Secondéité pure et univers schizophrénique

 

J’ai appelé ça « Secondéité pure et univers schizophrénique », et j’ai mis en exergue une petite phrase de Peirce que j’aime particulièrement ; je dois même dire que c’est elle qui m’a inspiré ces réflexions : « La secondéité du second, quelque soit celui des deux objets qu’on appelle second, diffère de la secondéité du premier, c’est-à-dire qu’il en va ainsi généralement. Tuer et être tué sont différents. Il y a de bonnes raisons d’appeler l’un des deux premier tandis que l’autre demeure second : c’est que la secondéité est plus accidentelle pour l’un que l’autre ». (I - 527)

Si cette phrase a accroché mon attention, c’est parce qu’elle m’a évoqué des situations cliniques que l’on peut ramener à une sorte de secondéité où « tuer et être tué » seraient équivalents.

Je commencerai par une banalité : dans la logique de Peirce, il semble que les catégories de priméité, secondéité et tiercéité sont indissociablement liées ; en particulier, nous ne pouvons penser la priméité et la secondéité qu’avec la pensée, c’est-à-dire à partir de la tiercéité.

On évoquait ce matin la thèse de Michel Balat («Pierce, Freud, Lacan ») dans laquelle il établit une correspondance entre les catégories phanéroscopiques de Peirce et les catégories (respectivement : Imaginaire, Réel, Symbolique) de Lacan. Les trois catégories de Lacan sont elles aussi, indissociablement liées, l’image qu’il donne de leur mode de liaison est celle des annaux borroméens : que l’un des maillons se brise, et chacun des anneaux se trouve isolé, perdant du même coup tout sens, car dans cette triade, chaque catégorie ne reçoit son sens qu’articulée aux deux autres.

On pourrait définir la dissociation schizophrénique comme une telle « émancipation » des catégories. Autrement dit, je pense qu’un des problèmes importants de la logique de Peirce – et qui me concerne directement en tant que psychiatre - c’est ce qu’il en est de la problématique du « passage » d’une catégorie à une autre, passage au sens d’articulation. Et, bien évidemment, on peut dire d’emblée que ce « passage » n’est pensable que par et dans la tiercéité elle-même. Ça, c’est le premier temps sur lequel je vais peut-être passer vite.

Dans un second temps, je voudrais essayer d’imaginer ce que seraient ces catégories privées de toute possibilité de passage. Et c’est là que je rejoindrai le problème de la schizophrénie.

Pour essayer de repérer les modalités de passage d’une catégorie à l’autre, je me suis surtout appuyée sur l’esthétique, et en particulier sur les élaborations de Maldiney. C’est certainement par goût personnel, mais aussi du fait que nous sommes amenés, dans notre travail avec les psychotiques, à accorder beaucoup d’importance à « la sphère esthétique » – en particulier à ce que Zutt (un psychiatre phénoménologique de Francfort) appelle « la sphère esthético-psysiognomique » ou « esthésio-physiognomique » et qu’il oppose à la « sphère affective ». Pour aller très vite : il définit la sphère esthésio-physiognomique comme la sphère de ce qui « se manifeste » ou « est manifesté » ou « se manifestant », et dans laquelle il situe « le corps en apparition » ; cette problématique du « corps en apparition » nous a paru très importante dans la psychose.

J’approcherai la catégorie de la priméité à partir de ce que Erwin Straus (repris ensuite par Maldiney) nomme la « dimension pathique ». Je vais vous lire deux petites citations, et vous verrez que cette analogie, cette correspondance en tous cas, est justifiée. « La polarité sujet-objet… n’est pas niable, mais elle est seconde, et n’est possible qu’à partir d’une situation plus originaire : celle du sentir. Erwin Straus nomme moment pathique cette dimension intérieure du sentir selon laquelle nous communiquons avec les données hylétiques avant toute référence et en dehors de toute référence à un objet perçu »1. Et la définition qu’en donne Erwin Straus lui-même : « Le pathique appartient à l’état du vécu le plus originaire. Il est lui-même la communication immédiatement présente, intuitive sensible, encore préconceptuelle, que nous avons avec les phénomènes »2. Sur le pathique, vous pouvez aussi trouver beaucoup de choses dans un livre qui vient de paraître, de Jean Oury, Création et schizophrénie.

Mais il faut remarquer que dans le domaine de l’esthétique («à constituer comme science rigoureuse de l’art et de l’expérience artistique », dit Maldiney), la priméité du pathique est déjà reprise, interprétée si je puis dire, par une tiercéité, à travers par exemple ce qu’Erwin Straus nomme « l’espace du paysage ». « L’espace du paysage, ou le paysage (car en lui l’espace et le monde sont un) commence avant la peinture de paysage qui le révélera »3.

Dans cet « espace du paysage », l’homme en tant que tel se sent perdu. Mais, dit Maldiney : « Cette perdition est le premier moment de l’art »4, comme en témoigne cette phrase de Cézanne : « À ce moment-là, je ne fais plus qu’un avec mon tableau (non pas le tableau peint, mais le monde à peindre) ; nous sommes un chaos irisé – Je viens devant mon motif, je m’y perds… Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit descend, que je ne peindrai et que je n’ai jamais peint »5.

Vous avez pu repérer dans cette phrase de Cézanne tout un système de dyades : Peintre, tableau à peindre. Peintre et motif. Peintre et monde (monde à peindre), dont chacune, par l’intervention du pathique comme dimension humaine esthétique, si l’on peut dire se « monadise » : « Je ne fais qu’un avec mon tableau »… «Je me perds dans mon motif »… C’est que chacune de ces dyades formelles ne constitue pas un « événement brut » (une secondéité). Bien plutôt, telles que Cézanne les situe, ces rencontres seraient des sortes de monades, et qui redeviendront dydades par la « tiercéité » du peintre peignant… Évidemment, pas n’importe quel peintre !

Je continue la lecture de ce passage de Cézanne : « Lentement, les assises géologiques m’apparaissent. Tout tombe d’aplomb ; je commence à me séparer du paysage, à le voir ». La monade se redyadise… J’ai un peu insisté sur le terme « séparé » parce qu’il me semble que cette modalité de « passage » dyade-monade-dyade est de l’ordre de ce que Winnicott appelle « le point de fusion-séparation ». Vous avez peut-être remarqué que si chacun des « monades dyadiques » dans un second temps se « re-dyadise », les éléments constituants de la nouvelle dyade ne sont pas identiques à ceux de la dyade de départ. D’abord le peintre « vient devant » son motif : il l’affronte. Puis s’y perd, ne fait qu’un avec lui. Ensuite le peintre se retrouve lui-même – séparé du paysage – qu’il peut voir : la « têtue géométrie » a eu raison du « monde du dessin ».

Car cette pulsation : dyade-monade-dyade (nouvelle) n’est possible que par le regard de peintre de Cézanne. Je veux dire qu’elle est en fait soutenue par la tiercéité.

Il y a certes une dyade de départ : moi-monde, mais parce que Cézanne est peintre (un vrai peintre), le monde est déjà monde-à-peindre. Il y a alors dans cette dyade un troisième terme, présent dans sa très explicite absence : le tableau à peindre, dont j’avancerais que la position est celle d’interprétant… Car pourquoi est-il impossible qu’un tableau puisse être considéré comme terminé, par son auteur ? (Cf. Giacmetti)

Avec l’espace du paysage, nous sommes déjà entrés dans le problème de la secondéité. Pour poursuivre dans ce registre, je vais encore faire appel à Maldiney, toujours dans son commentaire de l’œuvre de Cézanne. Et ici, Henri Maldiney va se révéler particulièrement « peircien » : « Les véritables unités picturales, dans un tableau de Cézanne, ne sont pas des éléments, ce sont des événements - et ces événements sont des rencontres : rencontre de deux couleurs, de deux lumières, d’une lumière et d’une ombre »6. Inutile de souligner la parenté de ces événements « cézaniens » avec les dyades de Peirce. Je continue ma lecture : « Ces événements, à la fois picturaux et cosmiques, sont des éléments d’articulation de la peinture cézanienne, et pour ainsi dire des phonèmes »6. Et comme, manifestement, Maldiney sait bien qu’aucune collection de faits bruts ne peut constituer une tiercéité, il ajoute : « Un tableau de Cézanne lie l’hétérogène, conformément à son sens de la peinture et du monde qui est, comme il le dit, une religion du paysage. La religion du paysage relie d’un même élan ce qui, non seulement s’éparpille entre les mains errantes de la nature mais se sépare en événements autonomes, tous décisifs, dans le regard et la présence du peintre. Un tel élan ne se soutient que du rythme »7.

On retrouve ici un concept-clef de H. Maldiney, et très important aussi chez J. Oury : le rythme.

Le rythme : « c’est par lui que s’opère le passage du chaos à l’ordre »8 dit encore Maldiney. La technique de Cézanne est une technique du discontinu («événements singuliers qui s’excluent mutuellement et se renforcent par contraste », disait Bonnard), mais l’hétérogène est lié par le même élan de la « religion du paysage ».

Nous avions déjà défini « l’espace du paysage » comme une sorte de pulsation dyade-monade-dyade où ce passage entre priméité et secondéité n’apparaissait possible que sous-tendu par la tiercéité.

La « religion du paysage », en liant l’hétérogène, est passage de la secondéité à la tiercéité. Mais ce passage n’est pas un après-coup qui viendrait « reprendre » des éléments disparates. L’hétérogène n’est pas l’hétéroclite. Les éléments « éparpillés entre les mains de la nature » (secondéité) se rassemblent, par « la religion du paysage » comme « monde à peindre » – c’est-à-dire qu’ils prennent sens (tiercéité) dans la présence du peintre. Mais le peintre déjà ne fait plus qu’un avec ce « monde à peindre ». Quand le « monde du dessin » se disloque « comme dans une catastrophe », le monde est redevenu autre, et ses éléments sont redevenus disparates, discontinus. « Je vois – par taches – L’assise géologique…». Le « tableau à peindre » est l’impossible quête de la retrouvaille9 de cette monade. Il est ce « nous germinons » lui-même (non le « produit » de cette germination). La discontinuité des « événements autonomes » du tableau, « événements singuliers qui s’excluent mutuellement » est déjà prise dans un « même élan » (qui est aussi l’élan créateur) puisque ces éléments « qui s’excluent mutuellement » en même temps « se renforcent par contraste ».

Cet élan, né de la « religion du paysage » ne se soutient que par le rythme. C’est donc le rythme qui soutient tout passage d’une catégorie à l’autre – et en particulier qui garantit le « passage » à la tiercéité elle-même, car sans tiercéité, aucun « passage » n’est possible.

Si le rythme est passage à la tiercéité, il est aussi dès lors ce qui en assurera la permanente sous-jacence, en tant qu’à tout instant il permettra la « reprise », dans la tiercéité de chaque expérience vécue, qu’elle soit de l’ordre de la priméité ou de la secondéité. Le rythme, c’est ce qui permet que je reste moi-même, que je puisse me déprendre de la fascination d’une œuvre d’art ou d’un moment d’élation – point de fusion-séparation – (ce qui précisément n’est pas possible dans la psychose). Le rythme assure le continu derrière les discontinuités des événements et des existants, et ces discontinuités, en quelque sorte, me représentent alors comme « étant » ce continu. Mais le rythme sous-tend aussi la possibilité du discontinu qui seul peut donner sens à un continu. De même, le « sentiment continu d’exister » (Winnicott) ne peut-il advenir que si l’expérience individuelle rencontre des ruptures, des coupures, des failles.

Or seul le sentiment continu d’exister permet, comme en miroir, que puissent se « distinguer l’absence temporaire et la perte durable »10, distinction dont je dirais qu’elle est la première symbolisation : elle fait partie des choses qui, pour nous, vont de soi, mais ce n’est pas le cas dans la psychose. La psychose peut être définie comme perte du rythme, et donc perte de la tiercéité.

On pourrait dire par contre que ce qui va être délire vise à construire une tiercéité, à donner un sens. Vous savez que Freud situe le délire comme « tentative de reconstruction »… on pourrait dire « tentative de reconstruction d’une tiercéité ».

Avec la perte du rythme, l’équilibre du clos et de l’ouvert, la dialectique du même et de l’autre, la juste mesure de la transcendance subjective et de la transcendance objective sont détruits…

Pour situer ces équilibres et cette juste mesure, je voudrais vous rappeler la définition (que j’aime bien parce qu’elle remet les pendules à l’heure) que donne Freud de la normalité : « Nous appelons comportement normal ou sain un comportement qui réunit certains traits des deux réactions (névrotique et psychotique) qui, comme dans la névrose, ne dénie pas la réalité, mais qui comme dans la psychose, s’efforce ensuite de la transformer »11.

« Le rythme, dit Maldiney, est la seconde réponse à l’abîme » – entendu comme déréliction. Mais la première réponse à l’abîme (et la seule possible quand il y a perte du rythme) c’est le « vertige ». Et c’est à partir de cet univers du vertige que se profile l’univers schizophrénique. Je vous lis encore un petit fragment de Maldiney : « Dans le vertige, nous sommes en proie à tout l’espace, lui-même abîmé dans une dérobade universelle autour de nous et en nous. Le vertige est une inversion et une contamination du proche et du lointain… Le ciel bascule avec la terre dans un tournoiement sans prise. Ni l’homme n’est le centre, ni l’espace le lieu. Il n’y a plus de “là”. Le vertige est l’auto-mouvement du chaos »12. Si je vous ai lu cette citation, c’est parce qu’elle évoque (en tous cas pour moi) irrésistiblement la catastrophe schizophrénique, qui est décrite à la fois comme fin du monde et catastrophe existentielle.

L’irruption du vertige vient signer la faillite du rythme. Je dirais qu’il est ébranlement de l’univers soudain privé de la tiercéité.

Je vais maintenant faire appel à un autre auteur qui va être mon fil conducteur à partir de maintenant ; Jacqueline ; c’est quelqu’un qui m’a beaucoup appris sur la schizophrénie. Cette jeune fille a été hospitalisée il y a quelques années, et je dirais qu’entre elle et moi avait pu se constituer quelque chose de l’ordre d’un « espace du paysage ». Je vais vous lire quelques fragments du récit qu’elle m’a fait de ce qui lui arrivait. Ce ne sont pas des extraits d’un texte qu’elle aurait écrit. Ce sont des comptes rendus de nos entretiens qui se sont situés dans un rapport très particulier où l’écriture jouait le rôle d’une sorte de troisième terme entre elle et moi. C’est-à-dire que lorsque mon stylo n’arrivait plus à suivre son récit, elle suspendait la voix, et reprenait dès que j’avais comblé mon retard. Elle n’est restée hospitalisée que très peu de temps, une quinzaine de jours, je crois.

J’ai opéré une sélection dans ce discours qui n’a rien d’une histoire événementielle, mais cherche plutôt à restituer un vécu. Voici d’abord quelques phrases dans lesquelles elle évoque particulièrement la catastrophe schizophrénique :

« Au début, hasard ou incertitude, on ne sait plus comment continuer… C’est comme un traumatisme, un manque de joie qui s’affermit en nous… C’était comme un érosion lente, une fatigue qui grossissait de jour en jour pour se donner de l’aplomb, de la consistance pour réaliser ses objectifs en ayant une plus grande possession de ce qui vient vous heurter ou vous aider… Tout ça, ce sont des prémisses qui ont grossi, ont pris une importance démesurée et m’ont dépassée, jusqu’au moment où le vrai m’est apparu étranger et je n’ai plus rien compris. Je me suis sentie reversée par ce que j’avais bâti d’utopique… À un moment, il y eu un éclatement dans mon cerveau. Tout était emmêlé et mal imbriqué, un grondement en moi, un orage qui se préparait. Ça a éclaté brusquement en mars… À un moment, tout ne va plus, on veut faire marche arrière, on est retenu par un fil malin, retenu par cette autre face de la vie qui se dédouble en nous, face mirifique, plus colorée, mais déroutante et aride…»

À partir de cette explication du vertige comme catastrophe et perte de la tiercéité, je me suis posée la question de ce que pourrait être un univers privé de tiercéité. Et d’abord : que pourrait être une priméité qui ne serait pas « reprise » par la tiercéité ? Sur le plan clinique, ça serait la position incestueuse.

Second problème : que serait une secondéité privée de toute sous-jacence de tiercéité ? Lorsque Peirce définit « la secondéité authentique » comme consistant en « une chose agissant sur une autre », les deux choses sont déjà posées et posées comme deux, c’est-à-dire comme distinctes ; mais qu’elles soient distinctes présuppose déjà un troisième – au moins celui pour qui elles sont distinctes – et donc présuppose une tiercéité. Mais la secondéité, en tant qu’elle est l’univers de l’existant, est avant tout événement singulier, elle est un « fait unique concernant deux objets ». Seule, la tiercéité peut décomposer le « un » du fait unique en le révélant comme étant constitué de « deux » (objets), puisque seule la tiercéité peut les poser comme deux, c’est-à-dire distincts.

On voit donc que le passage du « un » au « deux » ne peut être direct puisqu’il implique un troisième. Sans troisième, le « deux » comme tel est inatteignable… C’est pourtant la situation du schizophrène.

La question du « discernable » est centrale dans la schizophrénie : le schizophrène change plus facilement de personne que de lieu. C’est-à-dire que, passant d’un lieu à un autre – distincts pour moi – il devient souvent une autre personne. Et devenu, en franchissant le seuil (et parfois avec quelles difficultés !), une autre personne, il ne saurait avoir changé de lieu. Il était une personne. Il est maintenant une personne, mais de quel point de laquelle de ces personnes pourrait-il même savoir qu’il a changé de personne ?

J’ai pris l’exemple des lieux. Mais le problème est le même quand il s’agit de changer d’activité, par exemple. Un changement d’activité, ça peut être aussi simple que : se mettre à table ou aller se coucher. Cette difficulté fait toute l’importance thérapeutique de ce que nous appelons « mise en place d’un tenant-lieu de continuité », au sens du « sentiment continu d’exister » de Winnicott. C’est pour un point de continuité que peuvent apparaître des différences… Mais un « tenant-lieu » de continuité ne peut bien sûr s’établir que sur la base des modalités particulières du transfert psychotique. Le comportementalisme peut inculquer des distinctions, des oppositions. Il ne saurait laisser place à l’émergence de la faculté de discerner, à ce qu’on appelle en optique « le pouvoir séparateur ». Et c’est bien d’un pouvoir de « séparation » que manque le psychotique.

Sans troisième, le « deux » comme tel est inatteignable, que ce soit dans l’ordre d’une contiguïté spatiale ou d’une succession temporelle ; « un objet ne peut pas être un second en soi », dit Peirce ; il ne peut être « second » que par rapport à un « premier » – qui le fait être ce qu’il est (second). Mais il est déjà nécessaire qu’un « troisième » ait pu distinguer le « premier » du « second ». De même, il faut que la tiercéité soit déjà là pour que priméité et secondéité puissent être pensées – à fortiori pensées dans leur distinction.

Sans l’intervention d’un « troisième » qui donc peut seul permettre que soit distinct un « second » d’un « premier », comment l’idée d’un « fait unique concernant deux objets » pourrait-elle être maintenue ? Il faut forcément imaginer qu’à l’intérieur du « fait unique », l’objet qui serait « second » (s’il y avait distinctivité), va devenir « même », parce que le « devenir même », pour moi, n’est pas le « devenir identique ». Il s’agit ici d’une fusion telle qu’il ne subsiste aucune distinction possible : c’est tout le problème clinique de l’identification projective (M. Klein).

Le prix de cette fusion va être la disparition du premier comme tel – c’est-à-dire sa destruction comme « un ». C’est cette secondéité que j’appelle « secondéité schizophrénique ». (J’ai même osé l’appeler « secondéité pure » par opposition à la « secondéité authentique »). Une phrase de mon ami « Henri » va tout de suite vous l’illustrer : « je vous aime tellement que je vais finir par vous étrangler ! ». C’est évidemment toute la problématique du transfert massif dans la psychose qui se joue dans cet englobement-meurtre de la secondéité schizophrénique.

Cette « secondéité » schizophrénique ne peut donc toujours être que le « fait brut » du meurtre du « un », puisque tout prétendant à être « second » n’émerge à l’existant qu’à détruire le « un » de son « premier ». Le « premier » ne peut donc plus être présent comme tel dans le fait brut. Il ne peut plus en constituer une partie. Et le « second » ne peut pas non plus en constituer une partie car, ayant ainsi « absorbé-détruit » le premier, il est devenu de ce fait, à son tour, un « Absolument premier » qui n’est pourtant plus un « premier ». Il est devenu un « Absolument »… Sa nouvelle priméité, comme Absolument premier, serait alors d’être un « second authentique », susceptible de conférer la secondéité à tout objet se profilant auprès de lui ; mais il ne pourrait l’admettre auprès de lui qu’en se l’assimilant, c’est-à-dire en le détruisant comme « un » : en en détruisant la priméité ; ce qui serait du même coup destruction de sa propre priméité comme « second authentique », destruction de son propre « un ».

Dans la « secondéité schizophrénique », l’absence de toute tiercéité ne peut maintenir la distinction des deux objets qui constituent le fait brut. englobement cannibalique ou destruction-annihilation de l’autre dans son unicité : il s’agit du meurtre du « un ».

Autrement dit, dans la secondéité schizophrénique, tuer et être tué sont équivalents. Le fait brut de la « secondéité pure » consisterait en l’existant dont l’existence est la destruction de ses parties comme telles ; chacune des « parties » tend à devenir elle-même cet existant total et absolu dont aucune partition n’est possible, et qui ne peut accepter aucun « autre » auprès d’elle.

Ce que je viens de dire du fait brut de la secondéité schizophrénique pourrait constituer une définition de la « dissociation » très proche de celle qu’en donne, par exemple, Gisela Pankow : « Au cours d’un phénomène qui apparaît comme spécifique de la psychose, le corps vécu n’est plus ressenti comme une entité… Pour le schizophrène, chaque partie du corps est un corps tout entier. Le phénomène du déplacement des parties du corps n’existe plus comme tel. Car dans la schizophrénie, l’image de la totalité du corps est elle-même détruite. Nous parlons de “corps dissocié” pour exprimer que la possibilité même d’organisation du corps n’existe plus »13.

Voici quelques phrases de Jacqueline à propos de la dissociation :

« Je me sentais déchirée, morcelée, par bribes : un puzzle. Je n’arrivais pas à rassembler les éléments. J’avais des impulsions réflexes, non contrôlées…»

«Tout était emmêlé et mal imbriqué. Ça ne suivait plus. Il y avait des espaces entre les éléments… Je voulais rattraper mes écarts quand j’avais un temps mort entre mes actions.

« J’avais une intuition ou une pensée mal orientée. Un vide, un espace écarté assez sombre au-dessous de moi, que j’avais peur de voir. »

Définir la secondéité schizophrénique comme meurtre du « un », assimilation du « tout » et de la partie, va nous permettre de rejoindre certains aspects cliniques de la psychose : par exemple, ce qui se repère comme tendance à la destruction. Oury dit souvent que la tendance à la destruction, c’est l’expression même du désir schizophrénique, ce qu’il appelle « la face noire du désir ». Cette tendance à la destruction peut se manifester comme impulsion meurtrière (ou auto-meutrière), mais aussi comme « prise de possession » de l’autre (identification projective de Mélanie Klein), mise en pièce de l’autre (qui n’arrive plus à rassembler ses idées), voir cannibalisme schizo-paranoïde, au sens de M. Klein, pour bien le distinguer de « l’incorporation cannibalique » dont parle Freud14 à propos de la mélancolie, dans laquelle il y a identification par incorporation à l’objet qui ici est cependant préservé comme « un ».

Le meurtre du « un » est destruction de l’autre comme tel (comme distinct), mais aussi destruction du « un » de la personne propre, ressentie à la fois comme perte du sentiment d’unicité de soi-même et perte de soi-même, dépossession de soi-même, comme en témoigne Jacqueline :

« C’est comme un mécanisme capricieux qui s’installe et finit par nous faire prendre conscience des désirs de faiblesse. Un va-et-vient perpétuel, plus ou moins rapide, comme une trappe qui s’ouvre vers une région désertique, morne, plus uniforme. Une plaine aride, sans eau et sans richesse, un peu désabusée. C’était comme un courant : un flux et un reflux. Un va-et-vient plus régulier continuel, un embranchement dangereux qui m’écartait, me repoussait du réel.

J’en avais assez de me sentir guidée par des intuitions, des instincts dépareillés ou en miettes.

Ça revenait comme un cercle vicieux, et je ne m’acceptais plus moi même. Ce que j’avais connu dans mon enfance (les actes communs, une conversation banale) était superficiel et décousu.

Quelque chose que j’avais perdu : l’élan de se sentir soi-même, de suivre son cheminement au lieu de se sentir vaincu. J’étais en désaccord avec moi-même et avec mon point fixe ».

La destruction de l’autre comme « un » délimité est aussi ressentie comme perte de l’autre, perte de la possibilité « d’être avec » l’autre («Miteinander-Sein » de G. Pankow).

« Plusieurs fois où je me lamentais, j’ai essayé de départager ce qui était dans mes cordes – de mon côté – et du côté des autres.

Je ne me sentais plus moi-même ; je voyais tout ce que j’aimais inconnu. Quelquefois, je ne reconnaissais pas ma sœur, et physiquement, et sa tournure d’esprit.

Je suis arrivée à ne plus reconnaître ce qui m’entourait.

Même les objets qui m’entouraient, je les voyais grossir.

C’était un effet impressionnant. Avec les gens c’était pareil : je ne les reconnaissais pas vraiment. »

Pour résumer, je dirai que ce que j’appelle « l’univers schizophrénique », ça serait une secondéité dans laquelle il n’y a pas à la fois ce « déjà là », et cette reprise possible, par la tiercéité. Dans la distinction priméité, secondéité, tiercéité de Pierce, chacune des catégories ne s’exprime que dans son articulation aux deux autres, et en particulier du fait qu’on pense la priméité, qu’on pense la secondéité… Du fait qu’on les pense, elles sont déjà « dans » la tiercéité. Étrangement, on pourrait dire que s’il y a perte de la tiercéité, il y perte du « un ». Et on se retrouve dans une bizarre secondéité (schizophrénique) dont le « deux » lui-même a disparu.

Danielle Roulot

Perpignan le 3 avril 1989

notes

  1- maldiney m., Regard Parole Espace, p. 136-137.

  2- straus e., Vom Sinn der Sinne, p. 151. Cité dans (1) idem.

  3- maldiney m., idem, p. 149.

  4- maldiney m., Regard Parole Espace, p. 150.

  5- gasquet j., Cézanne, p. 136. Cité dans (4) p. 150.

  6- maldiney m., Regard Parole Espace, p. 169.

  7- maldiney m., Idem, p. 169..

  8- maldiney m., Idem, p. 169.

  9- Cf. freud, Die Verneinung.

10- Cf. freud, Inhibition, symptôme, angoisse.

11- freud s., «La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose», in Névrose, psychose et perversion.

12- maldiney m., Regard Parole Espace, p. 150.

13- Cf. freud, Deuil et Mélancolie