LETTRE DE LA SCHIZOPHRÉNIE
N 20 - SEPTEM13RE 2000
RE N C 0 N T R E
ENTRETIEN AVEC
HÉLÈNE CHAIGNEAU
PROPOS RECUEILLIS
PAR ANNE GUT ET MARTIN RECA
À l’issue de la Seconde Guerre
mondiale, l'urgence en santé mentale portait sur l'état abominable
de la vie asilaire. Il fallait « traiter l'hôpital avant tout
». Un contexte social, politique et psychiatrique bien précis
a donné naissance à un mouvement de grande envergure en France
et à son concept recteur : la psychothérapie institutionnelle.
Qu'en est-il dans la France psychiatrique d'aujourd'hui ? La Lettre
de la Schizophrénie est allée à la rencontre
d'une des personnes les plus représentatives de ce mouvement d'idées
et d'actions : Hélène Chaigneau, psychiatre, médecin
des hôpitaux psychiatriques de la Seine, a été médecin-chef
chargée d'un secteur de service public de psychiatrie à Paris.
Elle a consacré toute sa vie professionnelle au travail institutionnel,
c'est-à-dire à la recherche et à l'analyse de la pratique
des soins et de l'aménagement du collectif d'accueil des sujets malades.
Au cours de vos études médicales,
vous avez été attirée par la neurochirurgie ...
Ce qui me tentait dans la neurochirurgie,
si vous voulez, c'était l'idée de précision, l'idée
de rigueur. Les préjugés de l'époque, qui existent toujours
maintenant mais qui étaient plus forts avant, consistaient à
dire : « On va trouver ce que c'est, on va y remédier, on va
porter le scalpel là où il y a le mal. » C'était
ça.
Finalement, vous avez choisi l'opposé
puisque la psychiatrie est justement moins précise et pose problème,
notamment pour la recherche, par le manque de précision dans les définitions
et dans les concepts.
Je ne l'ai jamais vu comme opposé.
La psychiatrie, moins précise ? Allez savoir ! Elle n'est pas précise
dans le sens où vous l'évoquez. Personnellement, je pense qu'il
est d'autant plus important de souligner que la pensée psychiatrique
se doit d'être rigoureuse, dans son raisonnement, dans son cheminement.
Elle peut poser problème, je suis tout à fait d'accord avec
vous ; surtout si, sans l'avoir dit, on considère la psychiatrie comme
une science exacte. Car la psychiatrie n'est pas du tout une science exacte.
Il est même contestable de dire qu'elle soit une science. Il n'y a pas
de psychiatrie sans art. Remarquez, on peut dire que la pratique d'une science
exacte demande aussi un art. On ne peut pas laisser les choses compartimentées
à ce point-là.
Rentrant dans le vif de notre sujet, quelles
précisions pourriez-vous nous donner concernant la psychothérapie
institutionnelle ?
Vous avez tout ce qu'il faut pour lire ce
qui est nécessaire, en particulier dans l'article de Georges Daumézon
et Philippe Kœchlin paru dans les Annales portugaises qu'on trouve facilement et qui remonte à 1952.
C'était l'époque où mon ami Philippe Kœchlin était
interne chez Daumézon. Daumézon était un grand combattant-combatif,
il ne se laissait intimider par rien ! Kœchlin me l'a confirmé
tout récemment, car je lui ai enfin demandé : « Pourquoi
votre article, aussi important, est-il paru dans les Annales portugaises
? » Il m'a dit que c'était parce que Daumézon était en danger
d'être révoqué tellement il s'était rebellé
contre l'administration, en faveur des malades ou aussi en faveur du caractère
thérapeutique des comportements. Daumézon est un ancêtre
très important de la « déhiérarchisation »
hospitalière, contre le rapport dominant-dominé des structures
des soins ; il trouvait que c'était un scandale, par exemple, que le
médecin-chef eût à noter les infirmiers et il ne voulait
pas les noter. Moi, pendant toute ma carrière de médecin-chef
à Paris, je reposais chaque année la question aux infirmiers
« Il suffit que vous me disiez à l'unanimité que vous
souhaitez que je ne vous note pas et je ne vous noterai pas. Si vous ne me
le dites pas à l'unanimité, je ne le ferai pas. » Parce
que j'avais toujours des visites d'un certain nombre d'infirmiers qui venaient
me dire : « Si vous ne me notez pas, je ne peux pas prétendre
à ceci ou à cela, je suis coincé dans ma carrière.
» Donc, je pensais que je me devais d'avoir de l'intérêt
pour la manière dont ils voyaient les choses et non pas comme je les
voyais moi seule. Alors, Daumézon était en danger et n'aurait
pas pu publier en France ce qu'il a publié dans les Annales
portugaises. C'est quand même un peu fort.
Dans les Annales, il racontait
avec Kœchlin tout ce que l'asile psychiatrique avait de pourri, de malfaisant,
etc., et expliquait que, pour pouvoir traiter les malades dans les hôpitaux,
il fallait auparavant traiter l'hôpital. Et cet « auparavant »
n'étant pas chronologique, cela voulait dire, bien sûr, qu'avant
tout nous devions traiter l'hôpital, sinon on ne pouvait rien faire,
mais que traiter l'hôpital cela n'avait pas de fin, ce qui veut dire
que traiter le milieu institutionnel, ça n'a pas de fin. Si vous me
demandez la définition du milieu institutionnel, je vous dis que vous
êtes dans un milieu institutionnel, je suis dans un ou deux, trois,
quatre... et que cela n'a pas de fin. Ceci est très important. Les
institutions sont toujours à (re)créer. La réflexion
sur le milieu institutionnel n'as pas de fin. Alors, ils ont donc expliqué
cette idée qu'ils avaient de traiter l'hôpital avant tout, avec
cette notion de permanence, qui leur a fait dire : « Est-ce qu'il faut
traiter l'institution et la traiter sans arrêt ? C'est donc une psychothérapie
institutionnelle. » C'est comme cela qu'ils l'ont nommée et ce
mot revient à eux. Mais il y a eu ensuite différents mouvements
qui se sont greffés là-dessus, en particulier l'arrivée
dans la constellation de François Tosquelles, lequel était arrivé
de sa guerre d'Espagne à Saint-Alban, en Lozère, où il
n'a rien pu être d'autre qu'infirmier parce qu'il avait beau être
psychiatre, son statut ne pouvait pas passer de l'Espagne au statut français.
Il a donc passé des années sans être reconnu psychiatre.
Il a passé son concours de médecin des hôpitaux psychiatriques
en 1952 avec moi. J'ai toujours été stupéfaite de sa
formation psychanalytique, c'était un psychanalyste « catalan
»... Moi, je n'en ai vu qu'un, c'est lui ! C'était plein de couleurs.
Tosquelles, lui, a apporté la dimension psychanalytique que n'apportait
pas Daumézon. Ils étaient bien copains, n'empêche. Daumézon
n'apportait pas cela, il a apporté sa compétence juridique.
En effet, il était expert et on faisait appel à lui dans toutes
les histoires qui étaient propagées sur la place publique ou
à la radio. C'était lui qu'on appelait pour faire Salomon. La
psychothérapie institutionnelle est devenue le fief de Tosquelles.
Je ne dirais pas qu'il s'en est emparé, je ne sais pas comment ça
s'est passé, mais il ne pouvait pas concevoir la chose sans la psychanalyse,
et Daumézon n'a jamais fait révérence devant cela. Ils
se sont disputés, il a estimé que Tosquelles lui avait volé
le vocable. Donc, là il y a eu désordre.
Vous étiez plutôt «
daumézonienne » ou « tosquellesienne » dans ces années-là
?
C'est un faux problème. J'ai toujours
eu beaucoup d'admiration et d'affection pour Daumézon, mais j'avais
un maître à l'époque qui était Paul Sivadon, mon
vrai grand maître. On disait plaisamment que Daumézon était
le « papa » de Kœchlin, tandis que pour moi, c'était
le tonton... ce n'est pas pareil ! Paul Sivadon et Daumézon étaient
très bons copains, ils discutaient beaucoup ensemble, mais chacun avait
sa position. Moi, si j'avais une position à soutenir, c'était
celle de Paul Sivadon. Mais cela ne se passait pas comme cela car je n'ai
jamais eu à décider, la question ne se posait pas. Quant à
Tosquelles, je l'ai connu et pratiqué dans un groupe qui était,
sinon secret, en tout cas confidentiel, qui s'appelait GTPSI, groupe de travail
de psychothérapie et sociothérapie institutionnelles. On y venait
les uns et les autres, chacun de son propre boulot, de Paris, d'Orléans,
de Limoges ou d'ailleurs, on s'enfermait deux ou trois jours dans un hôtel
perdu au milieu d'un parc pas loin d'Orléans et on se parlait jour
et nuit. On avait très peu d'heures de sommeil, on discutait sans arrêt
; on essayait de parler chacun de son institution, du milieu de travail dans
lequel on se trouvait et on échangeait des faits là-dessus.
Évidemment, j'ai été profondément marquée
à ce moment-là par mon lien avec Tosquelles, mais aussi par
le lien avec le groupe du GTPSI. L’un n'allait pas sans l'autre. Dans
ce groupe, il y avait aussi Jean Oury et Félix Guattari... nous étions
dix-sept ou dix-huit. Moi, j'étais assez assidue. À ce moment-là,
on trempait dans une ambiance qui, loin d'être exempte de psychanalyse,
en était pétrie, notamment de ce qui était inspiré
par Lacan. Mais moi, personnellement, je n'étais pas plus inspirée
par Lacan que par quiconque ; simplement, je me disais : « C'est ça
la psychanalyse... moi, je ne sais pas ce que c'est. »
La psychanalyse de Tosquelles ou celle
de Lacan ?
Tosquelles ne s'est jamais embarrassé
de Lacan tout en ayant beaucoup d'intérêt et d'admiration pour
lui. Lacan a dit des choses géniales sur la psychose, il faut bien
le reconnaître ! Mais Tosquelles était Tosquelles ! et je pense
qu'un psychanalyste est un psychanalyste. Tous les lacaniens, c'est de la
« bibine » pour moi... et pour Lacan, ça l'a été
avant que cela ne le soit pour moi, parce que Lacan disait toujours que s'il
y avait bien une chose qu'il n'était pas, c'était « lacanien
». C'était une véritable rigolade cette fausse religion
des prétendus lacaniens. Ni Tosquelles ni Jean Oury, qui a été
psychanalysé par Lacan, n'ont jamais été inféodés
à Lacan. Jean Oury n'a jamais accepté qu'on dise de lui qu'il
était lacanien, alors qu'il parle à tout propos de Lacan et
des choses admirables qu'il trouve dans Lacan. Je trempais là-dedans
tout en me disant que ces gens-là étaient tous plus ou moins
sur des divans depuis des années et moi je n'avais jamais été
sur un tel divan. Cela a dû alimenter mes résistances à
la psychanalyse du fait que j'ai mis des années à aller à
mon tour sur un divan. Mais j'y ai appris quand même à ne pas
pouvoir considérer la psychothérapie institutionnelle autrement
que comportant une dimension psychanalytique, chose que Daumézon, même
survivant, n'aurait sans doute jamais acceptée. Il aurait eu une cicatrice
trop vive du temps où François Tosquelles lui avait piqué
le terme.
On perçoit bien sa colère
dans le rapport qu'il écrit en 1972, vingt ans après l'article
princeps des Annales, pour la rencontre internationale de Naples. Dans ce
rapport, il revendique la paternité du terme et défend sa conception
que pour la psychothérapie institutionnelle il était question
d'introduire des activités de soins dans une « réalité
concrète », une « réalité authentique »,
et non pas d'inonder l'hôpital psychiatrique d'une « néoréalité
» psychanalytique.
Absolument, il a été très
en colère jusqu'à son dernier jour. J'espère que maintenant
vous commencez à saisir à quel point c'est difficile de répondre
quand vous demandez une définition de la « psychothérapie
institutionnelle ». Ce qui est vécu, c'est cela.
Dans ce mouvement, il y a eu aussi la
participation de l'Association de santé mentale du Xllle arrondissement.
On a l'impression que c'est encore autre chose.
C'est autre chose. Mais je réponds
d'une manière qui est très personnelle et avec ce que peut représenter
une réponse très personnelle. Cela m'amuse beaucoup, car ça
me rappelle deux ou trois jalons de décisions dans ma carrière
personnelle. Quand j'étais à Grenoble, R. Fau m'avait dit que
sa clinique privée au Côteau se développait et qu'il serait
très heureux de m'avoir comme collaboratrice, comme assistante. J'avais
même rencontré madame Fau, qui n'avait rien à voir là-dedans
si ce n'est la mondanité, qui m'a dit qu'elle aurait été
très honorée si elle avait été à ma place.
Mais, moi, j'ai dit à Fau : « Je vous salue. » Après,
11 y a eu Paul Sivadon qui avait quitté Ville-Evrard et qui m'a dit
: « Je fonde le Mesnil-SaintDenis, la MGEN, je serais très heureux
que vous veniez avec moi. » Je lui ai dit : « Monsieur, je vais
réfléchir. » Au bout d'un moment, il m'a dit qu'il faudrait
arrêter de réfléchir quand même ; alors, j'ai dit
: « Ben oui, mais, vous savez, je voudrais... vous avez été
au concours des médecins des HP de la Seine... » Alors, la fois
suivante, il m'a encore demandé. Moi j'ai encore dit : « Ben,
ben... », et il m'a dit : « Oui, vous ne voulez pas être
assistante toute votre vie. » C'est lui qui m'a fait l'interprétation.
Et enfin, le XI Ile. Mon cher ami Philippe Paumelle (on passait des nuits
jusqu'à trois heures du matin à l'internat à discuter
de la psychiatrie !), qui a fondé l'Association de santé mentale
du XIlle arrondissement, en particulier Soisy-sur-Seine, m'a dit : «
Ecoute, je voudrais te faire visiter car ce serait bien si tu venais travailler
avec nous. Viens mercredi, je passe te prendre », ce à quoi j'ai
répondu : « On ne me prend pas ! » J'ai visité quand
même, mais c'était tout fait ! Paumelle a créé
quelque chose de très important, de très dynamique, mais Paumelle
était, quand même, le jeune homme de bonne formation catholique...
Il avait un style d'apôtre et voulait organiser tout cela. Son institution
et lui étaient très bien, mais moi, je voulais être maître
de mes idées et de mes choix. Je l'ai toujours admiré, mais
c'est tout. Mais je crois que je dois pouvoir mieux vous répondre si
vous me dites en quoi c'est différent.
C'est-à-dire que, d'une manière
extrêmement schématique, le mouvement de la psychothérapie
institutionnelle semble se disperser entre ceux qui pensent que celle-ci a
peut-être à prendre de la psychanalyse, mais qu'elle n'est pas
la psychanalyse dans l'institution (conception de Daumézon), ceux qui
ont dit : « Mais si,
c'est la psychanalyse dans l'institution... et une psychanalyse lacanienne
» (le groupe dont nous parlions, même s'ils revendiquent, avec
raison, le fait qu'ils ne sont pas inféodés à Lacan)
et, en troisième lieu, toujours de façon schématique,
ce groupe du XIIIe (Paumelle, Diatkine, Racamier et Lebovici) qui dira : « C'est la psychanalyse en institution...
mais surtout pas la psychanalyse lacanienne ! »
Grâce à ce que vous venez de
dire de façon schématique et hautement discutable, on arrive
au seuil des problèmes que peut poser la terminologie de « psychothérapie
institutionnelle » hic et nunc et comment est-ce que les gens la ressentent et la comprennent.
Rien que cette question montre à quel point tout cela vous est extérieur,
totalement extérieur, et ça pour moi c'est un grave problème.
La psychothérapie institutionnelle ne se lit pas, cela se pratique.
Mais en fait, on ne trouve pas des gens plus « liseurs » que ceux
qui se passionnent pour la psychothérapie institutionnelle. Ces gens-là
lisent ; mais ça se pratique aussi, ça se vit et c'est toujours
de mode, d'actualité... c'est on ne peut plus d'actualité. D'autre
part, il y aussi l'erreur qu'on fait, encore à l'heure actuelle, de
rattacher le mouvement de la thérapie institutionnelle uniquement aux
murs de l'hôpital. Dès le début l'erreur a été
commise, parce que les actions ne se limitaient pas à l'espace physique
de l'établissement « asilaire ». À Saint-Alban les
gens sortaient dans le village, il y avait des relations avec le public, etc.,
ce n'était pas du tout renfermé sur un groupe asilaire.
On a l'impression que la pratique des
psychothérapies institutionnelles est réduite de nos jours à
quelques rares lieux particuliers de prise en charge des patients psychiatriques,
par exemple La Borde, la clinique de La Chesnay. Peut-il y avoir aujourd'hui
une pratique d'un certain type de psychothérapie institutionnelle sang
prendre l'exemple de ces institutions-là
Bien sûr qu'il peut y en avoir. Je crois qu'il y a une chose qu'il faut
garder présente à l'esprit : le principe fondamental, c'est
qu'une expérience institutionnelle quelque part (La Borde, La Chesnay,
etc.) est unique et ne se reproduit pas, on ne peut pas la prendre pour modèle
et la reproduire ailleurs. Si je veux faire une expérience institutionnelle
à Sainte-Anne de type La Borde, je vais me casser la figure et la casser
aux autres. Si j'avais voulu faire cela à Maison-Blanche, J'aurais
cassé la figure de tout le monde car j'étais dans un hôpital
extrêmement lourd avec un fonctionnement intrahospitalier, intercollègues,
etc., qui était tel qu'il n'était pas question de caricaturer
ce qui était fait à La Borde où il y a un groupe unique
qui fonctionne d'une certaine façon... d'ailleurs, pas sans risques
ni sans conflits. C'est une chose à ne pas oublier. Une expérience
institutionnelle est unique et non reproductible. Je dirais tout d'abord qu'elle
n'est pas reproductible sur place par ses propres promoteurs, c'est-à-dire
qu'il faut évoluer, il faut vivre, et non pas rester en disant que
c'est comme cela et qu'il n'y a pas lieu de changer. On ne peut pas s'autoreproduire
sur place parce que c'est mourir, ni reproduire ailleurs car c'est caricaturer
et se casser la figure. Déjà ça, c'est un point fondamental.
Si l'on a ça bien ancré en soi, on fait l'acquisition de la
liberté et de la sagesse. C'est déjà pas mal.
Quelle définition personnelle donneriez-vous
de la schizophrénie ?
Je ne vais pas donner de définition
de la schizophrénie, tout d'abord parce que je pense pour la schizophrénie
comme je pense pour tout en psychiatrie, et peut-être pour tout dans
le monde entier, à savoir qu'il y a beaucoup de choses qu'on est censé
avoir définies et qui sont en fait des pures hypothèses de travail.
Il y en a plein les livres des définitions de la schizophrénie.
Les gens, dans bien des cas, ne sont pas d'accord entre eux et vont se mettre
à abattre des murs là-dessus. Moi, ce qui m'intéresse
d'abord ce sont les schizophrènes plutôt que la schizophrénie
; je ne dirais même pas des « schizophrènes » mais
des « personnes schizophrènes », ce n'est pas la même
chose quand même. Ce qui m'intéresse ce sont les personnes schizophrènes
et ce que ça représente concernant la vie et donc les deux :
la vie et la mort. C'est cette problématique-là qui est présente
en permanence. On ne peut pas se sortir de là, à mon avis, sans
introduire une dimension qui est l'art. Je crois que l'art en relation avec
la créativité, c'est un élément fondamental de
réflexion sur les schizophrénies, d'accès à une
relation avec eux. Ce qui ne veut pas dire du tout que les productions des
malades schizophrènes soient des productions d'art par-dessus tout
et que tout schizophrène soit un génie. Absolument pas. Depuis
trois ou quatre ans, je faisais un séminaire que j'avais intitulé
« Art de vie », et non pas « Art de vivre » ; vous
voyez à J'arrière-plan toute ma révolte contre les prétendus
questionnaires et les prétendues évaluations sur la «
qualité de vie ». Qu'est-ce que c'est que la qualité de
vie telle qu'on la conçoit à la place des personnes schizophrènes,
plutôt que d'essayer de voir quelle place ils occupent, de quelle place
ils disposent et quel art de vie ils pratiquent, qui n'est pas forcément,
encore une fois, un art génial et qui n'est jamais Lin art facile,
et qui n'est pas forcément un art intéressant ? Je connais plein
de malades avec lesquels j'ai goûté à l'ennui, comme tout
le monde avec eux. J'ai été fascinée, comme tout le monde,
par certains contenus de délire, mais j'en suis revenue !D'ailleurs
un de mes patients m'avait donné le titre d'une communication que j'avais
faite à Montebello et s'est amené un jour à sa séance
(parce qu'il y avait des « séances » à ce moment-là)
et m'a dit : « There's a line between love and fascination. »
Je me suis interrogée beaucoup là-dessus.
À d'autres moments il a été plus explicite, il m'a dit
: « J'ai tout de même assez travaillé pour vous... tous
ces délires que je vous ai offerts. »
Quels messages souhaitez-vous faire passer
aux jeunes psychiatres ?
Aux psychiatres, je ne peux pas ne pas leur
dire qu'à l'heure actuelle, je trouve qu'ils ne sont pas assez combattants
et combatifs. C'est évidemment difficile. Maintenant, est-ce que les
psychiatres peuvent se réunir pour s'accorder sur certains points fondamentaux,
ce qui changerait peut-être quelque chose dans la vie que nous menons,
je me le demande. Souvent, je ne me prive pas de dire qu'on ne peut pas ne
pas remarquer que le fait de ne pas avoir un syndicat unique les fragilise
dans leurs combats.
Être plus combattant et combatif
mais sur quels fronts ?
Le front. Il y a une seule chose qui compte,
le respect des personnes souffrantes et la confiance dans leur humanité,
c'est-à-dire le parti pris, s'il y en a un à avoir, de réciprocité
dans la relation avec les patients. Rien que le vocabulaire qu'on utilise
à l'heure actuelle, si on y prêtait attention, nous apprendrait
beaucoup sur la manière dont nous fonctionnons avec eux : « il
faut leur donner... il faut leur faire...
il faut les placer... ».
Qu'est-ce que c'est que cette position dominant-dominé permanente avec
les personnes à la souffrance de qui on a quelque chose à voir ?
Ce n'est pas du tout naturel ; c'est fréquent, mais ce n'est pas naturel.