Extrait de : L’apport freudien,
« Élément pour une Encyclopédie de la psychanalyse »
Sous la direction de P. Kaufman, éditions Bordas, Paris 1993
Les toutes premières réflexions de Freud sur la psychose concernent la
paranoïa, qu’il englobe, avec l’hystérie et la névrose obsessionnelle, dans
les « psychonévroses de défense ». Mais alors que, dans ces deux dernières
affections, le « contenu représentatif » dont il s’agit de se défendre est
« détaché », « maintenant hors du conscient » (l’affect étant alors « séparé
» de la représentation), dans la paranoïa, « contenu (de la représentation)
et affect sont maintenus (présents au niveau conscient), mais se trouvent
projetés dans le monde extérieur ». Dès ce moment, paranoïa et projection
se trouvent intimement liées : « le but de la paranoïa est de se défendre
d’une représentation inconciliable avec le Moi en projetant son contenu dans
le monde extérieur ». Notons ici que le cas de « paranoïa » étudié par Freud
dans les « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense » sera ultérieurement
considéré par lui comme relevant « plus certainement de la démence précoce
», ce qui nous autorise de fait à relier la projection à l’ensemble des mécanismes
hallucinatoires et interprétatifs des psychoses.
Freud n’a pas encore précisé, dans ces années 1895-1896, sa théorie du
refoulement en trois phases, qu’il n’explicitera qu’une quinzaine d’années
plus tard dans ses « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un
cas de paranoïa », et qu’il reprendra dans sa Métapsychologie. Le premier
temps du refoulement est un temps logiquement nécessaire qui ne peut être
que postulé : « ... nous sommes donc fondés à admettre un refoulement originaire
[...] avec lui se produit une fixation ». Le second temps est le refoulement
proprement dit – refoulement « après coup » – dans le quel se conjoignent
les effets de « l’attraction de ce qui a été précédemment refoulé » (lors
du refoulement originaire), et de « la répulsion qui, à partir du conscient,
agit sur ce qui doit être refoulé ». C’est seulement avec la troisième phase
du refoulement que nous pouvons parler de conflit et de symptôme névrotiques:
l’activation (actuelle) d’une « motion pulsionnelle » refoulée déclenche des
« processus susceptibles de l’amener à faire irruption dans la conscience
» : les « formations de substitut » et les symptômes ne sont pas dus au refoulement
lui-même mais constituent bien plutôt des « indices d’un retour du refoulé
».
Le problème d’emblée posé par Freud concernant la projection dans les
psychoses est fondamentalement celui de son statut. La projection est-elle
liée à « un procédé ou un mécanisme spécial de refoulement qui lui est propre
» ? Ou devons-nous plutôt la considérer comme un « symptôme du retour du refoulé
» voire comme l’effet d’un « compromis entre la résistance du Moi et la pression
du retour du refoulé » (« formation de compromis ») ? Autrement dit,
les interprétations et hallucinations propres à la psychose sont-elles inhérentes
à « une forme particulière de refoulement » (différente, donc, du mécanisme
du « refoulement » tel qu’il a été défini), ou bien appartiennent-elles au
troisième temps, la projection étant alors une modalité spéciale de « retour
du refoulé » (auquel cas le mécanisme du refoulement dans les psychoses serait
analogue à celui qui est à l’œuvre dans les névroses) ?
Ce questionnement toujours sous-jacent aux premiers écrits de Freud sur
la psychose est explicitement retrouvé dans l’analyse du cas Schreber : «
... Si le caractère distinctif de la paranoïa (ou de la démence précoce) réside
[...] dans la forme particulière que revêtent les symptômes», cette « forme
particulière » est elle-même « déterminée par le mécanisme de la formation
des symptômes ou par le mécanisme par lequel s’opère le refoulement ».
En ce qui concerne le mécanisme de la formation des symptômes dans les
psychoses, « la caractéristique la plus frappante réside dans le processus
qui mérite le nom de projection ».
Mais le phénomène de la projection renvoyant à « des problèmes psychologiques
plus généraux » (en particulier, il existe une projection « normale »), c’est
bien plutôt « la modalité par laquelle opère le processus du refoulement »
qui constitue le caractère distinctif des psychoses, cette modalité étant
d’ailleurs « plus intimement liée à l’histoire du développement de la libido
», et donc aux « dispositions personnelles engendrées par ce développement
».
Qu’il s’agisse de la démence précoce ou de la paranoïa, « le refoulement
s’effectue au moyen du détachement de la libido ». Dans son article « Le refoulement
», freud précise : « Il y a au moins une chose en commun dans le mécanismes
du refoulement : le retrait des investissements
d’énergie (ou de libido quand il s’agit de pulsions sexuelles) »... Mais dans
« L’inconscient », il se demande « si le processus appelé ici (dans la schizophrénie)
refoulement a encore quoi que ce soit de commun avec le refoulement à l’œuvre
dans les névroses de transfert ».
Ce qui est commun est le détachement de la libido de l’objet réel (ce
que Freud reprendra plus tard comme « perte de la réalité »). Mais alors que,
dans la névrose, « l’investissement d’objet persiste dans le système Ics,
en dépit du refoulement, ou plutôt par suite de celui-ci », dans la schizophrénie,
« à l’inverse la libido qui a été retirée ne cherche pas un nouvel objet mais
se replie sur le Moi » – processus qui aboutit à un «état secondaire de narcissisme
», attesté cliniquement par la mégalomanie.
Freud exprime très clairement à la fin de son « Complément métapsychologique
à la théorie du rêve » (1915) en quoi consiste la distinction entre le « retrait
d’investissement » propre aux névroses, et le « retrait d’investissement »
qui caractérise les psychoses : « Dans les névroses de transfert, c’est l’investissement
Pcs qui est retiré, dans la schizophrénie, l’investissement de l’Ics ».
Dans la névrose, « le relâchement du rapport à la réalité » est à situer
comme « réaction contre le refoulement, ou échec de celui-ci ». Nous savons
à quel point les rituels obsessionnels, les comportements contraphobiques,
l’inhibition (« expression d’une limitation fonctionnelle du Moi »), restreignent
l’activité du sujet, ou comment, chez d’autres, l’activité fantasmatique (amoureuse
par exemple) vient supplanter et même rendre superfétatoire toute relation
dans la réalité... La « perte de réalité » est ici secondaire à l’établissement
de la névrose, soit qu’elle provienne du « combat du Moi contre le symptôme
», soit qu’elle constitue, par la prédominance du fantasme sur la réalité,
« un dédommagement à la part lésée du Ça ».
Au contraire, dans la psychose, la « perte de la réalité » est première,
elle « est » la maladie elle-même, « le détachement partiel devant être de
beaucoup le plus fréquent et servir de prélude au détachement total », dit
Freud. Le second temps « comporte aussi le caractère de la réparation » :
ainsi « le délire apparaît comme une pièce que l’on pose à l’emplacement où
initialement s’est produite une déchirure dans la relation du Moi au monde
extérieur » ; de même « l’investissement intense de la représentation de mot
[...] représente la première des tentatives de restitution ou de guérison
qui dominent de façon si frappante le tableau clinique de la schizophrénie
».
Névroses et psychoses gardent donc une étiologie commune : « le non-accomplissement
d’un de ces désirs infantiles éternellement indomptés... Cette frustration
vient toujours, en dernière analyse, du dehors » – ou, si l’on préfère, du
« principe de réalité » : « la névrose est le résultat d’un conflit entre
le Moi et le “Ça”, tandis que la psychose, elle, est l’issue analogue d’un
trouble équivalent entre le Moi et le monde extérieur ».
Nous pouvons formuler ceci différemment : si la névrose (avec sa perte
secondaire de la relation à la réalité) n’apparaît qu’avec la troisième phase
du refoulement, elle présuppose logiquement la seconde – le temps du refoulement
proprement dit — que nous pouvons définir comme « soustraction » au « Moi
conscient » d’une partie de la « réalité psychique » en contradiction avec
les options « réalistes » du Moi.
Le temps inaugural de la névrose – le refoulement – apparaît donc comme
consistant à « détacher » du Moi une partie de la réalité psychique ; au contraire
le temps inaugural de la psychose consiste à détacher le Moi de la réalité
extérieure. « Quel peut être le mécanisme, équivalent du refoulement, par
lequel le moi se détache lui-même du monde extérieur » demande Freud.
Tenter de répondre à cette question présuppose une « théorie » de la réalité
« extérieure », et une « théorie » de la relation aux objets de cette réalité
– ce qui est peut-être un seul et même problème. Il faut rappeler ici que
c’est précisément à partir d’une réflexion sur les psychoses que Freud en
vient à distinguer « libido du Moi » et « libido d’objets » : « Nous nous
formons l’idée d’un investissement originaire du Moi dont une partie sera
ultérieurement reportée sur des objets : mais fondamentalement, cet investissement
(du Moi) persiste. » Dans les névroses, une partie de la libido reste disponible
pour des objets, et c’est précisément cette « libido d’objet » qui est mobilisée
dans le transfert ; dans les psychoses au contraire, la libido « abandonne
les investissement d’objets et se replie dans le Moi », et « la régression
va... jusqu’au retour à l’autoérotisme infantile ».
Mais alors que dans les épisodes mélancoliques, par exemple, la libido
reste après coup susceptible de réinvestir spontanément la réalité (peut-être
du fait de la « forte fixation à l’objet » qui contraste avec « la faible
résistance de l’investissement d’objet » dont parle Freud), elle semble, dans
les psychoses chroniques, devenue « impropre » à l’investissement d’objets
réels après son repli dans le Moi. La « tentative de reconstruction » dans
les psychoses est en fait « autoplastique », dit Freud, « elle se contente
de produire des modifications intérieures », les processus de pensées ne mènent
pas à « l’action spécifique »... Tout se passe dans la psychose comme si les
« modifications intérieures » valaient pour des modifications de l’extérieur.
Il peut arriver, dans certains épisodes onoroïdes névrotiques, par exemple,
que l’activité fantasmatique vienne recouvrir la réalité extérieure. Mais
les deux lieux topiques de la réalité psychique et de la réalité extérieure
restent toujours distincts, même si la première peut se substituer à la seconde.
Il nous paraît au contraire caractéristique des psychoses qu’il y ait indistinction
de ces deux lieux topiques ; indistinction parfois « totale » (schizophrénie,
psychoses hallucinatoires chroniques) , parfois « partielle » : ainsi, dans
certains états délirants, même chroniques, la relation à la réalité apparaît
conservée, sauf en ce qui concernent un domaine de pensée particulier : magico-religieux,
par exemple.
«Dans le cas des névroses, le refoulé reparaît in loco, là où il a été
refoulé, c’est-à-dire dans le milieu même des symboles [...]il reparaît in
loco sous un masque. Le refoulé dans la psychose [...] reparaît dans un autre
lieu, in altero dans l’imaginaire, et là, sans masque », dit Lacan. Freud
s’interrogeait déjà sur ce fait que, dans la schizophrénie, « bien des choses
sont exprimées au niveau conscient alors que dans les névroses, seule la psychanalyse
permet de montrer qu’elles sont présentes dans l’inconscient ».
L’indistinction des lieux topiques de la réalité psychique et de la réalité
extérieure dont nous faisons un trait distinctif des psychoses nous semble
donc devoir être mise en relation avec l’indistinction des registres de l’imaginaire
et du symbolique de Lacan. D’autre part, le fait que, dans la psychose, le
« contenu » de l‘Ics se manifeste, suivant une formule devenue classique,
« à ciel ouvert », nous incite à revenir sur la problématique du refoulement
originaire, lequel garantit la distinction topique des lieux de l‘Ics et du
système Pcs/Cs, et la séparation des deux « principes de l’activité psychique
» qui les régissent respectivement.
Mais comment une réalité peut-elle se constituer comme « extérieure »
? « L’étranger au Moi, ce qui se trouve au-dehors, lui est d’abord identique
», dit freud. Le temps primordial du « jugement d’attribution » est en fait
un temps d’admission préalable (Bejahung) d’un «premier corps de signifiants
». Nous avons assimilé le champ de ce qui est « admis » à « l’univers du discours
» des logiciens, univers dont les «objets » semblent relever de cette « unité
originaire de logos, noùs, et ousia » que le philosophe et linguiste J. Lohmann
voit au principe de la forme de pensée intrinsèquement liée à la langue grecque
originaire: « unité originaire d’objectivité, de subjectivité et d’intersubjectivité
(langage) » précisément réunis dans le terme de logos.
La réalité extérieure se constituera dans un second temps à partir de
ces « données préalables » de l’univers du discours ; dans le jugement d’existence,
« il s’agit ici encore;.. d’une question de dehors et de dedans » – et donc
logiquement, d’une activité de partage des « objets» de l’univers du discours
en deux masses disjointes : le « dehors », et sa complémentaire le « dedans
». Un équivalent logique nous semble proposé par la première séparation à
l’intérieur de cette unité originaire (dont les éléments constitutifs se sont
progressivement émancipés) que constitue le « Logos » dans son sens premier,
coupure réalisée par la logique stoïcienne : « ce qui ne se sépare pas encore,
c’est l’objet pensé et l’objet dit, qui sont précisément réunis dans le Lekton
stoïcien, et opposés au Tugkanon, à l’objet réel» (J. Lohmann). Si le jugement
d’existence constitue une première « partition » de l’univers du discours
en deux sous-ensemble : le dedans, et le dehors, nous devons alors y inclure
comme « partie » l’ensemble vide. Nous retrouvons ici ce « même » ensemble
vide ont nous avons fait l’analogue logique du refoulement originaire.
Nous pouvons alors avancer l’hypothèse, dans les psychoses, d’un «éclatement
» du refoulement originaire, lequel constituait dans un tout premier temps
logique le corollaire de la délimitation de l’univers du discours : ce qu’une
patient repérait comme « fuite du vide » peut alors être entendu comme « fuite
» des signifiants primordiaux hors de la classe des « données préalables
», c’est-à-dire non-délimitation de l’univers du discours.
Il revient au même de dire qu’on ne peut plus définir de « partition»
sur l’univers du discours dès lors qu’il n’est plus délimité, ou que l’ensemble
vide étant « un même » ensemble vide, son « éclatement » est aussi destruction
de la disjonction entre système Ics et Pcs/Cs d’une part, entre « réalité
extérieure » et « réalité psychique » d’autre part.
Psychose et déni
La réalité étant constituée à partir du jugement d’existence, en quoi
une « perte (première) de la réalité » peut-elle consister ?
Le terme de « déni (Verleugnung) de la réalité » apparaît fréquemment
chez Freud. Mais de même que l’expérience clinique nous incite à postuler
à la base de psychoses un « mécanisme de défense » différent de celui du refoulement
névrotique, de même il nous faut différencier le « déni de la réalité extérieure
» caractéristique du fétichisme (et plus largement, des « clivages » pervers)
d’un « mécanisme de “rejet” de la réalité » propre aux psychoses.
Dans le fétichisme, deux « versions contradictoires », celle de l’épreuve
de réalité, et celle la réalité psychique, parviennent à « coïncider » au
niveau Cs/Pcs : la thèse de la réalité psychique (par exemple, de l’existence
du pénis chez la femme) n’est plus contradictoire avec l’épreuve de réalité
dès lors qu’un « fétiche »tient lieu de pénis, ce pourquoi « il serait incorrect
de considérer comme un clivage du Moi le processus de choix du fétiche »,
dit Freud. Dans ce cas, le fétiche vient, dans la réalité « extérieure »,
tenir lieu de pénis, mais dans d’autres cas, « la signification de pénis peut
être “transférée” à une autre partie du corps (féminin) ». C’est parce que
des éléments de la réalité, en se substituant au pénis, viennent rendre non
contradictoires les deux thèses opposées que nous ne pouvons pas vraiment
parler de clivage du Moi... Nous ne pouvons par ailleurs nous empêcher de
remarquer une analogie de ces deux mécanismes avec ceux, respectivement, de
la phobie et de l’hystérie.
C’est au contraire quand « les deux opinions contradictoires persistent
sans s’influencer » ( et donc sans former de « compromis » de type fétiche)
que nous parlerons de « clivage du Moi » : « Deux attitudes opposées, indépendantes
l’une de l’autre, s’instaurent, ce qui aboutit à un clivage du Moi». Un tel
clivage apparaît, certes, « un caractère universel des névroses », mais dans
le cas des névroses, « l’une des deux attitudes est le fait du Moi, tandis
que son opposée, qui est refoulée, appartient au Ça » ; le clivage à l’œuvre
dans les névroses est donc en fait le clivage Ics/Pcs. Dans le cas du « déni
» au contraire, les deux attitudes opposées semblent coexister au niveau du
Moi ; ce type de clivage nous apparaît cependant très différent du clivage
à l’œuvre dans les psychoses (et surtout dans la schizophrénie) ; bien plutôt,
il évoque un processus de défense de type obsessionnel de l’ordre de « l’isolation
» : « l’expérience (désagréable) n’est pas oubliée (donc : n’est pas refoulée),
mais dépouillée de son affect ; ses relations associatives sont réprimées
ou rompues, si bien qu’elle persiste, isolée pour ainsi dire ». Dans le cas
du déni, nous parlerons en fait de « clivage de la réalité psychique » (Freud
parle de « clivage psychique ») en ce que « deux attitudes psychiques » opposées
coexistent. Ainsi, « le rejet est toujours doublé d’une acceptation », les
deux thèses contradictoires appartiennent toutes deux à la «réalité psychique
», l’une d’elle se conformant à l’épreuve de réalité (au Moi-réalité), son
opposé restant purement de l’ordre de la réalité psychique régie par le principe
de plaisir. Mais une « désertification », une rupture des associations maintient
à distance l’un de l’autre les deux termes de la contradiction qui ainsi ne
se posent pas comme contradictoires. Ici, l’une ou l’autre des deux thèses
est à son tour activée, l’autre étant du même mouvement désinvestie et rendue
inerte.
Il est remarquable que dans les deux séries d’exemples du « déni de la
réalité » que donne Freud, il s’agisse de déni d’une absence : absence de
pénis de la femme, absence d’un père qui est mort. Dans ce dernier cas, si
fréquent dans la clinique (et dans la « normalité »), le clivage se situe
effectivement dans des «comportements indépendants » l’un de l’autre, et non
au niveau du discours du Moi conscient.
« Au signe de non, rien ne répond dans la réalité », dit Wittgenstein
– et rien non plus dans la réalité psychique, ajouterons-nous suivant Freud.
C’est dire que l’absence ne peut être repérée qu’à partir du « symbole de
la négation », et donc des « processus secondaires », en tant précisément
que le non, « substitut du rejet », apparaît logiquement secondaire au refoulement
en tant qu’il est condamnation par un jugement.
De tels processus de « clivage » caractéristiques du « déni » nous semblent
donc en fait relever d’un clivage entre « le Moi réaliste conscient » et une
partie de la « réalité psychique » – qui n’est pas pour autant refoulée ;
ainsi « l’absence » ne peut être « acceptée » que par le seul Moi conscient,
régi par le principe de réalité, et le seul « équivalent » possible, au niveau
de la réalité psychique, est le déinvestissement de la représentation correspondante.
La symptomatologie même qui accompagne de tels « clivages » montre bien –
à travers précisement « l’indépendance de deux types de comportements opposés
» – que « réalité extérieure » et « réalité psychique » restent ici parfaitement
distinctes, le phénomène du déni lui-même manifestant alors que fontionnent
« en parallèle » le processus secondaire et le processus primaire.
C’est précisément parce que, dans les psychoses, réalité psychique et
réalité extérieure ne sont plus distinctes que nous devons postuler un autre
mécanisme que celui du déni à leur principe.
« La réalité (extérieure) est en elle-même inconnaissable », dit Freud,
et nous ne pouvons avoir une vue des raisons qui la régissent qu’à travers
notre propre pensée. Les « processus de pensée secondaire » constituent donc
un « relais » de la réalité extérieure, mais ils ne peuvent être en correspondance
absolue ni avec la réalité extérieure ni avec la réalité psychique. (cf. le
problème du « symbole de la négation »).
C’est précisément comme négation du non – absence du non – que nous avons
défini la psychose alors qu’il est caractéristique du déni que le non y soit
présent.
Or, le « non », « l’absence », sont intrinsèquement liés au symbolique.
C’est pourquoi nous avons situé, à la suite de Lacan, le fondement des psychoses
au niveau d’un phénomène de « forclusion » dans ce « premier corps de signifiants
» que consitue le domaine de la Bejahung.
Dans son « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile » (« l’Homme
aux loups »), Freud indique un mécanisme de rejet de la réalité différent
à la fois du refoulement et du déni : « Deux courants opposés subsistaient
en lui côte à côte, dont l’un abhorrait la castration tandis que l’autre était
prêt à l’admettre... » (Ici, « le rejet est doublé d’une acceptation », ce
qui est caractéristique du déni). « Mais un troisième courant, le plus ancien
et le plus profond, qui avait purement et simplement rejeté (verworfen hatte)
la castration, et pour lequel il ne pouvait encore être question de jugement
sur la réalité de celle-ci, ce courant était encore réactivable... »
Ici, un déni semble « recouvrir » un mécanisme de rejet plus fondamental
(forclusion) que Freud a aussi précédemment opposé au refgoulement : « Il
n’en voulut rien savoir (de la castration), même au sens du refoulement [...]
tout se passait comme si (ce problème) n’avait jamais existé. » Il n’est alors
pas indifférent de rappeler l’évolution psychotique ultérieure de « l’Homme
aux loups », que nous pouvons comprendre, précisément, comme « réactivation
» d’une forclusion, jusque-là compensée tant bien que mal...
« Le manque d’un signifiant (de base) amène nécessairement le sujet à
remettre en cause l’ensemble du signifiant [...] et des lois qui lui sont
propres », dit Lacan, c’est-à-dire que la forclusion d’un signifiant basal
vient mettre en cause tout l’édifice symbolique.
Nous ne pouvons mieux « conclure » cette brève étude sur l’opposition
entre névrose et psychose que par la définition que donne Freud de ce qu’il
appelle – prudemment – « comportement normal »: « Nous appelons comportement
normal ou sain un comportement qui réunit certains traits des deux réactions
; qui, comme dans la névrose, ne dénie pas la réalité, mais s’efforce ensuite,
comme dans la psychose, de la modifier. »
Danielle Roulot
freud s. : « Manuscrit H » (24 janvier 1895) in La naissance
de la psychanalyse, P. U. F., Paris, 1956.
– « Pour introduire le narcissisme » ; « Le fétichisme »
in La vie sexuelle, P. U. F., Paris, 1969.
– Résultats, idées, problèmes II, P. U. F., Paris, 1985.
– Inhibition, symptôme, angoisse, P. U. F., Paris, 1951.
– Metapsychologie, Gallimard, Paris, 1940.
– Cinq psychanalyses, P. U. F., Paris, 1954.
lacan j. : Les psychoses (Séminaire III), Le seuil, Paris, 1981.
lohmann j. : « Le rapport de l’homme occidental au langage »,
Revue philosophique de Louvain, tome 2, novembre 1974, éd. de l’Institut supérieur
de philosophie de Louvain.