Extrait de : L’apport freudien,
« Élément pour une Encyclopédie de la psychanalyse »
Sous la direction de P. Kaufman, éditions Bordas, Paris 1993
« Je nomme la démence précoce “schizophrénie” parce que, comme j’espère
le démontrer, la dislocation (Spaltung) des diverses fonctions psychiques
est un de ses caractères les plus importants. Pour la commodité, j’emploie
le mot au singulier bien que le groupe comprenne vraisemblablement plusieurs
maladies. » C’est en 1911, et dans le cadre de l’Encyclopédie psychiatrique
d’Aschaffenburg, que Bleuler rompt ainsi avec l’ambiance psychiatrique de
son époque. Alors que Kraepelin considère les psychoses comme des « entités
morbides qui doivent être étudiés comme des ensembles homogènes, depuis leur
début jusqu’à leur terminaison » – ce qui permet donc de prévoir « l’évolution
obligatoire des symptômes » –, Bleuler privilégie non la forme, mais le contenu
de l’affection.
De 1886 à 1898, Bleuler a dirigé le grand hôpital psychiatrique de la
Rheinau, ancien monastère situé sur les bords du Rhin. Il y connaît personnellement
chacun de ses patients : « Sans cette expérience de vie communautaire avec
ses malades, il n’aurait jamais pu concevoir sa grande œuvre sur la schizophrénie
» (C. Müller). Dans la préface de son ouvrage Dementia Praecox oder Gruppe
des Schizophrenien, Bleuler souligne ce qu’il doit à la pensée psychanalytique
de Freud, mais aussi en quoi il s’en démarque. E. Minkowski situe ainsi le
point de rupture : « Les complexes déterminent, pour Bleuler, le contenu des
symptômes, expliquent certaines réactions particulières du malade, mais ne
constituent pas pour lui la cause efficiente de la schizophrénie [...] Les
complexes remplissent le vide creusé par le trouble initial, mais sont incapables
de le creuser à eux seuls. »
Démence précoce ou schizophrénie
À la base des symptômes de la schizophrénie (comme lui-même, nous utiliserons
par commodité le terme au singulier), Bleuler postule un « x », un « processus
morbide », généralement entendu comme processus organique dont l’étiologie
est laissée indéterminée, mais pour lequel cependant « l’hypothèse d’un processus
physique n’est pas absolument nécessaire ». Ce « x », ce processus, produit
des « symptômes primaires » (ou physiogènes), lesquels sont donc l’expression
directe du processus, à l’inverse des « symptômes secondaires » qui ne sont
que des réactions, des « modifications » de fonctions psychiques, voire des
« tentatives d’adaptation » de la personnalité aux effets des symptômes primaires
; mais si les symptômes secondaires ne constituent que des « superstructures
psychiques », ils se présentent souvent comme « les symptômes morbides les
plus frappants », qui sont donc pourtant les plus susceptibles d’être influencés
par l’entourage, les conditions de vie… et l’attitude du médecin.
Cette distinction symptômes primaires-symptômes secondaires, qui sera
reprise par nombre de psychiatres phénoménologues, n’est pas un simple cadre
sémiologique. Elle constitue, en effet, le fondement de la notion de « guérison
sociale » grâce à laquelle Bleuler pose les premiers jalons d’un « travail
de secteur » avant la lettre : dispensaire, essais de « sorties précoces »,
placements familiaux, etc. ; en même temps, l’idée de « curabilité » que porte
en elle la notion de schizophrénie – alors que les « déments précoces » étaient
avant tout des déments – vient changer la vie à l’intérieur même de l’hôpital
: introduction de l’ergothérapie, de la psychothérapie, travail du « contre-transfert
» du personnel…
Si la distinction entre symptômes primaires et symptômes secondaires appartient
en fait à une « théorie de la maladie », Bleuler, à travers la variation des
tableaux cliniques et le foisonnement des symptômes relevant de la schizophrénie,
introduit une autre distinction, cette fois à visée nosographique : la distinction
entre symptômes fondamentaux et symptômes accessoires. Les premiers sont caractéristiques
de la maladie, les seconds peuvent être retrouvés dans d’autres affections.
La tentative de cerner des « signes fondamentaux » ou, mieux, un « trouble
fondamental » (tantôt compris comme pathognomonique, tantôt comme « trouble
générateur » dont dériverait l’ensemble des autres symptômes) a constitué
un défi pour bien d’autres psychiatres, en particulier phénoménologues, à
la suite de Bleuler. La difficulté vient alors de ce que nous nous trouvons
devant une série impressionnante de « troubles fondamentaux », chacun attaché
au nom de son « inventeur » : perte du contact vital avec la réalité (Minkowski),
hypotonie de la conscience (Berze), humeur fondamentale ou « engourdissement
» (« Bennomenheit », de J. Wyrsch), altération des relations entre le Moi
et « l’attitude interne » (Zutt).
« J’ai souvent été frappé par le fait que je faisais mes diagnostics sur
d’autres données que celles par lesquelles j’expliquais mes diagnostics une
fois posés » écrit Rümke dans son rapport au premier congrès mondial de Psychiatrie
en 1950. En fait, la plupart des psychiatres pratiquent comme lui cette «
double comptabilité » au plan diagnostic. Bien entendu, le problème ici posé
est celui de la nature de la clinique psychiatrique.
Tatossian reconnaît à l’activité clinique « deux modèles non exclusifs
». Le premier modèle – modèle inférentiel – comprend deux temps : une première
phase est constituée par « l’observation du patient, menant au relevé le plus
complet possible des symptômes qu’il présente », la seconde phase est celle
de l’inférence diagnostique. « C’est que, précise Tellenbach, dans les symptômes
qui se montrent, nous faisons seulement l’expérience que quelque chose est
présent, qui justement ne se montre pas, mais qui seulement s’annonce ou se
révèle – à savoir la maladie ou l’altération. C’est parce que la maladie s’annonce
dans les symptômes sans se montrer que les symptômes obligent à des inférences
diagnostiques. » Tellenbach oppose le symptôme – qui se montre et « annonce
la maladie, conçue comme son fondement » – au phénomène, lequel n’est « nullement
un indice de maladie, mais quelque chose où se manifeste un caractère d’être
» de la présence humaine.
Le second modèle, plus spécifique de l’activité clinique psychiatrique,
est le modèle perceptif ou « diagnostic psychiatrique spontané » : « le diagnostic
est dans la majorité des cas porté très précocement, et parfois dès les premières
minutes de l’entretien ». Ce type de diagnostic (Praecox gefühl de Rümcke)
s’arrête à des catégories très larges, ce qui lui permet d’ailleurs un certain
dynamisme. L’essentiel de cette démarche est son aspect « globalisant » :
« l’entité en jeu est reconnue bien plus comme une Gestalt unitaire que comme
la combinaison additive de symptômes ». C’est parce qu’une Gestalt est « vue
et non inférée » que Tatossian parle ici de « modèle perceptif » : « La schizophrénicité
ou la dépressivité – plutôt que la schizophrénie ou la dépression – sont directement,
et en règle générale, précocement perçues, un peu comme l’est l’air de famille
d’un inconnu avec le frère ou la mère que l’on connaît déjà ».
Si ces deux démarches (la première d’ordre « inductif », la seconde d’ordre
« abductif », selon la terminologie de Peirce) peuvent apparaître complémentaires
– la première venant étayer la seconde dans ce que Rümcke appelle sa « double
comptabilité » – leur opposition méthodologique semble cependant recouper
une autre opposition, celle-ci conceptuelle.
Le « modèle référentiel » constitue la démarche clinique appropriée à
une conception médicale « traditionnelle » de la maladie ; sa méthode tient
de la technique du portrait-robot : à partir des symptômes discrets, va se
dessiner une figure… Le « modèle perceptif », lui, ferait plutôt appel à la
catégorie de visage – globalité insaisissable mais signifiante – qu’à celle
de figure, dont chacun des traits reste isolable. Cette seconde démarche,
plus spécifiquement psychiatrique semble venir en écho à une conception «
anthropologique » du trouble mental, inaugurée dès 1922 à la fois par Minkowski
et Binswanger (quoique de façons très différentes). Leur caractéristique commune
est de rompre avec la « psychologie descriptive » de Jaspers dont l’axiome
de départ était « l’opposition entre conscience du Moi et conscience des objets
».
Pour Blankenburg, une science est anthropologique « quand elle parvient
à relier à la nature (Wesen) de l’homme et à comprendre à partir d’elle tout
ce avec quoi elle a à faire ». Mais il ne s’agit pas ici – comme certains
phénoménologues l’ont fait antérieurement – de recourir à une « structure
anthropologique fondamentale », prédéfinie par ailleurs. Le mouvement n’est
pas d’un emprunt à la philosophie par la psychiatrie, c’est, à l’inverse,
l’expérience psychiatrique qui doit pouvoir enrichir la philosophie, le projet
anthropologique visant à « élargir notre monde commun jusqu’à le rendre apte
à englober comme possibilité le monde schizophrénique ».
Dans cette démarche, la « structure ontologique » n’est plus que la condition
de possibilité de tel ou tel phénomène, et « cette condition de possibilité
qu’est la structure est donnée dans l’expérience du phénomène lui-même et
en est partie intégrante ».
Si la phénoménologie ne s’intéresse pas au symptôme en tant que tel, mais
au phénomène, le risque est alors celui d’une « déspécification », le fait
psychopathologique comme tel devenant simple « possibilité d’être », et disparaissant
derrière une fonction de « fil conducteur pour l’étude des métamorphoses du
Dasein humain ». Ainsi, dit Blankenburg, l’autisme, que Bleuler place au premier
plan de la symptomatologie schizophrénique, ne saurait avoir «... aucune prétention
à une spécificité nosologique. L’autisme repose sur une possibilité d’être
fondamentale co-constituant le Dasein humain ». Une « spécificité » ne peut
être indiquée qu’à travers un type d’infléchissement du Dasein. Aussi l’autisme
– jusque là simple possibilité d’être – ne prend-il une signification pathologique
que « lorsqu’il s’émancipe du contexte vivant des autres possibilités d’être
et, sous forme autonomisée, détermine le Dasein ». Il reviendrait au même
de dire que l’homme sain « désautonomise » ses potentialités délirantes. Blankenburg
reprend ici le concept de « proportion anthropologique » de Binswanger, qu’il
réinterprète lui-même en termes de « disproportion anthropologique », signifiant
par là une rupture de dialectique.
La démarche de la psychopathologie anthropologique inscrit à son principe
un parti-pris éthique – qu’il faut saluer comme tel – mais qui, en quelque
sorte, se trouve d’emblée, autolimité : «... la condition de possibilité qu’est
la structure ne peut servir à expliquer la survenue actuelle du phénomène
» écrit tatossian. La schizophrénie comme problématique s’en trouve alors
exclue, car elle est précisément CE par quoi la condition de possibilité du
« mode d’être » schizophrénique va s’actualiser comme évènement et fait. Déterminer
la schizophrénie comme « un mode d’être, une forme et un style de vie », plutôt
que comme un « accident » survenant au sujet à la manière d’une maladie somatique
ne fait que repousser sur un autre plan la problématique.
La schizophrénie est-elle pure contingence de la réalisation d’un « mode
d’être » à partir de sa condition de possibilité, ici entendue comme possibilité
générale ? Dire que le schizophrène, à partir de ce mode d’être, « ne peut
pas faire autrement » que d’être tel qu’il est dans son rapport au monde ne
dit rien du problème à notre avis fondamental : le schizophrène peut-il faire
autrement… qu’être schizophrène ? Quel est l’opérateur qui déterminerait l’autonomisation
de telle potentialité ? Est-il contingence d’un « choix », ou nécessité de
structure ? C’est dans cette béance ouverte entre les possibilités générales
que constituent « les conditions de possibilité de notre être dans le monde
», et la réalisation de telle possibilité dans « la personne du schizophrène
», que se tient la schizophrénie comme procès.
« En psychanalyse, nous sommes habitués à envisager les phénomènes pathologiques
comme étant liés, d’une façon générale, au refoulement », dit Freud. La première
phase du refoulement est constituée par la « fixation » « qui le précède et
le conditionne », le second temps – « processus essentiellement actif » –
est le « refoulement proprement dit » ; mais c’est la troisième phase qui
s’avère « la plus importante en ce qui concerne l’apparition des phénomènes
pathologiques » : cette troisième phase est celle de « l’échec du refoulement,
de l’irruption en surface, du retour du refoulé ».
Une telle définition du fait psychopathologique, qui situe la « formation
des symptômes » comme troisième phase du refoulement, prend son origine de
l’étude des névroses. Mais en ce qui concerne les psychoses, Freud insiste
surtout sur le second temps « le refoulement proprement dit » qui va prend
une forme insolite ; paranoïa et schizophrénie, dit-il, se distinguent l’une
de l’autre au niveau de la première phase du refoulement (par une « localisation
différente de la fixation prédisposante ») et de la troisième phase (par un
« mécanisme différent du retour du refoulé »). Mais c’est le second temps,
le refoulement lui-même, qui y présente un même caractère, que nous pouvons
donc supposer propre aux psychoses : « le refoulement consiste dans le détachement
de la libido des personnes – ou des choses – aimées auparavant », détachement
qui s’accompagne d’une « régression de la libido vers le Moi ». « En fait,
ajoute Freud, ce que les observateurs prennent pour la maladie elle-même »
– et donc ce que la nosologie psychiatrique considère comme symptomatologie
– constitue bien plutôt une « tentative de guérison » ; ainsi, le délire vise
à « reconstituer la relation à une réalité » ; et la réalité elle-même ayant
été détruite (c’est ce que signifie : « détachement de la libido »), le «
travail délirant » est un « processus de reconstruction d’un univers ».
Une définition « freudienne » du symptôme en ce qui concerne les psychoses
reste donc une problématique ouverte que nous ne pouvons aborder dans cet
article, mais seulement proposer : car si la psychanalyse définit le symptôme
comme indissolublement lié au refoulement et à son troisième temps – retour
du refoulé –, en étendre, sans rien en changer, la définition au « symptôme
psychotique » reviendrait à assimiler les psychoses aux névroses. C’est dire
que la problématique du symptôme psychotique reste conditionnée par un questionnement
préalabale : un « refoulement » ainsi défini – détachement de la libido d’avec
ses objets – n’est-il qu’une « forme » de refoulement, ou bien présente-t-il
un caractère assez singulier (et de surcroît manifestement en opposition avec
le but du refoulement au sens habituel du terme) pour que nous puissions y
voir à l’œuvre un mécanisme différent de celui du refoulement à l’origine
des névroses ? C’est cette deuxième thèse que nous défendrons ici, conformément
à ce que l’expérience clinique nous apprend de la spécificité de la schizophrénie
et de sa modalité très particulière de transfert : le Praecox Gefühl de Rümcke
n’est pas de la « magie » clinique, mais bien une sorte de repérage de cette
particularité tranférentielle à travers ce qu’à tort nous avons coutume d’appeler
le « contre-transfert ».
Mais comment parler de la schizophrénie sans qu’elle soit du même coup
déniée ? Comment dire, sans l’altérer, cette altérité ? La schizophrénie décrite,
la schizophrénie expliquée n’est pas la schizophrénie ; « on peut énumérer
une série de symptômes, et l’essentiel n’aura pas été dit » (J. Wyrsch).
Le schizophrène n’est pas un conglomérat de symptômes, et nous ne parlons
pas seulement ici de « l’écart considérable qui subsiste d’une manière générale
entre la maladie et l’homme malade » (F. Tosquelles). C’est qu’être schizophrène
ne peut se définir d’avoir une schizophrénie : « Alors que le maniaque ou
le mélancolique ont la manie ou la mélancolie de tout le monde, chacun fait,
pour ainsi dire, sa propre schizophrénie » (L. Binswanger). La schizophrénie
n’est pas un « état de chose », mais un événement, l’événement pur de l’irruption
d’un dire qui toujours garde un pas d’avance sur tout ce qui s’en exprime,
et toujours marque un pas d’avance sur tout ce qui peut en être dit. Mais
si nous pensons qu’être schizophrène excède avoir une schizophrénie, tout
aussi bien pourrions-nous dire à l’inverse que la schizophrénie garde un pas
d’avance sur le schizophrène, lequel souvent se ressent proie passive de ce
qui lui advient, comme venant de l’extérieur. C’est que ce « pas d’avance
» est ici la structure même : la schizophrénie est trouble de l’émergence,
non pas jaillissement, mais excès incoercible d’un dire an-archique qui ne
peut reposer dans un dit. Auto-nécessité du dire : ça ne cesse pas de se dire,
mais impossible du dit : « ça ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Car notre
pas d’avance est aussi un « pas » par avance : un pas forclusif qui dérobe
la surface d’inscription sous chaque inscription à venir. Ce pas par avance
est la Verwerfung de Freud, la forclusion de Lacan. Ce pas par avance n’est
pas à comprendre comme une simple négation, car « la négation [...] ne fait
pas d’une pensée une non-pensée » (Frege). Or c’est pourtant ce dont il s’agit
ici : d’un « pas » susceptible d’imposer une « non-pensée » en place d’une
pensée, c’est-à-dire de faire trou dans le tissu des pensées. « Je ne peux
pas nier ce qui n’est pas » (Frege). C’est en ce sens que « la négation est
d’abord admission » (Benveniste).
C’est au niveau de ce que Freud décrit comme Bejahung que Lacan situe
ce temps primordial d’admission. « Le terme de Verwerfung (forclusion) s’articule
[...] comme absence de cette Bejahung », cette absence faisant le pas forclusif
par lequel « le fait amplecté est exclu du monde accepté par le locuteur »
(Damourette et Pichon). Freud présente ce premier temps d’affirmation en termes
de jugement d’attribution : « la propriété sur laquelle il faut se prononcer
pourrait avoir été : bon ou mauvais, utile ou nuisible… ». Les prédicats «
bon ou utile » apparaissent alors des « caractères déterminants d’un concept
» (le « Moi-plaisir purifié », dit Freud) dont l’extension constitue une «
classe » – celle dont les objets satisfont au « bon » prédicat. Et puisqu’il
y a classification, il y a aussi constitution de ce que les logiciens appellent
un « univers du discours », que Lacan définit ici comme « premier corps
de signifiants ».
Par quels « arguments », la « fonction » correspondante est-elle saturée
? Le jugement d’existence ne prendra place qu’ultérieurement : on en peut
donc parler encore ni de représentations, ni de perceptions – seulement de
signes : précisément Wahrnehmungszeichen (signes de perception) dit Freud.
Nous pouvons donc ajouter que ce tout premier jugement opère un « saut » par
lequel ce qui n’était que « qualisigne » (« une apparence ») devient un «
légisigne » (« un type général ») – plus précisément un « rhème » (« signe
qui n’est ni vrai ni faux ») (cf. Peirce).
Bien qu’un « Moi-réalité primitif », encore plus archaïque, ait déjà «
distingué intérieur et extérieur à l’aide d’un bon critère objectif », Freud
considère le Moi est ses entours comme jusque là indifférenciés. Sous l’influence
du principe de plaisir, le Moi-plaisir purifié se constitue par un double
processus. D’une part, un principe d’unification (vereinigung) par englobement
de – et assimilation à – ce qui est « bon », d’autre part, une fonction d’expulsion
(Ausstossung) de ce qui est « mauvais », fonction forclusive, qui est au principe
de ce qui va « constituer le réel en tant qu’extérieur au sujet » (Lacan).
La Bejahung s’avère donc consister en « un processus primordial d’exclusion
d’un dedans primitif, qui n’est pas le dedans du corps, mais celui d’une premier
corps de signifiants » (Lacan) lequel, en un second temps, pourra précisément
structurer le corps et la réalité. Ce qui, par une sorte de débordement de
la fonction forclusive, se trouve rejeté de l’« univers du discours » dans
le réel – « domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation » (Lacan)
– sera à jamais exclu des « données préalables » du sujet, et ce, « comme
s’il n’avait jamais existé ».
Lacan définit la forclusion (terme par lequel il traduit le vocable freudien
de Verwerfung) comme « rejet d’un signifiant primordial dans les ténèbres
extérieures », d’où, à l’occasion, il fera retour : « la projection dans la
psychose… c’est le mécanisme qui fait revenir du dehors ce qui est pris dans
la Verwerfung, soit ce qui a été mis hors de la symbolisation générale structurant
le sujet ». La genèse de l’hallucination est ici manifeste, et c’est bien
le mécanisme qu’en donne Freud lorsqu’il commente l’hallucination de « l’Homme
aux loups ». Que le mécanisme du phénomène délirant soit identique peut être
éclairé par le « mixte » que constitue l’interprétation délirante.
« J’ai vu la bicyclette de M A. appuyée contre un mur ; ça veut dire qu’il
faut que j’arrête de manger. » La psychiatrie classique définit l’interprétation
délirante comme « jugement faux sur une perception exacte » (Henry Ey). Si
l’auto-référence apparaît comme la première caractéristique de l’interprétation,
la seconde réside dans le caractère « important et pressant » (K. Schneider)
du message porté par la perception : « Le sujet expérimente cette signification
comme lui étant étrangement imposée » (J-J. Lopez-Ibor). Schneider repère
une structure logique dans le phénomène de la perception délirante : « elle
articule deux membres : le premier englobe la relation du sujet qui perçoit
à l’objet perçu ; le second membre, celle de l’objet perçu à la signification
anormale ». L’articulation de ces deux membres est le plus souvent énoncée
par l’expression : « ça veut dire », qui nous apparaît comme une marque du
domaine des significations.
C’est seulement après un long temps de prise en charge d’un psychotique
que le contenu de l’interprétation (le « second membre ») se révèle pour ce
qu’il est : un contenu de pensée que le sujet se refuse à prendre à son compte.
Au fil des entretiens, le contenu des interprétations subit ce que nous avons
pu appeler un « infléchissement transférentiel », c’est-à-dire qu’il devient
susceptible de constituer un matériau pour le travail psychothérapique. Qu’au
hasard de la fin d’un repas, des écorces d’oranges échouant sur des détritus
de poulet viennent au vu de tous « réaliser l’inceste » dans une assiette,
et D., en proie à une angoisse incoercible, nous supplie de la croire qu’elle
n’a pas voulu signifier cela… Deux crayons posés côte à côte veulent dire
la relation sexuelle. Elle, « ces choses-là », ne la préoccupe en rien.
Pour Frege, « penser, ce n’est pas produire des pensées, mais les saisir…
La saisie d’une pensée suppose quelqu’un qui la saisisse, quelqu’un qui la
pense. Ce quelqu’un est alors porteur de l’acte de penser, non de la pensée
». Le mécanisme de projection ici à l’œuvre concerne le « porteur de l’acte
de pensée », et constitue par là une étrange forme de négation. Dans la dénégation,
la négation porte sur un contenu de pensée ; dans le déni, sur un fragment
de réalité. Dans la perception délirante, ce qui est nié, c’est le sujet en
tant que pensant tel contenu de pensée.
« Ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors. » Ainsi Freud définit-il
la projection psychotique. D., qui ne peut se reconnaître au principe d’une
pensée qui n’a aucun enracinement en elle, voit ce contenu de pensée surgir
dans les objets de la réalité eux-mêmes. En un second temps, D. projettera
la projection elle-même : « Ce n’est pas moi qui interprète, ce sont les autres
! » – les autres qui interprètent ses gestes et ses paroles. Le progrès sur
la dissociation a réinstallé l’autre dans son statut de semblable – ce qui
ne va pas sans une autre sorte d’angoisse, mais permet d’établir avec lui
une relation à un alter-ego.
« C’est l’image de son corps qui est le principe de tout unité que l’homme
perçoit dans les objets » (Lacan). Dans la perception délirante, le « un »
de l’objet perçu n’est pas atteint, mais apparaît pourvu d’une « béance »
– laquelle paradoxalement se manifeste comme un « en plus » : la boursouflure
ricanante de la « signification anormale » qui s’y surajoute, et qui vise
le sujet.
L’interprétation délirante nous donne l’image d’un signe linguistique
disloqué ; la perception y est mise en place de signifiant, la « signification
anormale » de celle de signifié, l’auto-référence y manifestant que le sujet
se trouve porté au rang d’unique référent. Le signe linguistique s’y montre
décomposé en ses éléments constitutifs comme à travers un prisme, ses éléments
ne sont plus rassemblés dans « l’ici et maintenant » du même signe, mais y
apparaissent en quelques sortes juxtaposés et comme constituant des espaces
distincts, chacun fonctionnant pour lui-même et non plus dans sa relation
aux autres. Cette présentification quasi hallucinatoire de la désagrégation
du signe linguistique nous semble bien alors manifester la dislocation des
trois registres de Lacan : symbolique, imaginaire, réel ; mais aussi bien
pourrait-on la dire traduire un effort de reconstruction du champ symbolique
– justement en ce que la relation signifiant-signifié y est « non-motivée
» (le délire, dit Gruhle, « pose un rapport sans raison »). L’interprétation
délirante peut donc sembler participer de cette « tentative de guérison »
dont parle Freud, qui viserait ici à restaurer la « barre » de la métaphore
du langage. (« Dans la schizophrénie, la barre de la métaphore primordiale
est poreuse. » Jean Oury). Mais sans doute aussi une perception délirante
ne vient-elle en cette place de signifiant linguistique que pour tenter de
« boucher » la place restée vide d’un signifiant primordial.
« Les “non-dits”, je les traduits en termes d’irrationnel ». B., en notre
présence, parvient peu à peu à critiquer son délire. Son thème délirant privilégié
tournant autour des « pouvoirs » (magiques), il y a tout utilisé, du yoga
à l’ingestion d’herbes présumées « Datura » qui poussaient dans la cour de
l’hôpital, en passant par toute la panoplie de la parapsychologie. Dans le
« trou » de ces non-dits s’épanouissent les mille facettes d’un délire de
toute-puissance que les « termes d’irrationnel » tentent de nommer – de délimiter
? – avant que B. ne s’y perde totalement. Cet imaginaire n’est pas délimité
par le champ du symbolique, mais touche au réel – le « réel » de la relation
incestueuse à la mère. La toute-puissance construire par B. lui est nécessaire
pou r(se) tenir à distance (de) sa mère – elle-même constituée comme toute-puissante
pourvue de toutes les magies : à preuve « l’esclavage » auquel elle a réduit
le père. Mais B. sera toujours perdant : au moment où l’imaginaire le porte
au faîte du « pouvoir », il se sent, du même coup, à l’instar de sa mère,
féminisé – c’est-à-dire châtré – et le point de rupture est dépassé : implosion
explosive, innommable d’une catastrophe. Puis : « le vide », plage où plus
rien ne peut s’inscrire.
C’est à ce même niveau d’une fonction forclusive que nous pouvons situer
la problématique kleinienne des mécanismes schizo-paranoïdes et du « clivage
primordial ». Il ne s’agit plus ici à proprement parler d’une partition entre
« bons » et « mauvais » objets, mais du clivage d’un même objet en deux aspects.
Ainsi le sein de la mère est « prototype des bons objets quand l’enfant le
reçoit, des mauvais lrosqu’il manque ». Chez Mélanie Klein, le clivage entre
bons et mauvais objets ne recoupe pas l’opposition incorporer-expulser. «
Introjection » et « projection » constituent des « processus intrapsychiques
» qui régissent le développement du bébé indépendamment du caractère des objets
: « Dès le commencement de la vie, le Moi introjecte de bons et de mauvais
objets », et ces mécanismes intrapsychiques « contribuent à créer une relation
double avec l’objet primitif. Le bébé projette ses pulsions d’amour et les
attribue au sein gratificateur (“bon”) comme il projette à l’extérieur ses
pulsions destructrices et les attribue au sein frustrateur (“mauvais”). Simultanément,
par introjection, un sein “bon” et un sein “mauvais” sont constitués à l’intérieur.
»
Ce clivage de l’objet en ses aspects « bon » et « mauvais » constitue,
pour Mélanie Klein, une « nécessité vitale », qui permet au « Moi » de « gérer
l’angoisse ». C’est la pulsion de mort présente au cœur de l’organisme qui
provoque chez le petit enfant une « peur de l’anéantissement ». Sous la pression
de la menace d’être « détruit de l’intérieur », le « Moi » (dont la cohésion
est encore peu assurée) « tend à tomber en morceaux. Ce morcellement semble
sous-tendre les états de désintégration chez les schizophrènes. »
Soulignons ici la distinction, introduite par Winnicott, entre « non-intégration
» et « désintégration ». Les moments de « retour à un état de non-intégration
» sont pour le bébé parfaitement normaux : « Pour le nourrisson, le repos
représente un retour à l’état non intégré », qui ne provoque pas l’angoisse
de l’anéantissement « si la mère lui assure un sentiment de sécurité ». C’est
seulement quand l’intégration, qui se fait progressivement, a atteint une
certaine étape que « la perte de ce qui avait été acquis peut être considérée
comme de la désintégration plutôt que de la non-intégration »… Cette distinction
correspond cliniquement à la différence des effets de la « désintégration
de la personnalité », propre aux psychoses, et des effets d’un « retard »
ou d’un « défaut » d’intégration, plutôt retrouvés dans les névroses graves
et chez les personnalités border-line…
Logiquement, le ratage de la fonction forclusive peut être conçu de deux
manières : soit comme forclusion d’un signifiant primordial « par excès »
de la fonction forclusive, soit comme non-exclusion d’une part de réel « par
défaut » de cette fonction : des flaques de réel peuvent ainsi se trouver
retenues dans l’univers du discours, n’y laissant parfois intacts que des
îlots de signifiants. Sans doute est-ce ainsi que nous pourrions situer «
l’humeur fondamentale » schizophrénique dont parle Wyrsch : « état d’âme de
l’inquiétude et du menaçant », qu’il rapproche de « l’engourdissement » (Benommenheit,
de Bleuler). Zutt précise que ce qui nous paraît être « engourdissement »
devant le monde de la réalité constitue en fait un état d’hypervigilance :
un « être engagé », un « être sombré », un « être fasciné ».
Dans une série d’entretiens dans lesquels nous sommes quelques temps simple
« secrétaire », N. raconte une telle expérience : « C’est comme un mécanisme
capricieux qui s’installe [...] Un va-et-vient perpétuel, plus ou moins rapide,
comme une trappe qui s’ouvre vers une région désertique, morne, plus uniforme.
Une plaine aride, sans eau et sans richesse, un peu désabusée. À un moment,
rien ne va plus. On veut faire marche arrière ; on est retenu par un fil malin,
retenu par cette autre face de la vie qui se dédouble en vous. Face mirifique,
plus colorée, mais déroutante et aride, un monde où l’on veut s’imager, s’imaginer
autre que ce qu’on est pour se dépasser soi-même et s’affirmer aux autres…
Une part de superstition, d’a priori me dirigeait. Des sensations de rancœur,
de morosité, de désespoir [...] Rien ne m’intéressait, sinon machinalement
[...] Même les objets qui m’entouraient, je les voyais grossir, c’était un
effet impressionant. Avec les gens, c’était pareil, je ne les reconnaissais
pas vraiment [...] Quelque chose que j’avais perdu : l’élan de se sentir soi-même,
de suivre son cheminement [...] C’est comme un traumatisme, un manque de joie
qui s’affermit en nous… »
C’est aussi le mouvement même de l’expulsion (Ausstossung), comme négation
en acte, que Freud pose au principe du négativisme psychotique. Quelle que
soit l’irritation qu’il nous provoque, il n’est certainement pas à comprendre
comme phénomène qui s’adresse à l’autre. Ainsi se plaint P. : « Ça ne va pas,
je n’ai pas dormi de la nuit ; pas une minute [...] je n’ai pas réussi à aller
me coucher. Il n’y avait rien à faire, je n’arrivais pas à vouloir. » Le même
P. Nous définira ainsi ce dont il souffre : « Ma maladie, c’est un trou dans
la possibilité d’agir. »
Ce qui est exclu du champ symbolique – le réel – est le domaine de ce
qui est forclusivement rejeté. Par opposition à ce type de négation « forclusive
», le champ de la Bejahung constitue un domaine « discordantiel » : la détermination
d’une classe y est aussi détermination de la complémentaire de cette classe
; en d’autres termes, « pour toute pensée, il en existe une autre qui la contredit
» (Frege), étant entendu que « chaque proposition qui en contredit une autre
la nie » (Wittgenstein).
Nous nous proposons d’introduire ici la thèse selon laquelle la soumission
au principe de réalité impose la soumission aux lois de la logique formelle
– ce que rien ne nous interdit de formuler.
Deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies ensemble (principe
de non-contradiction). Une seule alors doit être affirmée par un jugement
qui la tient pour vraie, l’autre (qui la contredit) étant alors de fait rejetée.
Dans le registre discordantiel, à l’inverse du registre forclusif, « la
négation ne fait pas d’une pensée une non-pensée » ; la proposition rejetée
n’en subsiste pas moins (pour peu que le sujet se refuse à abandonner la «
motion de désir » qu’elle traduit), mais constitue alors un autre lieu logique
que celui de la proposition conservée – lieu logique que nous assimilerons
au lieu topique de l’Ics.
La contradictoire refoulée ne pourra faire retour dans le champ de la
conscience qu’en y étant déniée – soit, sous forme de la proposition négative
qui nie la pensée rejetée (= refoulée c’est-à-dire niée), – cette double négation
ne la faisant plus contradictoire de la proposition présente au niveau Cs.
« Je ne te hais point », chacun le sait depuis l’école, ne contredit pas l’amour.
Sous cet éclairage, le symptôme apparaît à la fois comme transgression
et préservation du principe de non-contradiction ; le symptôme — « formation
de compromis » — n’est un « compromis » que dans la mesure où il « représente
» la contradiction qui le sous-tend ; son statut formel est celui d’un « tiers
», et, du fait que les lois de la logique formelle s’y opposent, ce tiers
est exclu… du discours. Il ne saurait être en lui-même une proposition, et
ne peut s’inscrire au niveau du discours que comme classe vide. Mais puisqu’il
ne trouve origine que dans les lois du langage, il est un fait du langage
— et ne saurait donc être lui-même que langage : « Le symptôme névrotique
joue le rôle de la langue qui permet d’exprimer le refoulement. » (Lacan).
Si refouler est un équivalent de la négation, la place du « ne » qui marque
la négation dans le langage correspond, au plan métapsychologique, à celle
du « nœud » du refoulement originaire.
Le refoulement originaire… Freud se lance dans la quête des sens opposés
dans les mots primitifs : là où les antinomies sont encore conjointes dans
une même matrice, là où la chose est à elle-même son propre « non » – présence
et absence confondues –, là où la chose est à elle-même son propre « nom »…
Mythe de l’origine du langage.
Si le refoulement originaire, en tant qu’ensemble vide, peut être conçu
comme « disjonction fondamentale », les fantasmes originaires nous en paraissent
au plus proches. Certes, ils semblent conter les « mythes des origines » (J.
Laplanche et J.-B. Pontalis), mais ils constituent aussi les « mythes » des
oppositions fondamentales : être/ne pas être (scène primitive), avoir/manquer
(fantasme de castration), activité/passivité (séduction), même et autre (fantasme
du retour du sein maternel). Et dans chacune de ces oppositions, l’un des
termes ressortir de la pulsion de mort.
Les fantasmes originaires ont donc une structure commune, qui est l’articulation
des couples de contradictoires en quelque sorte émergeant du refoulement originaire.
Nous pouvons les considérer comme mises en scène primitives du principe de
non-contradiction, auquel ils confèrent des premières « signifiances » : matrice
de l’imaginaire.
« Le refoulement peut être considéré comme l’étape intermédiaire entre
le réflexe de défense et la condamnation du jugement », dit Freud – c’est-à-dire
comme intermédiaire entre l’expulsion et la négation, conjonction du « pas
» forclusif et du « ne » discordantiel : l’ensemble vide est « un ». Le refoulement
sauvegarde le principe de contradiction au niveau du Moi-réalité, tout en
préservant, en un « autre lieu » logique (une « autre scène »), la contradictoire
écartée. Le « pli du pli » (Zwiefalt) de ces deux lieux topiques – l’un, le
système Cs, pouvant être considéré comme lieu de ce qui est affirmé, l’autre,
le système Ics, étant implicitement affecté du signe négatif – est le refoulement
originaire : ce par quoi ek-siste le contradictoire comme tel, ce par quoi
prend sens la contradiction, virtuelle conjonction – disjonction originaire
du sens et de la signification, du symbolique et de l’imaginaire, barre de
la métaphore primordiale.
Dire que, « dans la schizophrénie, les investissements d’objets sont abandonnés
» c’est dire que les investissements sont retirés aux représentations de choses
Ics. Or ces représentations Ics ne sont elles-mêmes définies que comme étant
« constituées » par leurs investissements. Tout au plus pouvons-nous concevoir
ce qu’il en persiste, après le retrait d’investissement, comme de vagues restes
de « traces mnésiques », partiels, épars, sans liens enter eux. À l’inverse
de cette désertification des représentations chose Ics, « les représentations
de mots (Pcs) subissent un investissement plus intense » – ce qui est dire,
en d’autres termes, que « la libido se replie dans le Moi ».
Le mécanisme du « refoulement psychotique » apparaît donc en quelque sorte
comme un mécanisme de dé-refoulement qui n’est pas « retour du refoulé »,
mais « paraître » du refoulé. Dans le « retour du refoulé », le refoulé ne
s’annonce que sous le masque du symptôme ou du « ne » de la dénégation – et
c’est ce masque qui en indique le « retour » dans l’après-refoulement. Ici,
le refoulé réapparaît comme laissé à découvert par le « retrait » du refoulement,
ce qui évoque plutôt un mécanisme de régression à un « avant coup » du refoulement…
s’il y en avait eu un. Certes nous pourrions parler d’une régression à la
« fixation » – et c’est le cas – mais la fixation est le premier temps logique
du refoulement et, comme tel, en fait partie intégrante. Tout se passe comme
si ce paradoxal « refoulement schizophrénique » fonctionnait à la manière
d’une tapisserie de Pénélope, où ce qui se tisse-refoule le jour se défait-dé-refoule
la nuit. Le refoulement originaire s’avère ici impuissant à garantir « de
l’intérieur » le mécanisme du refoulement, et l’énergie présente dans le lieu
topique Ics semble plutôt s’y engouffrer, comme aspirée par lui, pour réapparaître
« au-delà », dans le lieu du Pcs – et sous forme inchangée : c’est-à-dire
sous forme d’énergie libre. Les lois propres au processus primaire envahissent
donc le lieu topique Pcs habituellement régi par le processus secondaire,
auquel elles se substituent en partie : « Dans la schizophrénie, les mots
sont soumis au processus psychique primaire » (Freud).
En assurant la séparation du lieu des représentations de chose et de celui
des représentations de mot, le refoulement originaire maintenait un « incorporel
» entre les choses et les mots, et garantissait la barre de la métaphore linguistique.
Et, « si l’on ne trouve aucun “non” en provenance de l’inconscient », c’est
peut-être précisément parce que le refoulement est la condition d’apparition
du « non » de la dénégation : ce « non » du registre discordantiel permettant
l’essor des processus de pensée.
Dans la psychose, la contradiction n’est pas du même coup esquivée et
maintenue par le refoulement : tout simplement, elle est abolie. Faute de
refoulement originaire, la contradiction n’est plus reconnue comme telle par
un Moi qui n’est pas remanié par le principe de réalité – c’est-à-dire n’assume
pas les lois du langage. Dès lors, deux contradictoires peuvent être affirmées
ensemble au niveau du Moi : mais n’étant pas reconnue telle, la contradiction
devient simple juxtaposition de ses contradictoires. Que les lois formelles
du langage ne soient pas « admises » dans le Moi n’empêchent en rien qu’elles
s’imposent, pour ainsi dire au « corps défendant » du sujet : le principe
de contradiction se manifeste en acte. Là où, chez le sujet non psychotique,
la contradiction créait le lieu topique de l’Ics, chez le schizophrène – faute
de cet opérateur qu’est le refoulement – elle fait clivage de ces parties
du Moi qui persistent à en affirmer chacun des deux termes. Chaque proposition
ignore ainsi sa contradictoire – en quoi Racamier peut avancer que « le schizophrène
manque d’ambivalence ».
Le clivage schizophrénique – la « dissociation » – est le prix à payer
de la « forclusion » de la négation comme telle. Certes, Freud considère l’instauration
de l’Ics comme une forme de clivage : « Avec l’introduction du principe de
réalité, une certaine forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage
; elle reste indépendante de l’épreuve de réalité, et soumise uniquement au
principe de plaisir. » Mais ce clivage Cs/Ics est sous-tendu par le nœud du
« non » qui à la fois lie et oppose les deux termes de la contradiction, permettant
ainsi la distinction des deux domaines topiques, et leur articulation.
De tout autre nature est le multiclivage schizophrénique, fondé précisément
sur l’absence du clivage Cs/Ics. Gisela Pankow le définit en référence à l’image
du corps, qu’elle introduit « uniquement au titre de la reconnaissance d’une
dynamique spatiale ». « La dissociation, dit-elle, est une destruction de
l’image du corps telle que ses parties perdent leurs liens avec le tout pour
réapparaître dans le monde extérieur… sous forme d’hallucinations auditives
ou visuelles. »
La « dissociation » psychotique s’oppose au morcellement névrotique, distinction
essentielle pour la pratique et l’abord thérapeutique : « Alors que le névrosé
est capable de reconnaître l’unité du corps même si ce corps est mutilé, le
psychotique n’en est pas capable [...] J’entends par dissociation le fait
que le malade n’est plus capable de reconnaître une partie du corps comme
partie… Chaque partie du corps est un corps tout entier. » (Pankow).
La menace du clivage est vécue comme menace de catastrophe, d’anéantissement
du monde extérieur ou de désintégration de la personnalité. Les « investissement
Ics de représentations de chose » étant constitutifs de « l’investissement
libidinal des objets de la réalité extérieure », du fait de la « faillite
» du refoulement originaire, le monde et la « réalité psychique » ne sont
pas distincts dans la schizophrénie. Le sujet en proie au clivage ne peut
que se réfugier dans la « partie » de lui-même qu’il incarne à tel moment,
« laissant en plan », du même coup, les parties de sa propre réalité qu’il
déserte. Peut-être est-ce dans une tentative de rassemblement qu’il s’auto-mutile
des parties ainsi « déshabitées » de lui-même, la restriction du champ d’existence
(du champ d’investissement libidinal) apparaissant alors comme mécanisme de
défense devant le clivage : « l’abandon de investissement Ics » constituerait
alors une réponse à la menace de clivage et à l’angoisse « folle » qu’elle
déclenche.
Parce qu’il n’y a pas de distinction de la « réalité psychique » d’avec
la « réalité extérieure », c’est littéralement le schizophrène qui donne existence
au monde et à ses lois : deux et deux ne font quatre que pour autant qu’il
s’astreint compulsivement à compter, car « qui » pourrait garantir que deux
et deux « continuent » à faire quatre s’il cesse ? Aussi doit-il s’en assurer
à chaque instant.
Si l’énergie libidinale tend à déserter les investissements d’objets,
« l’objet » du monde apparaît flou, et lui-même déshabité : « des ombres d’hommes
bâclées à la six-quatre-deux », disait Schreber. Plus que pour quiconque paradoxalement,
l’autre est pour le schizophrène un « alter ego ». Non seulement parce que
cet autre ne subsiste que par son investissement, mais aussi parce que, comme
tout un chacun, le schizophrène tend à se projeter dans ses objets : l’autre
est donc clivé, mutilé, assimilé à une partie de lui-même – outre qu’il reste
« même » que la partie du schizophrène qui l’investit. Mais nous ne parlerons
pas pour autant « d’objet partiel » – ni même « d’amour partiel de l’objet
» (Abraham). Car « la désintégration n’est pas la non-intégration », et la
dissociation n’est pas retour au monde pulsionnel, comme en témoigne d’ailleurs
la « rigidification » (par « auto-mutilation » de sa réalité propre) de maintes
structures schizophréniques. De même, le « narcissisme secondaire » (Freud)
n’est-il pas non plus « auto-érotisme ». Nous avancerons ici, avec Jean Oury,
le terme de « transfert dissocié ». S’il peut paraître hardi, le corollaire
– pratique – en est cependant bien connu : c’est qu’il faut « s’y mettre à
plusieurs » pour espérer traiter un schizophrène, du moins à partir d’un certain
degré de clivage. Chaque investissement nouveau, si limité soit-il, peut permettre
de re-susciter une partie clivée du schizophrène – de lui restituer une partie
de lui-même – et la notion de « greffe de transfert » de Pankow nous
permet alors de mieux situer ce que nous avons appelé « l’automutilation ».
Ces investissement multiréférentiels semblent s’ignorer les uns des autres
(et, a fortiori, si nous les ignorons). Et sans doute est-ce pour créer entre
eux des liens, des ponts, que le schizophrène, comme le note Chaigneau, «
dans le collectif, commence par se nourrir des relations des autres entre
eux, pour autant que ces relations… soient préservées de l’immobilité et du
formalisme [...] Or il est véritablement urgent que le schizophrène soit nourri
par la parole » une parole qui s’adresse à lui, mais aussi, simplement, les
paroles qui s’échangent autour de lui. B. disait avoir ressenti, dans tel
hôpital, des « non-dits » entre les soignants, et qui, là tout comme dans
son milieu familial, ouvraient une trappe vers le monde du délire.
Se donner les moyens collectifs pour susciter, rassembler, dialectiser
ces bribes d’investissements épars, c’est le sens de la démarche de ce qu’on
appelle la « psychothérapie institutionnelle ». C’est seulement à partir de
là que peut s’envisager l’entreprise d’un travail psychothérapique avec le
schizophrène. Le moins que l’on puisse dire est que l’argument de son « inutilité
», sous prétexte que « dans la schizophrénie il n’y a pas d’autre » – affirmation
qui court dans trop de cercles analytiques – prend quelques libertés avec
la clinique la plus évidente. Car d’où viendrait alors le syndrome paranoïde
? Que dans cet « autre » du schizophrène, le thérapeute ne reconnaisse pas
le reflet de son propre Moi fait plutôt problème pour le thérapeute qu’obstacle
rédhibitoire au déroulement d’un travail analytique. Ce serait comme de prétendre
que pour l‘enfant il n’existe aucun objet avant la constitution « objectale
» de l’objet. La difficulté est plutôt que cet « autre » tient mal dans son
statut « d’autre », par non-délimitation de la « réalité extérieure » et de
la « réalité psychique » ; en quoi cet « objet extérieur » redevient sans
cesse « investissement de représentation de chose » – c’est-à-dire une partie
de la « réalité psychique » du patient, et donc une partie de lui-même.
Ce n’est qu’à « rompre » dans le « duel » de l’entretien que le thérapeute
évitera de « faire assaut » avec le patient : assaut de toute-puissance. «
Rompre » est ici : laisser la place, ou plutôt « créer » la place, créer le
lieu de l’Autre. Car c’est faute d’Autre que le statut de l’autre régresse
vers du « même ». Dégager la place de l’Autre est d’abord créer un espace
de parole – « espace du dire », dit Oury, qui fait place libre pour l’émergence
du désir. Dégager le lieu de l’Autre permet alors la création du « troisième
point de vue » (ainsi le nomme B)… Le troisième point de vue ? « C’est pouvoir
se voir en train de parler à l’autre […] Ça permet d’interrompre le monologue
; sinon, quand on parle à l’autre, on parle à soi-même. »
L’accès au « troisième point de vue » est creusement d’un écart entre
le « je » qui parle et l’image de celui qui parle. « B » parle, et ce n’est
que d’un point B’ que B peut être vu parlant – comme image. C’est seulement
en s’identifiant à celui à qui il parle, en se mettant à sa place, (B’), en
« voyant » à sa place, qu’il peut « se » voir : voir sa propre image. B qui
parle, et l’image de B parlant, ne se séparent comme deux « lieux » que depuis
un lieu troisième. Le « troisième point de vue » qui permet à B de « se »
voir est avant tout dégagement de l’Idéal du Moi : « point de vue » depuis
lequel peut être vue sa propre image (Moi-idéal), avec laquelle il se confondait
jusque-là. Cette distinction de l’Idéal du Moi et du Moi-idéal, décollement
des registres symbolique et imaginaire, est aussi dégagement d’une place pour
le sujet : B ne soutient sa parole que s’il peut l’adresser à un autre, et
précisément, l’image (Moi-idéal) n’étant vue que depuis la place de l’Autre,
dès lors que B peut « se » voir, il peut aussi « voir » l’autre – et le voir
comme distinct de lui. Et cet autre peut alors n’être plus confondu avec le
propre Idéal du Moi du sujet, c’est-à-dire avec un « point de vue ». Car jusque-là,
« l’autre » n’était pour B qu’un regard qui le persécutait, et son désir d’être
reconnu par l’Autre ne recevait en réponse que sa dégradation imaginaire :
partout, tout « autre » le « reconnaissait ».
La place de « l’autre » et la place du « sujet » se constituent du même
coup – par triangulation de l’Autre qui les tient à distance. Si le thérapeute
parvient à en laisser libre la place – ne se précipite pas à s’y installer
–, il restera à s’occuper du quatrième terme toujours au moins virtuellement
présent : le « monstre », conglomérat du patient et de son thérapeute, qu’il
faudra peu à peu tuer pour qu’il retrouve sa vraie place – précisément celle
du mort.
Danielle Roulot
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