Je voudrais vous parler d’une certaine espèce botanique qu’on appelle
communément « fantasme » ; cette espèce a été jusqu’ici surtout étudiée sur
les terrains dits « névrotiques », où elle est particulièrement luxuriante
(certains disent même « luxurieuse ») quoique se développant d’une façon essentiellement
souterraine. Cependant, il arrive que sur certains de ces terrains (à forte
composante hystérique), elle prolifère jusqu’à envahir tout l’espace, et,
comme on dit alors : « elle prédomine sur le champ de la conscience ». Par
contre, le problème reste controversé de la croissance du fantasme sur les
terrains dits « psychotiques ». Certains contestent même qu’il puisse pousser
sur ces terrains. D’autres (mais, à mon avis, c’est un manque de rigueur)
tendent à le confondre avec une autre espèce, qui par contre y prolifère,
appelée « délire », ce qui revient à considérer le délire comme une variété
inhabituelle de fantasme, simplement trop exubérante et inadéquate en ce qu’elle
s’étale au grand jour. On parle aussi d’un mode d’enracinement particulier
de cette variété, dit « enracinement dans la conviction délirante ».
Cette « métaflore » vous a déjà indiqué que je voudrais parler de la problématique
du fantasme dans la psychose. C’est une problématique centrale, aussi bien
au niveau de ce qu’on aimerait bien pouvoir qualifier de « prise en charge
analytique » qu’au niveau de ce qu’on appelle « vie institutionnelle », ou
« tissu institutionnel ».
Pour définir le fantasme, je vais essayer d’aller vite… Il faut d’abord
que j’annonce un petit peu ma promenade au jardin des espèces. Donc, je voudrais
essayer de redéfinir rapidement le fantasme, essentiellement en me référant
à Freud. Ensuite, je poserai le problème du fantasme dans la psychose. Dans
un troisième temps, Je voudrais aborder le problème des fantasmes originaires,
en particulier de celui qui me préoccupe le plus en ce moment, qui est le
fantasme de la scène primitive. Et j’enchainerai sur deux cas cliniques.
Pour définir le fantasme, je vais me référer à un botaniste que vous connaissez
tous, Sigmund Freud, particulièrement connu pour sa passion pour les artichauts.
Freud parle de « deux principes de l’activité psychique » : principe de plaisir-déplaisir,
principe de réalité. Et il signale qu’au moment de l’instauration du principe
de réalité, « une certaine espèce de l’activité de pensée » est séparée du
reste : « Elle perd sa liberté à l’égard de l’épreuve de la réalité en restant
soumise au seul principe de plaisir »1. C’est ainsi qu’il définit l’activité
fantasmatique… Il semble que Freud, lui aussi, aime bien les « métaflores
» : il compare ce « royaume de la fantaisie » à l’instauration des réserves
naturelles. Je ne peux m’empêcher de le citer : « La réserve naturelle perpétue
cet état primitif qu’on a été obligé, souvent à regret, de sacrifier partout
ailleurs à la nécessite. Dans ces réserves, tout doit pousser et s’épanouir
sans contrainte, même ce qui est inutile ou nuisible »2. Mais en fait, cette
première définition va se complexifier : « Les fantasmes sont d’une part hautement
organisés, non contradictoires. Ils ont mis à profit tous les avantages du
système conscient et notre jugement les distinguerait avec peine des formations
de ce système. Mais d’autre part, ils sont inconscients, et c’est cette origine
qui est décisive pour leur destin »3.
On trouve, dans certaines traductions françaises de Freud, les termes
de fantasme et de fantaisie employés indifféremment. Mais le « fantasme »,
précisément, n’a rien de « fantaisiste ». Et le fantasme est si peu fantaisiste
– au sens d’inconsistant – que Freud lui attribue « une réalité psychique
», certes « opposée à la réalité matérielle ». Il précise même : « Il ne nous
a pas encore été donné de constater une différence quant aux effets selon
que les événements de la vie infantile sont les produits de la fantaisie ou
de la réalité »2.
J’ai pris deux minutes pour parler du fantasme tel que le définit Freud.
Je voudrais maintenant aborder le problème du fantasme dans la psychose, et
d’abord bien distinguer fantasme et délire. Freud dit que dans la névrose
comme dans la psychose, on peut parler d’une « perte de la réalité ». Le problème
est de savoir en quoi consiste cette perte de la réalité dans chacun de ces
deux cas. J’ai ici une longue citation, à laquelle je tiens beaucoup : « Le
fait que le paraphrène se détourne du monde extérieur doit être caractérisé
avec plus de précision. L’hystérique ou l’obsessionnel a lui aussi abandonné,
dans les limites de sa maladie, la relation à la réalité, mais l’analyse montre
qu’il n’a nullement supprimé sa relation érotique aux personnes et aux choses.
II la maintient encore dans le fantasme. C’est-à-dire que d’une part il a
remplacé des objets réels par les objets imaginaires de son souvenir, d’autre
part il a renoncé à entreprendre les actions motrices pour atteindre les buts
concernant ces objets. II en va autrement pour le paraphrène. Il semble que
ce malade ait réellement retiré sa libido des personnes et des choses du monde
extérieur sans leur substituer d’autres objets dans ses fantasmes »4. Freud
précise ailleurs5 que dans la névrose, la fuite de la réalité se manifeste
par un simple retrait de l’investissement Pcs-Cs, c’est-à-dire qu’il y a refoulement,
alors que dans la psychose, « la représentation de chose (Ics) de l'objet
est abandonnée par la libido »6.
En fait, il y a dans la névrose une tentative de fuite de la réalité qui
va consister à « remplacer la réalité indésirable par une réalité plus conforme
au désir. La possibilité en est donnée par l’existence d’un monde fantasmatique
». Or, « ce monde fantasmatique » joue le même rôle dans la psychose : « il
représente le magasin où sont pris la matière et le modèles pour la construction
de la nouvelle réalité. Mais le nouveau monde extérieur fantasmatique de la
psychose veut se mettre à la place de la réalité extérieure »7. C’est-à-dire
que dans la névrose, on peut dire simplement que le sujet se détourne de la
réalité, « il n’en veut rien savoir », dit Freud. Mais la réalité extérieure,
même quand elle est submergée par la réalité psychique, ce qui arrive dans
des états oniroïdes, crépusculaires, etc., n’est pas pour autant détruite.
Dans la psychose au contraire, la réalité extérieure est détruite, et c’est
la réalité psychique qui vient se mettre « à la place » de la réalité extérieure.
Je dirais plutôt, en ce qui me concerne, qu’il y a indistinction entre « réalité
psychique » et « réalité extérieure » ; c’est ce qui se passe, par exemple,
dans les phénomènes d’interprétation délirante ; si l’on étudie d’un peu plus
près ce qui est en question a ce moment-là, on s’aperçoit que le contenu de
l’interprétation délirante est en fait un contenu de pensée du sujet, mais
nié en tant que tel. Simplement, le contenu de pensée se trouve là, flottant,
au niveau des objets de la « réalité extérieure ».
En ce qui concerne la psychose, Freud y distingue deux temps. Le premier
temps est donc celui de la perte de la réalité – perte proprement dite de
la réalité, puisqu’il y a abandon des investissements d’objets, au sens d’investissements
Ics. Le second temps est en fait « une tentative de guérison », bien qu’on
le prenne pour la maladie. Cette tentative de guérison vise à reconstruire
des investissements d’objet mais elle ne peut que créer une autre réalité,
et non recréer la réalité extérieure.
Je dirais que ce qui fait le délire, c’est qu’il y a, à ce moment-là,
identité des places topiques de la réalité psychique et de la réalité extérieure.
Cette remarque pose d’une part le problème de ce qui peut tenir à distance
ces deux réalités, et d’autre part, elle pose le problème de savoir si on
peut encore appeler « fantasme » ce qui est en fait considéré par le
sujet comme élément constitutif à part entière d’une réalité extérieure, « objective ».
Je laisse provisoirement ces deux questions, qui me paraissent essentielles,
en suspens. Et je vais essayer de prendre le problème par un autre bout, par
« son origine », si je puis dire, puisque je voudrais parler de la problématique
du fantasme originaire. Laplanche et Pontalis, dans leur petit livre qui porte
un titre énorme : Fantasme originaire, fantasme des origines, origines du
fantasme, résument bien, je crois, la pensée de Freud en disant que « l’origine
du fantasme es intégrée dans la structure même du fantasme originaire ». Comment
Freud définit-il le fantasme originaire ? Il considère qu’il constitue une
sorte de schème antérieur au sujet, que celui-ci doit nécessairement rencontrer…
À tel point que Freud va jusqu’à le considérer comme un « patrimoine philogénétique
»8. Il dit : « Nous avons souvent l’occasion d’observer que le schéma triomphe
de l’expérience individuelle. Ce sont justement ces cas-là qui sont propres
à nous montrer l’indépendante existence du schéma »9.
Je me bornerai à parler des trois grands fantasmes originaires classiques
et plus particulièrement de l’un deux. Ces trois grands fantasmes originaires,
Laplanche et Pontalis les reprennent un à un en démontrant que chacun constitue
effectivement une sorte de « mythe d’une origine ». Le fantasme de la séduction,
c’est le mythe de l’origine de la sexualité. Le fantasme de la castration,
c’est le mythe de l’origine de la différence des sexes. Le fantasme de la
scène primitive, c’est le mythe de l’origine de l’individu. J’écarte tout
de suite le fantasme de castration au sens où, en ce qui concerne ce dont
je veux parler, il ne présente pas de difficultés : Freud l’étudie particulièrement
dans son texte sur « L’homme aux loups », où il est clair que le fantasme
de castration est véritablement un fantasme, c’est-à-dire un élément de la
seule réalité psychique. Par contre, il y a quelque chose de commun entre
les deux autres fantasmes originaires : Freud croit d’abord dur comme fer
à la réalité objective de la scène traumatique de séduction, mais il va être
amené à remettre en question cette réalité objective, et c’est là qu’il introduit
la notion de « réalité psychique » dont on parlait tout à l’heure ; il va
même jusqu’à dire que « dans le monde des névroses, c’est la réalité psychique
qui joue le rôle dominant »10. Avec le fantasme originaire de la scène primitive,
on va assister à une évolution analogue. Dans le texte de Freud sur « L’homme
aux loups », on voit peu à peu apparaître, à travers une entrée très progressive
dans l’analyse du célèbre rêve des loups perchés dans l’arbre, ce questionnement
: l’observation du coït parental est-elle une observation réelle ou s’agit-il
d’un scénario purement fantasmatique ?
Je n’ai pas du tout l’intention de me prononcer sur cette question. Je
voulais simplement amener ce questionnement à propos de la scène primitive
pour entrer dans le vif de mon sujet. Dans la scène primitive, je distinguerai
deux éléments. Il y a d’une part un élément purement imaginaire qui se manifeste
par toutes les fantasmagories qu’on peut avoir dans la tête autour de cette
agitation de deux corps, avec tous les fantasmes érotiques qui en découlent.
L’autre élément, – et c’est sur celui-ci que je voudrai insister – je le définirai
comme élément purement formel ; je pourrais l'énoncer ainsi : « Je suis exclu
d’une scène que je ne peux qu’imaginer ». Mais dans cette phrase-là, il y
a déjà de la redondance. En fait, c’est parce que je suis exclu de ce lieu
que ce lieu va pouvoir se constituer comme « scène » encore vide de tout scénario.
On peut alors entendre au sens propre la formulation de Freud : « Urszene
», scène originaire, scène primitive, toute première scène. Ce que je veux
dire, c’est que c’est cette dimension purement formelle de la scène primitive
qui va constituer la matrice de toute « scène », c’est-à-dire que c’est, littéralement,
sur cette base purement formelle – mise en place d’une scène comme « cadre
» – que va se développer le fantasme comme scénario qui s’y déroule ; cette
base formelle va donc délimiter l’espace de ce que Freud, après Fechner, appelle
« l’Autre scène ».
En termes mathématiques, on pourrait aller jusqu’à dire que cet élément
formel de la scène primitive – en tant qu’il est d’abord délimitation d’un
lieu – va permettre une articulation du sujet (qui n’est pas encore sujet
de l’inconscient) avec l’ensemble vide en tant qu’ensemble, c’est-à-dire avec
la pure délimitation. Et en tant que je le définis comme constituant un «
là-où-je-ne-suis-pas », on pourrait dire que c’est ce qui va permettre que
se définisse un « ici » : on pourrait dire que c’est seulement à partir de
ce lieu « non-moi » qu’il va pouvoir y avoir délimitation du corps, et aussi
déclenchement d’un processus de pensée, au sens où je ne peux qu’imaginer
ce qui se passe dans ce lieu. On peut entendre en ce sens la petite phrase
de Jacques Lacan : « Je pense là où je ne suis pas ».
La réalité psychique dont parle Freud va donc se jouer sur cette scène.
Et je dirais que c’est l’ek-sistance de cette scène qui garantit la place
topique de la réalité psychique. La réalité psychique, parce qu’elle a « lieu
» (au sens propre : elle a un lieu) sur cette scène, va pouvoir rester distincte
de la réalité extérieure. Autrement dit, c’est cette scène qui garantit la
non-confusion de la réalité psychique et de la réalité extérieure.
J’emprunterai une petite précision a Masud Khan, autre botaniste célèbre
pour l’importance qu’il accorde à la jachère13. Dans un de ses articles «
Du vide plein la tête »14, il parle, d’une façon qui peut a priori surprendre,
du « caractère pathalogique » d’un rêve. II s’agit ici d’un rêve répétitif
d’une de ces patientes : « Le caractère pathologique du rêve tient au fait
que, en tant que personne d’une part, en tant que rêve-objet15 d’autre part,
elle occupe un seul et même espace, rêveur et rêve ne font qu’un. »15 Je dirais
plutôt : « Rêveur et scène du rêve ne font qu’un ».
Je reprends la formulation que j’avançais tout à l’heure : « Je suis exclu
de ce qui, du fait même de mon exclusion, devient scène », me déterminant
par la comme sujet.
Je voudrais apporter ici une anecdote clinique. Dolorès est une jeune
femme, d’origine espagnole, qui souffre d’une hystérie grave ; très déprimée,
elle a été hospitalisée à La Borde. Émigrée depuis peu elle ne parle pas encore
très bien français ; elle a une plainte un petit peu stéréotypée, elle répète
: « Je pense que je suis ridicule, que les gens, ils sont hypocrites avec
moi, que personne, il ne veut savoir de moi »… Cette phrase : « Personne,
il ne veut savoir de moi », m’a interpellée, parce que j’y ai vu l’inverse
de l’expression du syndrome paranoïde, dans lequel, au contraire, tout le
monde veut tout savoir du sujet, à tel point qu’on l'épie, qu’on le traque,
qu’on veut pénétrer sa pensée…
Si je reprends ma formulation, je dirais que « se sentir exclu de », c’est
justement ce que ne peut pas faire le schizophrène paranoïde c’est-à-dire
qu’il ne peut s’exclure de ce qui l’entoure. C’est pour cela qu’il y a des
allusions à lui partout dans la réalité qui l’entoure (ce qui s’exprime, en
particulier, dans l’interprétation délirante). Mais, de façon corrélative,
il ne peut pas non plus exclure un élément de la réalité qui l’entoure de
son champ d’intérêt : je pense, là, à ce que Von Gebsattel et Zutt appellent
« Absence d’auto-limitation renonçante ». L’auto-limitation renonçante, c’est
ce phénomène « naturel » et banal qui fait que, quand on croise quelqu’un
dans la rue, on n’y fait pas particulièrement attention. C’est-à-dire qu’on
auto-limite son champ de « concernement ». Par contre, quand on est paranoïde,
on a beaucoup de mal à renoncer à se sentir concerné par tout ce qui se passe.
Je dirais donc que dans la psychose, il y a exclusion du vécu d’exclusion.
Et que c’est justement parce que le schizophrène ne peut pas se sentir exclu
qu’il se sent « en trop ». On pourrait dire aussi que dans la schizophrénie,
il y a une sorte de « forclusion » du fantasme de la scène primitive. Et pourtant,
si on se réfère à la définition que donne Freud du fantasme originaire, le
schème est toujours là, et tout sujet a à le rencontrer. C’est-à-dire : il
y a de la scène primitive qui, puisque je n’en suis pas exclu, ne peut se
constituer comme « scène »16, lieu qui délimite l’espace du fantasme. On a
donc affaire à une espèce de « scène primitive » sauvage, non délimitée, et
qui donc va s’infiltrer partout dans la réalité : l’élément formel de « scène
» comme lieu délimité étant absent, les éléments érotiques et auto-érotiques
ne peuvent être « mis en scène » comme fantasme, et restent alors d’ordre
pulsionnel, envahissant réalité extérieure et réalité psychique de ce fait
confondues.
Je voudrais en venir maintenant à des aspects plus concrets de ce problème.
Cette scène, délimitée comme scène support du fantasme, évoque la problématique
du passage à l’acte et de l’acting-out tels que les différencie Lacan : l’acting-out
a même structure que le fantasme, c’est-à-dire que l’acting-out se passe sur
la scène. Et même, il se joue forcement sur la scène puisqu’il est fait pour
appeler l’interprétation, le passage à l’acte au contraire, dit-il, est une
précipitation « hors scène ». Je crois même qu’il précise « une précipitation
dans le trou du souffleur ».
Par contre, si nous maintenons notre hypothèse d’absence de « scène »
délimitée – abscence d’une « Autre scène » – dans la psychose il devient illogique
de parler dans ce cas de « passage à l’acte », au sens habituel du terme ;
il est difficile aussi de parler de « fantasme agi », ou de « mise en acte
du fantasme »17. Alors, je me suis inventé un mot : j’appelle ça, en un seul
mot, « fantasmagie », ce qui présente plusieurs avantages : il y a le « fantasme
», et il y a « l’agi », et il y a aussi la magie qui apparaît là.
À partir de ce problème de « scène » exclue, on peut comprendre mieux
ce que veut dire Oury quand il donne pour tâche (une des tâches) à la psychothérapie
institutionnelle, de « transformer les passages à l’acte en acting-out »,
(ce qui a de quoi faire bondir un lacanien…). Pouvoir « transformer les passages
à l’acte en acting-out », il me semble que ça implique la mise en place de
« tenant-lieu » de scène, ce que Oury appelle « construire des praticables
», où il puisse se faire des « greffes de fantasmes ».
Je voudrais apporter un autre élément concret à partir de ce qu’on appelle
un des « axiomes de base » de la psychothérapie institutionnelle » la liberté
de circulation. Je vais en dire quelques mots, et pour préciser, Je passerai
au premier cas clinique.
Il y a quelques années, parmi les générations de stagiaires qui viennent
à La Borde, étaient venus des élèves d’une école d’architecture. Ils avaient
eu quelques idées originales – dont certaines étaient plus que constestables
– mais il y en avait une qui nous avait paru tout à fait intéressante. Ils
avaient demandé à un certain nombre de psychotiques de dessiner La Borde,
et on avait donc eu une trentaine de « plans psychotiques » de La Borde… Par
exemple, sur un des plans, il y avait un bâtiment, et la salle de télé. Sur
un autre, il y avait la chambre, un bureau de médecin et le poulailler, etc.
Sur chacun de ces plans, on pouvait « lire » les zones d’investissement, les
autres étaient purement et simplement inexistantes. Ce qui m’avait semblé
intéressant dans cette expérience, c’est justement que les espaces non investis
étaient considérés comme inexistants, c’est-à-dire qu’ils étaient forclos.
Il y avait là une sorte d’analogie avec ce que Gisela Pankow appelle des «
failles » dans l’image du corps. Et cet « axiome » de la « liberté de circulation
» correspond alors en acte à ce que Gisela Pankow appelle « un fantasme structurant
», c’est-à-dire ce qui va permettre d’établir une dynamique entre des zones
d’investissement isolées les unes des autres18.
Je vais préciser mon idée avec un cas clinique.
Julie est une jeune femme de 24 ans qui nous est adressée le 15 juillet
dernier par un service de la banlieue parisienne. Elle est célibataire et
étudiante aux Beaux-Arts. Je vous lis un petit bout de la demande d’admission
: « Je vous adresse Mlle X, que nous avons reçue dans le service, tout à fait
dépersonnalisée, après avoir participé à la fête de la musique le 21 Juin
1988, Cette patiente présente des caractéristiques relevant essentiellement
d’un état limite. Elle présente : des impulsions, des troubles de l’identité,
des conflits intérieurs, un sentiment d’ennui et d’irréalisation, et de dépersonnalisatlon
; perte d’objet d’amour, avoir été abandonnée par ses parents pendant six
mois dans sa petite enfance ; plus des relations fusionnelles au niveau de
la famille, rivalité avec le frère cadet de la fratrie, état dépressif ».
Et ça se termine : « À ces caractéristiques s’ajoutent des traits de personnalité
hystrioniques ». II y a eu trois hospitalisations précédentes : en mars 1987,
en avril 1987, en juin 1987. Et dans des antécédents lointains, on note effectivement
: « À l’âge de 18 mois, suite à une maladie infantile, elle a été hospitalisée
pendant 6 mois. Pendant cette période, elle n’a pas vu du tout ses parents
». Voilà donc l’observation qui nous est envoyée à propos de cette jeune femme.
En fait, pour des raisons diverses, elle ne peut être admise à La Borde
que le 5 août, toujours dans un état de dépersonnalisation intense, qui dure
donc depuis la fête de la musique, c’est-à-dire un mois et demi. C’est un
autre médecin qui la reçoit. Je ne la connais donc pas directement, mais j’en
entends parler : elle est gentille, elle parle facilement, et décrit son état
de dépersonnalisation avec précision et… poésie. Il faut dire que pendant
son séjour (elle restera assez peu de temps puisqu’elle partira vers le 25
août), elle sera vue par trois médecins, dont moi. Et ce qui est curieux,
c’est qu’il semble qu’elle parle tellement bien de ce qui lui arrive que ça
fait un peu fascination : à trois médecins, on n’a pas réussi à prendre une
seule note. Il m’a donc fallu reconstituer ce qu’elle disait à ce moment-là
; on a été obligé de s’y mettre à plusieurs… Elle a quand même un discours
un peu diffluent, mais on sent « qu’il y a de l’un », comme dit Lacan ; c’est-à-dire
qu’elle est morcelée et non dissociée, si on se réfère à Gisela Pankow.
Elle parle de problèmes d’espace. Par exemple, quand elle est dans un
lieu, elle n’est pas sûre que d’autres lieux existent. Elle demande : « Comment
est-il possible de passer d’un lieu à l’autre ? Comment faites-vous, vous
médecins, pour passer d’un lieu à l’autre ? Comment le docteur Oury peut-il
être en même temps (pour elle, ça veut dire être la même personne) dans son
bureau et à la réunion du comité d’accueil ?».
Elle parle aussi d’un problème de temps, où il y a à la fois stase et
accélération, Far exemple, elle revit perpétuellement la création du monde
à un rythme accéléré : ça se déroule devant elle, mais en dehors d’elle ;
c’est-à-dire qu’elle n’est pas dedans.
Étant donné son degré de dépersonnalisation et d’angoisse, le médecin
qui la reçoit lui trace une sorte d’itinéraire d’un rendez-vous à l’autre.
Et comme il y a des trous dans l’emploi du temps du médecin (même à La Borde,
il leur arrive d’avoir un jour de congé !), je me trouve dans l’itinéraire
; en fait, je la verrai trois fois en tout.
La première fois que je la reçois, elle a rendez-vous à 10 heures et demi.
Elle est là à l’heure précise. Dès que j’ouvre la porte de mon bureau, elle
me dit : « Ah vous êtes là, ce n’est pas la peine que je vous dérange, je
voulais juste vérifier que ce rendez-vous existait effectivement ».
À ce moment-là, je me rappelle cette phrase de Freud à propos du jugement
d’existence : il s’agit, dit-il, de « vérifier que l’objet existe encore…»
Entre autres choses, elle me parle ce jour-là de la catastrophe que représente
pour elle le fait qu’une porte d’atelier soit fermée quand l’atelier est annoncé
: c’est comme si, à ce moment-là, l’élément de réalité prévu, annoncé, n’était
pas au rendez-vous.
Je la revois une deuxième fois un dimanche matin. Je me souviens que c’est
le 14 août. Elle continue à me parler un petit peu de tout ça, toujours aussi
fascinante. Et comme elle a déjà eu quelques « expériences » de psychothérapie,
elle met ses difficultés sur le compte d’une angoisse d’abandon, liée à ce
fait que quand elle avait 18 mois, elle a été hospitalisée sans voir ses parents
du tout pendant six mois. Je devais avoir un peu de temps ce jour-là, on bavarde,
et je lui dis que ce qu’elle décrit me semble moins relever de Spitz (l’hospitalisme)
que du Freud de Inhibition, Symptôme, Angoisse ; c’est-à-dire que ça me semble
moins être une problématique d’abandon qu’un trouble d’une symbolisation élémentaire,
trouble que Freud désigne comme « confusion de l’absence temporaire et de
la perte durable ».
Freud dit en effet que chez le petit enfant, il n’y a pas possibilité
de distinguer les deux, et qu’il faut « l’expérience de la réapparition habituelle
de la mère » pour arriver à cette distinction. Cette « expérience de la réapparition
habituelle de la mère » a la même fonction, sur le plan logique, que l’expérience
active du « Fort-Da », en tant que moyen qui va permettre que s’établisse
une symbolisation. Distinguer l’absence temporaire de la perte durable, c’est
déjà un degré important de symbolisation.
On parle donc de ça, entre autres choses et là-dessus, elle sort du bureau.
Je continue mes consultations… Et une demi-heure plus tard (c’était donc le
14 août, il faisait beau, la fenêtre était ouverte) passe devant la fenêtre
un individu qui, de façon tout à fait incorrecte, m’interpelle par la fenêtre
en me demandant : « Où est-ce que je pourrais trouver Mlle Julie X ?». Je
suis un peu interloquée, et la personne qui était avec moi encore plus ; je
sors du bureau, je vais à sa rencontre. Je ne lui dis pas que c’est un malappris,
mais je le pense, et je lui dis seulement : « Elle doit être par là-bas, allez
donc voir ! ».
Fin de la deuxième séquence. L’après-midi, il est prévu qu’il y ait une
exposition de peinture. Je vais à l’exposition de peinture et qui vois-je
là, parmi d’autres ? Julie, complètement transformée, apparemment complètement
« guérie ».
Je la revois le lendemain matin et, effectivement, elle me dit qu’elle
est complètement guérie.
Là, il y a plusieurs versions. Il semble, dit-elle, que ce qui l’a guérie,
c’est ce surgissement de l’oncle qui, pour ainsi dire, sort du néant. Elle
parle de cette survenue de l’oncle, qu’on pourrait dans un autre contexte
appeler « intrusion » (en tous cas, pour moi, c’était une intrusion… vu de
ma fenêtre), elle dit : « L’arrivée de mon oncle, c’était le comble du hasard.
Et c’est ce comble du hasard qui est la preuve de la réalité ». Ça, c’est
ce qu’elle expliquera surtout les jours suivants, à son médecin habituel.
Moi, ce qui me frappe surtout ce lundi, c’est qu’elle me raconte qu’en
sortant du bureau, elle est allée dans la pièce où devait avoir lieu l’exposition
l’après-midi, mais que la porte en était fermée. Or, ce qui s’est passé, c’est
que contrairement à l’habitude, où tout espace qui lui est fermé équivaut
en quelque sorte à un élément de réalité « en moins », cet espace se met a
exister, bien que clôt. Alors elle bondit sur « la scène » (dont je parlais
tout à l’heure) : elle passe par la fenêtre pour aller afficher son dessin
au milieu des autres dessins. Donc, ce lieu qui, du fait d’être fermé, aurait
été jusque-là inexistant pour elle, se met à exister, et même elle y pénètre
et de surcroît par effraction. C’est ce que j’appelle « bondir sur la scène
». Et la réalité se remet en place. Or, ce qui est tout à fait étonnant, c’est
que depuis, ça tient. Et ce qui s’est passé là amène une transformation suffisamment
importante puisque dans les jours qui suivent, ses règles (absentes depuis
plus d’un an), reviennent… Par ailleurs, je vous ai amené deux lettres de
Julie. Celle-ci, c’est la lettre qu’elle écrit à l’appui de sa demande d’entrée.
Cette autre, c’est une lettre qu’elle a écrit le 15 novembre. Sans parler
du contenu, je crois que la différence de graphie est assez éloquente.
Ma deuxième illustration clinique n’est pas vraiment un « cas clinique
». C’est un phénomène institutionnel un petit peu bizarre qu’on appelle «
la Feuille de jour ». C’est une feuille qui paraît tous les jours ; et qui
contient la liste des activités quotidiennes, avec plus ou moins de « sauce
» autour. La feuille de jour est élaborée tous les jours dans un lieu précis,
le secrétariat du club, de 14h à 17h. Quand elle est faite, on appelle le
« photocopieur du jour », et on laisse les 33 exemplaires sur la table. Ensuite
il y a là un peu de mystère en même temps qu’un bon exemple de « relations
complémentaires » : quelqu’un – le soir ou le matin – vient chercher les exemplaires,
et entreprend alors une vaste tournée de la clinique. Et la feuille se retrouve
affichée tous les matins, dans 33 lieux différents. De plus cette feuille
est commentée à une réunion, qui a lieu chaque matin, dite « réunion orange-accueil
», à cause du jus d’orange qu’on est censé y boire. La feuille y est lue,
discutée, commentée, rectifiée, etc.
Quand je parle de la Feuille de jour, et que j’explique son circuit, on
me demande en général à ce moment précis : « Mais qui la fait ? » Et justement,
c’est là tout l’intérêt de la « Feuille ». Je ne pense jamais à préciser qui
la fait, parce que, en réalité, « elle » se fait. C’est-à-dire que, tous les
jours, il y a des gens (qu’il y ait ou non un moniteur présent) qui viennent
et qui préparent la feuille de jour du lendemain.
Le problème que je me pose, c’est le statut de cette Feuille. Elle est
donc réalisée tous les jours. Et non seulement elle se fait, mais avec une
espèce de hâte : je veux dire que si on n’est pas vigilant, elle se fait trop
vite. Il y a de la hâte, une certaine anxiété… Et tout l’après-midi, des gens
défilent pour vérifier qu’elle est bien en train de se faire, et savoir où
« elle » en est.
Or, il semble que l’important, ça ne soit pas vraiment son contenu ; même
si, bien sûr, elle a un contenu. En particulier, critiquer l’exactitude des
informations qu’elle contient, ça, c’est surtout l’affaire des « râleurs »,
et ça ne vient que dans un second temps. Au moment de son élaboration, ce
n’est pas le souci d’exactitude qui prime ; c’est qu’elle soit là… Parfois,
je dis : « Le club a inventé le mouvement perpétuel. » La Feuille est commentée
le matin à cette réunion de 9h ; l’après-midi, dès 14h, on recommence celle
du lendemain. Et ça fait quatre ans que ça dure.
Pour moi, elle constitue quelque chose de l’ordre de cette « scène » comme
telle, au sens où ce qui compte, c’est qu’elle existe, qu’elle soit là, qu’on
la trouve au point d’affichage habituel. Et quand on parle avec les malades
du rôle de cette feuille, elle apparaît comme une garantie qu’il y a de l’après,
et même qu’il y aura demain, elle a cette fonction de rassembler ce qui se
passe dans l’espace et dans le temps. Elle a aussi un rôle tout à fait essentiel
« d’anti-intrusion ». Par exemple, quand on reçoit des visiteurs, c’est important
que ce soit marqué sur la Feuille de jour, non seulement pour que les visiteurs
soient bien accueillis, mais aussi pour que nul n’ignore qu’il y a des visiteurs
ce jour-là.
Je pense à une scène qui s’est passée il y a quelques années, où une rencontre
sportive qu’on avait organisée avec d’autres services hospitaliers avait déclenché
un état de fureur extraordinaire chez un schizophrène. Je crois que maintenant,
avec la feuille de jour, ça ne se produirait plus, au sens où, même si on
ne l’a pas lu soi-même, on sait que « ça » y est : l’intrusion, du fait de
la Feuille, est en quelque sorte d’emblée « intégrée ».
C’est en ce sens que je me représente un peu la Feuille de jour comme
une espèce d’analogue de cette « scène ». On pourrait dire, pour reprendre
l’expression d’Oury, qu’elle constitue un « praticable » : quelque chose de
ce qu’on a à faire, de ce qu’on va faire, de ce qu’on va être dans la journée,
est là, rassemblé, recueilli, relié en un tout… La Feuille dit qu’il « y a
d’l’un », et en même temps, elle va rendre la réalité extérieure (et les intrusions
qu’elle peut présenter) plus « praticables ».
Mais dans un autre registre, la Feuille est aussi une sorte de métaphore
de « l’avec ». Dans les consultations, on parle de la feuille… « Je peux regarder
la feuille ?» «Elle est belle aujourd’hui ! ». Mais c’est en fait une sorte
de « mot de passe », pur signifiant qui permet simplement de manifester qu’il
y a un lien entre nous. « On » est, ensemble, concerné par la Feuille… Ensemble,
et avec d’autres.
Danielle Roulot
Marseille Le 26-1-1988
1- freud s. : Formulations sur
les deux principes de l’activité psychique.
2- freud s. : Introduction à
la psychanalyse
3- freud s. : « L’inconscient
», Métapsychologie.
4- freud s. : « Pour introduire
le narcissisme », in La vie sexuelle.
5- freud s. : « Le refoulement
», in Métapsychologie.
6- freud s. : « Deuil et mélancolie
», in Métapsychologie.
7- freud s. : « La perte de la
réalité dans la névrose et dans la psychose ». op. cité.
8- freud s. : Introduction à
la psychanalyse
9- freud s. : « Extraits
de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », in Cinq
psychanalyses
10- freud s. : Introduction à la psychanalyse.
11- freud s. : Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (l’homme
aux loups), in Cinq psychanalyses.
12- freud s. : Introduction à la psychanalyse.
13- masud khan : Être en jachère, in Passion, solitude et folie.
14- masud khan : Du vide plein la tête Op. cité.
15- Notion empruntée à J.B. Pontalis. Cf. « La pénétration du rêve »,
J. B. Pontalis, Nouvelle revue de psychanalyse. N°5-1972, éd Gallimard.
16- Il y a là une difficulté de langage en français, du fait que le même
mot, «scène», peut désigner tantôt un lieu (la scène de théâtre), tantôt l’action
qui s’y déroule (la scène 3 de l’acte II).
17- Ce qui serait l’acting-out, présupposant le fantasme.
18- Le Club thérapeutique joue ce même rôle d’établir un lien dynamique
entre le tout et les parties.