travail du rêve, travail du deuil). Le sens le
plus courant est : « dont on n’a pas retiré de satisfaction ». Non seulement
les manifestations de gratitude ne sont pas si fréquentes (ça, ce n’est pas
particulier à la psychiatrie), non seulement nous devons nous en méfier (n’est-ce
pas une « résistance de transfert » ?), mais, par-dessus le marché, quand
elles existent, elles doivent être rapportées au transfert : ce n’est pas
à nous en tant que personne qu’elles s’adressent… Un autre aspect de cet Impossible
» de notre tâche, c’est celui que j’ai essayé de développer ici : nous travaillons
dans une logique du vague (celle d’une indéterminité partielle), non dans
une logique du général qui nous assurerait une « maîtrise »…
Nous nous trouvons donc dans cette difficile situation d’avoir à renoncer
par avance à la satisfaction narcissique légitime d’être « gratifié », mais
aussi à cette satisfaction narcissique personnelle d’être content d’avoir
bien fait… On ne peut jamais être certain d’avoir pris la bonne décision ;
et même lorsqu’elle s’avère avoir été judicieuse, on n’est jamais sûr de ce
qui va suivre…
Cette insoutenable situation est absolument spécifique du travail en psychiatrie.
Et ce n’est pas sans effets. Parce que, cette satisfaction narcissique
de laquelle il nous faut faire le deuil, nous ne pouvons pourtant pas y renoncer…
Alors, nous allons essayer de la trouver ailleurs.
Ça s’appelle un déplacement. S’il y a refoulement (ça arrive), ça va être
forcément au prix d’un compromis symptomatique : clivage bons-mauvais malades,
ou bien, le plus souvent, l'équipe entière se déprime. Ou pire : on va se
désintéresser ce qu’on fait : si on ne s’investit pas, l’aspiration à la gratification
narcissique sera tout de même moins forte. Ou encore, l’acting-out : dans
l'établissement d’une relation duelle privilégiée gratifiante.
Donc, dans le meilleur des cas, il y aura déplacement, et la gratification,
on va l’attendre d’ailleurs. Parfois, pour être plus sûr, on se la décernera
soi-même («Nous on est les meilleurs. Il n’y a que notre façon de travailler
qui soit la bonne »). Ou on se fera une vitrine dans laquelle on pourra se
regarder – en essayant d’oublier l’arrière-boutique (pour ne pas dire les
bas-fonds). Ca, c’est plutôt un clivage. D’autres fois, plus modestement,
on se contentera d’être conforté en se conformant à ce que le ministère ou
les médias disent être la « bonne » psychiatrie.
Mais je dirai que cette aspiration s’exprime, avant tout, à travers la
souffrance, souvent explicite dans les équipes, de ne pas se sentir « reconnu
» ou suffisamment « gratifié » par le médecin. Il est nécessaire de l’entendre
parce qu’il est nécessaire de la travailler. Si cette demande n’est pas prise
en compte, l’aspiration peut devenir revendication, quasi paranoïaque (persécution),
ou bien elle fabriquera un de ces compromis symptomatiques dont je parlais
plus haut. Si elle est prise au pied de la lettre, il est évident qu’elle
va renforcer la hiérarchie, la dépendance, et constituer un facteur d’aliénation.
C’est pourquoi je crois qu’il faut insister sur le fait que cette demande
doit être prise en compte – mais pour être travaillée pour être rapportée
à cet « impossible » constitutif de notre travail avec les psychotiques.
Car si cet « impossible » n’est pas au cœur de notre réflexion, des mécanismes
de défense et d’évitement se développent rapidement, à la fois personnels
et collectifs – ce qui, venant barrer notre désir, risque encore, plus ou
moins consciemment, de rajouter à notre insatisfaction.
Danielle Roulot
Dax, le 7 décembre 1989
1- freud s. : « Analyse terminée, analyse interminable »
2- On a vu que le principe du tiers exclu, lui, énonce que deux propositions
contradictoires ne peuvent être fausses ensemble.