LA VIOLENCE DU JEUNE ENFANT
COLLOQUE DE TOULOUSE
Septembre 1998
Un jeune enfant est violent : une institution?
Pierre Delion
Si un jeune enfant
est violent, comment cela s’institue-t-il pour lui et quelles sont les institutions
dont il a besoin pour dépasser ce comportement difficilement toléré?
C’est à ces questions
que nous allons tenter d’apporter quelques éléments de réponse.
Depuis que la psychanayse
existe, il y a eu des psychanalystes pour se poser la question de la violence
: S.Freud, A.Aichorn, T.Reik, H.Deutsch, H.Hug Von Hellmuth, M.Klein, P.Greenacre
...
Mais dans beaucoup
de cas, les psychanalystes se sont peu risqués à se frotter eux-mêmes à la
violence, persuadés qu’ils étaient, et avec juste raison, que le cadre analytique
habituel n’était sans doute pas adapté tel quel à cette rencontre.
Pourtant quelques
uns se sont organisés de telle façon que la pensée psychanalytique leur serve
dans ces conditions extrêmes et cela nous a permis de mieux comprendre les
rapports entre la violence et la loi, entre l’enfance-l’enfant en train de
se construire-et l’introjection de la loi, en un mot, entre le sujet et ce
qui va devenir chez lui le sur-moi et l’idéal du moi.
Pendant ce temps,
la société évoluait de telle manière que le problème de la violence devenait
non seulement un problème préoccupant pour les pédagogues au sens large,
mais pour chacun des citoyens dans sa vie quotidienne. On sait l’utilisation
qui en a été faite par certains hommes et partis soi-disant politiques, et
qui a grandement contribué à en caricaturer les tenants et les aboutissants,
et finalement à en obscurcir les enjeux.
Outre chacun des
citoyens, deux catégories de personnes se retrouvent de par leur profession
dans un rapport direct avec la violence : les défenseurs de l’ordre établi,
dit-on, et tous ceux qui sont chargés de « l’accueil » des sujets
porteurs de cette violence, pour les aider à s’insérer dans le tissu social
autrement que par elle, y compris à s’en soigner. Les rapports entre ces deux
catégories de personnes ne sont pas très simples, d’autant que les médias
simplifient souvent aux yeux de leurs « spectateurs-victimes »,
l’attitude des premiers envers les seconds et vice versa.
Dans ces deux types
de professions, on dispose d’un espace symbolique dans lequel envoyer le « violent »
en cas de dépassement de l’interdit : soit la prison, soit l’hôpital psychiatrique
; cela peut indifféremment être proposé par les premiers ou les seconds, et
le nec plus ultra semble être représenté par les services de psychiatrie en
milieu carcéral qui cumulent les effets symboliques des deux espaces en question,
et également leurs réputations respectives.
L’ interwiew imaginaire
de citoyens mettrait sans doute en évidence que la population concernée par
ce genre de dispositif doit y être soumise dès l’âge de l’adolescence, et
chacun donnerait sa propre idée en fonction de son expérience de l’âge en
question. La question de la prise en charge de tels adolescents est déjà un
casse-tête (si je peux me permettre) très sérieux pour ceux qui se risquent
dans cette aventure.
Mais là où un problème
encore plus difficile commence à se poser pour nous, c’est quand l’âge des
« violents » se rapproche nettement de l’enfance et que l’on ne
peut plus considérer les enfants porteurs de la violence en question seulement
comme des pré-adolescents, même très en avance.
Un véritable problème
épistémologique se pose dans la mesure où l’on ne peut plus sérieusement présenter
le problème de la violence comme celui d’une crise d’adolescence sans doute
plus paroxysmale et spectaculaire que la moyenne, et ainsi se rassurer par
le biais de la statistique, qui est comme vous le savez, la science la plus
anxiolytique qui soit, mais que nous sommes obligés de nous pencher sur l’origine
de cette violence chez l’enfant, sur ses conséquences dans son évolutivité
psychique et, par conséquent, sur ce que nous pouvons imaginer mettre en place
pour en améliorer la problématique désastreuse et donc en freiner l’extension.
Tout cela sans tomber dans la facilité qui consisterait à globaliser le problème
de la violence du jeune enfant pour en faire un problème général, de nature
sociologique, oubliant que derrière ce symptôme, il y a toujours, c’est ma
thèse, une histoire singulière, celle d’un enfant qui présente une souffrance
qui ne peut s’exprimer autrement . Et là, nous en revenons à l’importance
de la psychanalyse comme outil de compréhension et de transformation de la
trajectoire des enfants en question ; mais à une condition au moins, celle
d’en adapter le cadre à ces sujets singuliers. La psychothérapie institutionnelle
nous a montré comment réfléchir utilement sur les transformations du cadre
en fonction de la problématique des sujets accueillis.
C’est dans cet état
d’esprit que j’ai accepté cette invitation à participer avec vous à ce colloque
courageux, et je l’espère, non-violent...d’autant que vers cette époque, j’ai
été visité par le médecin du travail de mon établissement, qui venait m’entretenir
du fait que plusieurs soignants du service avaient subi des mauvais traitements
de la part des enfants et adolescents, notamment psychotiques, que nous soignons
: nez cassé, bleus nombreux sur les jambes, les seins, pétéchies sur les testicules,
etc... « Vous comprenez docteur, dans un service de pédopsychiatrie,
c’est plutôt rare ces évènements ; d’ailleurs, dans le service de votre collègue,
il n’y en a pratiquement jamais, comment expliquez-vous cela ??? »
; ce qui m’avait laissé perplexe et désireux d’approfondir cette question...d’autant
que les solutions préconisées par l’administration consistaient à mettre à
la disposition des soignants une alarme téléphonique, voire une bombe lacrymogène,
et à organiser des stages de self defense. Vous imaginez l’ambiance et la
qualité de l’accueil dans de telles conditions. Je serai donc amené à évoquer
les aspects institutionnels de ce problème de la violence chez le jeune enfant.
Sur un plan très
différent, une occasion m ’a été offerte dans mon entourage familial
et amical de pédiatres . J’y ai souvent entendu, ces derniers temps, ces médecins
généralistes de l’enfant, témoigner de leur étonnement à la manière totalement surréaliste dont certains
parents ne semblaient pas pouvoir dire « non » à leur enfant de
deux ou trois ans, qui commençait à retourner le cabinet de consultation dans
tous les sens, à refuser toute invitation du pédiatre à faire tel ou tel geste,
à frapper durement leurs parents et à se présenter comme des enfants pour
lesquels aucune limite ne semblait exister dans leur vie quotidienne. Bref,
comme me le dit une pédiatre, il s’agit de « petits ados ».
Pas d’enfants que l’on voit une fois et sur lesquels tout jugement risquerait
de passer à côté de ce qui se passe réellement dans la vie familiale ; non,
il s’agit d’enfants connus du pédiatre, et dont il voit progressivement se
détériorer la relation entre lui et ses parents pour aboutir un jour de consultation
particulièrement difficile, à un « craqué » des parents qui
amène à un examen ensemble de la situation interactive.
Les parents « avouent »
alors leur « impuissance » dans la situation interactive,
et devant cette situation, se divisent en deux sortes de parents, les parents
fascinés par leur « petit ado », et les parents tyrannisés
par lui. Dans le premier cas, les parents témoignent assez rapidement de souvenirs
difficiles de leur propre adolescence, et notamment de leurs difficultés à
entrer en conflit avec leurs propres parents, restants des faux-soumis, en
proie à une révolte jamais vraiment exprimée, ni surtout menée jusqu’à ses
conséquences ; tandis que les seconds évoquent davantage des souvenirs infantiles
douloureux à types de carences en tous genres. A noter dans les antécédents
de ces enfants, un nombre non négligeable soit de problèmes alimentaires,
soit surtout de troubles du sommeil.
Un travail est alors
possible avec le pédiatre lorsqu’il a la chance de participer à un groupe
Balint ; mais dans beaucoup de cas, il est important de passer le relais à
un pédopsychiatre qui tentera de restaurer avec ces parents une fonction
parentale en déshérence. Nous verrons alors que la relation entre ce ou
ces parents et leurs propres parents est problématique, et que ce qui se traduit
par le comportement violent de leur enfant est en rapport avec un travail
de séparation symbolique qui, souvent, ne s’est pas suffisamment fait à la
génération antérieure : les enfants violents sont en quelque sorte mis dans
la position d’être, sinon le parent de leurs propres parents, du moins d’en
être pour une part, l’Idéal du Moi, voire le Moi-Idéal. Les parents fascinés
placent inconsciemment leur enfant plus en position d’Idéal du Moi, tandis
que les tyrannisés le gardent en position de Moi-Idéal et/ou de Sur-moi persécutif.
Une autre de mes
expériences de la fonction Balint se pratique avec les éducateurs et animateurs
des centres aérés de jeunes enfants ; ils me racontent des histoires de parents
venant leur demander d’être pour la durée du mercredi et des vacances scolaires,
« les bons parents qu’ils n’arrivent pas à être... ». Cette
demande n’est pas toujours exprimée par les parents avec l’attente anxieuse
qu’on pourrait imaginer dans de telles circonstances, mais plutôt avec une
agressivité quelquefois surprenante pour ces professionnels de la petite enfance,
par la violence à peine contenue qu’elle récèle. Par ailleurs, leur expérience
quotidienne avec les jeunes enfants, les met en présence d’une violence
ordinaire qui a été la raison invoquée pour demander la constitution de
ces groupes de travail réguliers.
Enfin, à partir de
la matrice créée à l’occasion d’un groupe de formation à la méthode d’observation
directe selon E.Bick, j’ai proposé de continuer à utiliser cette structure
groupale de façon à pouvoir y accueillir et y traiter les observations directes
de suivis thérapeutiques de bébés soumis à des interactions pathologiques. Ce
groupe, intitulé MERA-mise en récit de l’archaïque-fonctionne depuis six mois
et nous a déjà permis de travailler autour de situations de bébés chez qui
la violence dans les interactions comportementales n’était pas absente. Mais
le recul est insuffisant pour en relater plus précisément les réflexions et
les résultats pour le moment.
Voyons d’abord à
la lumière de deux histoires cliniques d’enfants pris en charge par l’équipe
de l’intersecteur de pédopsychiatrie dans lequel je travaille, comment se
présente pour nous la violence du jeune enfant. J’aborderai ensuite rapidement
ce que la sémiotique peircienne peut nous apporter dans ce domaine.
Je n’aborderai pas
cette fois un sujet auquel je suis très attaché et qui me semble pourtant
relever d’une forme certaine de violence, celle que le bébé à risque autistique
fait « subir »à son propre appareil psychique, à ses parents dans
l’interaction avec eux, et dont les manifestations sont sans doute ce qui
se manifeste de plus violent chez l’enfant le plus jeune ; j’ai déjà raconté
de telles histoires qui montrent que la violence de ces enfants est loin d’être
un vain mot, ni même une vaine chose.
Par contre, je vais
vous raconter une première histoire, celle de Nathanaël, dont la violence
ancienne a été et est encore extrêmement préoccupante.
Nathanaël
est un enfant psychotique qui a neuf ans aujourd’hui, très instable et agressif,
destructeur, qui, quand on le regarde dans les yeux, est persécuté, ce qui
le conduit à tout casser et à agresser violemment les personnes qui l’entourent.
Lorsque je le rencontre pour la première fois, il a à peine cinq ans et, après
plusieurs consultations, je lui propose une psychothérapie avec une séance
hebdomadaire dans un premier temps. A chaque séance, concrétisant très vite
le concept de « sein-toilette », je suis obligé de mettre
dans un sac poubelle les objets qu’il m’a pulvérisés et je vois bientôt arriver
le jour et l’heure de la séance avec une joie indescriptible amenant mes collègues
à envisager de me mettre sous ritaline pour diminuer mes états d’hyperactivité
maniaque...! En fait, c’est une peur incoercible qui m’envahit, et je suis
encore étonné, quelques années après, de la force de ce sentiment. Une deuxième
séance hebdomadaire est instaurée dès que possible, et un travail en pataugeoire
(type Lafforgue) est entrepris par une psychomotricienne et une infirmière
psychiatrique. Mais, très rapidement, les soignants sont dans un état proche
du « burn out » avec lui. Lors d’une réunion de supervision, je
raconte un cauchemar : « je vois Nathanaël avec des yeux comme des
dents qui me transforment en...pierre ».
Nous travaillons
cela avec d’autres soignants et ils proposent de m’aider en lui faisant un
packing. Nous avons donc adapté sa cure psychothérapique en utilisant cette
technique du packing réimportée en France, dans le XIIIème arrondissement
de Paris, par M.Woodburry à partir de Chesnut Lodge. Il a actuellement deux
séances par semaine et nous envisageons de passer à trois séances hebdomadaires.
Au cours des entretiens
hebdomadaires avec les parents lors de la première année de traitement, nous
apprenons que la maman a eu Nathanaël avec un ami d’enfance retrouvé peu de
temps auparavant, alors qu’elle souhaitait quitter son mari en raison de sa
violence. Dès sa conception, la fonction de Nathanaël a été, en quelque sorte,
d’être pour la mère, le bouclier de Persée qui reflète le regard violent du
mari et, ainsi, le pétrifie, à l’instar de Méduse, une des trois Gorgones.
Je rappelle que Persée doit rapporter la tête de Méduse pour prouver son exploit
et ainsi, éviter à Danaé, sa mère de devenir l’épouse du tyran de Sériphos.
Nous sommes donc là dans une problématique très différente de celle de l’Oedipe,
puisqu’il s’agit pour le héros fondateur de Mycènes, de renforcer chez Danaé
la fonction de mère au détriment de celle d’épouse transpossible (Maldiney).
On sait par ailleurs ce que cette structure originaire réservera comme catastrophes
innombrables à la descendance mycénienne.
Dans les entretiens
avec les parents, il est également apparu à plusieurs reprises une agressivité
latente de la mère de Nathanaël à mon égard, liée avec les épisodes de violence
accrue de son fils, comme si un rapport était possible à faire entre les affects
agressifs de la mère et la violence de son fils, la situation « initiale »
venant se rejouer dans le transfert sous la forme de ce duo pré-oedipien,
tout tiers étant à considérer comme un intrus qu’il s’agit de combattre, surtout
lorsqu’il représente la fonction paternelle ou ses dérivés.
Le statut de Nathanaël,
tantôt objet partiel pour sa mère, quasi-bouclier dont elle s’est enceinte,
tantôt sujet chargé de justifier la
séparation entre les deux époux, ne favorisait pas l’émergence dans de bonnes
conditions, de son propre appareil psychique et le condamnait à projeter et
même à s’identifier en se projetant dans l’autre, pour y survivre, mais en
déclenchant chez lui une peur incoercible. Secondairement, le vécu de dépression
des soignants dans le transfert comme mise en forme susceptible de contenir
le corps dissocié de Nathanaël en proie à la dévastation résultant entre autre
de l’apogée du sadisme infantile(M.Klein), a permis à cet enfant de pouvoir
introjecter un fond, un objet d’arrière plan primaire(J.Grotstein et
G.Haag) sur lequel bâtir sa propre identité à partir d’une interpénétration
des regards non persécutive.
Progressivement au
cours de ses séances de psychothérapie rendues possibles par l’introduction
du packing, il raconte avec un peu de vague-à-l’âme: « quand je serai
grand, j’ aurai une femme et des enfants et aussi un cheval ; je vivrai sur
une île, et je ne vous verrai plus très souvent, en tout cas moins souvent
que mes parents, et, moi, je serai très gentil avec mes enfants. »
La possibilité de
déposer dans une enveloppe psychique ses objets internes sans voir
ce fond se briser, lui permet d’expérimenter une altérité moins dangereuse
; l’énonciation nostalgique de projets pour lui dans un futur, n’est que le
signe d’une ébauche de constitution d’un appareil psychique subjectal qui
le fait passer du statut d’objet indiciaire de sa mère à celui de sujet
possible de son histoire à venir ; cette
nostalgie indique une polarisation vers la position dépressive. D’ailleurs,
à l’occasion de ses dernières vacances, sa mère nous a raconté un épisode
précédant son départ en colonie sanitaire pour quinze jours, la seule séparation
annuelle de Nathanaël avec ses parents. Cela se passe le dimanche matin ;
Nathanaël est très agité et violent avec son frère puîné et sa petite soeur
; ils les agresse avec les couverts du petit déjeuner qu’ils sont en train
de prendre ensemble ; la maman intervient et dit à Nathanaël que c’est insupportable
et qu’il n’a pas le droit de faire mal à son frère et à sa soeur. Nathanaël
redouble de violence jusqu’à ce que son père soit obligé de le monter « manu
militari » en lui demandant de rester dans sa chambre ; Nathanaël pleure,
hurle, crie et injurie son père qui ferme la porte de la chambre sans ménagements
et redescend continuer le petit déjeuner. La maman, n’y tenant plus, monte
et trouve son fils en sanglots, qui lui demande en hoquetant s’il peut lui
faire un câlin. La maman prend son fils contre elle ; en pleurant, il lui
dit : « pourquoi je n’y arrive pas maman, à me retenir, il y a un
autre Nathanaël qui est méchant, et je n’arrive pas à l’empêcher ».
Sur ces paroles, la maman se met à pleurer elle aussi. Quand Nathanaël redescend
de sa chambre, il tente de se faire pardonner par son frère et sa soeur, mais
l’enthousiasme espéré....n’est pas au rendez-vous. Lorsque nous reprenons
cette scène au retour de vacances, la maman se remet à pleurer, mais surtout,
dit-elle, parce qu’elle a été débordée par « la lucidité de son fils,
et aussi par sa dépression ». Elle me demande si, dans sa thérapie,
nous travaillons avec les personnages du méchant Nathanaël et de l’autre Nathanaël,
celui qui est débordé, et, devant ma réponse positive, elle ajoute que c’est
Nathanaël qui lui en a parlé « comme ça ». Cela me fait singulièrement
penser à ce qui, dans la religion hébraïque, se nomme le rituel de
la « ligature » ; cela vient rappeller les rapports singuliers
entre Abraham et son fils peu avant le sacrifice : « père, attache-moi
bien serré parce que je suis vigoureux et que je pourrais me détacher ».
Il y a donc deux
Isaac, celui qui est en accord avec la fonction paternelle et celui dont il
a connaissance, l’homme pulsionnel, celui qui pourrait ne pas se laisser faire
par un lien qui l’entrave, et pourrait même déborder par la force, toute la
bonne volonté qu’il déploie pour être en conformité avec le père intériorisé.
Nous voyons donc bien là la fonction du lien « en vrai », sans représentation
possible ni suffisante. Dans notre histoire clinique, cette matrice réflexive
s’avère utile dans l’élaboration voire la perlaboration du contre-transfert
actualisé dans les occasions de violence d’un jeune enfant en particulier.
Mais le dispositif
de psychothérapie individuelle a aussi, dans cette histoire, été relayé utilement
par le recours au groupe de supervision dans lequel S.Resnik intervient régulièrement,
et à l’institution qui organise la continuité du soin ; tous les deux fonctionnent
comme réceptacles psychiques des projections de Nathanaël, et sont dotés en
outre des capacités de transformation des objets bêta dans l’après-coup,
non seulement dans une logique du sens (G.Deleuze) véhiculée par le
langage, mais aussi dans une logique concrète, garante de la qualité de la
vie quotidienne, et qui, sans cela, serait rapidement livrée à la seule loi
du Talion. Dans cette proposition de prise en charge de Nathanaël par une
« constellation transférentielle »(Oury), le
packing a joué le rôle de messager concret du processus de matérialisation
dont parle B.Cramer pour rendre compte du fait que l’enfant « peut
incarner dans son corps ou dans son théâtre comportemental toute une série
de conflits intrapsychiques de sa mère ».
Nathanaël cherche
donc désespérément un contenant pour ses pensées insues, ou, comme nous le
comprenons en sémiotique, un type pour ses tessères. Tous les
comportements de violence sur des objets et sur des personnes sont des tessères
de Nathanaël à la recherche de types de violence symbolique dont l’exhumation
a pris le temps de déroulement du transfert et de l’alliance thérapeutique
avec les parents. Le pack joue pour les soignants le rôle de tessère d’un
contenant dont on peut casser sans fin les répliques mais dont le type est
incassable, indestructible, plus fort que la violence qui émerge de Nathanaël.
Dans cette histoire clinique, Nathanaël nous montre que la violence peut incarner
la présence, dans sa relation avec le monde, de son défaut fondamental de
la fonction forclusive, le refoulement originaire n’ayant pas
fait, chez lui, son oeuvre civilisatrice de permettre le refoulement et la
mise en place des processus de symbolisation : par sa violence il continue
à être le bras séculier du fantasme maternel d’avoir à se défendre contre
le danger d’un mari violent.
Dans son dernier
ouvrage, Joyce Mac Dougall introduit en commentant le concept de Moi-peau
de D.Anzieu, ceux de Moi-odorat, de Moi-respiratoire, de Moi-viscéral et surtout
de Moi-musculaire, qui, dit-elle, « parlent d’eux-mêmes en tant que
signifiants préverbaux. Ceux-ci circulent entre la mère et son bébé et sont
fondamentaux dans la structuration précoce de la psyché. Il est important
de souligner que ce ne sont pas ces perceptions elles-mêmes qui nous intéressent,
mais avant tout la façon dont elles
sont psychiquement enregistrées. En partant du langage corporel, il nous est
loisible de nous demander de quels signifiants il s’agit alors. En ce qui
concerne les signifiants non langagiers, il est important de reconnaître que
des signifiants infraverbaux ne peuvent être refoulés dans le sens que Freud
donne au refoulement, c’est-à-dire celui d’un mécanisme psychique qui maintient
dans l’inconscient des représentations liées aux pulsions par l’intermédiaire
de la pensée verbale et des souvenirs qui sont source de douleur mentale.(...)La
non-médiation de ce qui est la force du pré-verbal empêche la prise de conscience
et toute tentative pour capter les représentations psychiques lourdes de contenu
affectif. Il en résulte que les patients chez qui ce type d’économie psychique
prédomine, risquent de ne pas pouvoir se représenter mentalement l’impact
des évènements et des relations externes, tout comme les demandes provenant
de leur monde interne. Le contact qu’ils entretiennent avec leur propre réalité
psychique a tendance à se trouver appauvri. Je pense en particulier aux coupures
des messages affectifs, alors que la fonction première de ces messages devrait
être d’assurer la liaison entre soma et psyché. De telles coupures , comme
nous le savons, donnent souvent lieu à une économie psychique dominée par
les conduites addictives ou par une forte tendance à somatiser. Ces actes
divers prennent en quelque sorte la place des mots et constituent ainsi une
forme de communication primitive. »
[1]
Cette longue citation
me permet de proposer l’hypothèse suivante : la violence chez le jeune
enfant ne vient-elle pas jouer dans son corps, à l’aide d’une fonction dévolue
au Moi-musculaire, la communication primitive d’un vécu irreprésentable, sa
somatisation. Mais cette « somatisation » a ceci de particulier
qu’elle implique le corps de l’autre comme destinataire, se démarquant ainsi
des somatisations plus archaïques, les classiques psychosomatoses, qui
n’impliquent pas le corps de l’autre dans leur message quasi-autistique. Je
rappelle par ailleurs que Freud présente le système musculaire comme partiellement
effecteur de la pulsion de mort :
« Par suite
de la mise en liaison des organismes élémentaires unicellulaires en êtres
vivants pluricellulaires, on serait parvenu à neutraliser la pulsion de mort
de la cellule prise isolément et à dériver les motions destructrices sur le
monde extérieur par l’intermédiaire d’un organe particulier. Cet organe serait
la musculature et la pulsion de mort se manifesterait dès lors-pourtant selon
toute vraissemblance de façon seulement partielle-contre le monde extérieur
et d’autres êtres vivants, en tant que pulsion de destruction. »
[2]
Le moi-musculaire serait
ainsi saturé en pulsion de mort et théâtraliserait par la violence sa prévalence
sur la pulsion libidinale. Lorsqu’il y a recherche effrenée d’une re-présentation
à un moment auquel l’affect fait irruption et implique la représentation,
tout se passe comme si l’enfant se trouvait dans un trou d’angoisse duquel
la seule solution expérimentée par lui d’en sortir est de « fabriquer »
à défaut d’une re-présentation, une « présentation » du masque
de douleur ou de souffrance d’un personnage
de son enfance comme répondant de lui à cet instant de l’angoisse. Il s’agit
d’une secondéisation de l’angoisse par le recours au corps. La violence sur
l’autre vient remplacer là le rôle de la ficelle de la bobine du Fort-da qui
a disparu ; il y a donc carence fondamentale de symbolique. La ficelle tonique
de la violence, métonymique de l’angoisse, est tissée de la pulsion de mort,
tandis que la ficelle du Fort-da, elle, est tissée de libido, liant la représentation
avec un objet qui la représente en son absence, c’est-à-dire métaphorique
de l’objet. Les impossibilités à dire « non » pour les parents,
ou à accepter le « non »pour les enfants, sont autant de difficultés
à fabriquer la ficelle métaphorique ; elles sont en rapport avec un difficulté
de la fonction paternelle que l’exemple de Nathanaël nous a permis de repérer
dans le contre-transfert.
Une telle proposition
contient en elle un corollaire institutionnel, puisque dans le cadre du contre-transfert,
le corps de l’autre va inévitablement être sollicité violemment ; les corps
des acteurs de l’institution, puis leur image du corps, vont ainsi devenir
une surface d’inscription de cette violence, un peu comme dans « La colonie
pénitentiaire » de Kafka, où la loi transgressée par le délinquant est
inscrite dans sa chair même ; c’est seulement en travaillant sur la fonction
sémaphorique des soignants que du sens va pouvoir émerger en réponse à la
violence ; pour éviter des solutions qui favorisent la réapparition de la
mentalité asilaire, il va donc falloir traiter cet aspect de la violence qui
en conditionne la compréhension, au sens freudien.
C’est pourquoi dans
notre service, à côté des très nombreux groupes de supervision possibles pour
tous les soignants qui prennent en charge des enfants en grandes difficultés
psychopathologiques, il nous est apparu essentiel de réfléchir à une organisation
du « collectif », cette « machine abstraite qui élabore
la loi du groupe » comme le définit J.Oury, qui rende possible la prise
en compte de tous ces éléments, favorisant la position de soignant en tant
que sujet responsable de son engagement thérapeutique. L’autogestion relative
des soignants après « appropriation de leurs moyens de production
...du soin » a été la principale innovation de notre équipe ; cela
ne facilite pas, il faut bien vous l’avouer, mes relations avec la hiérarchie
hospitalière... C’est toute la problématique de savoir, en tant que
soignant quelque soit son statut, comment faire-avec sa propre violence, sans
déboucher sur le sadisme ou l’humiliation de l’enfant ; cela pose la question
du « contre-transfert institutionnel »(F.Tosquelles), celle
des espaces de dérivation et de sublimation des soignants « pour deux ».
Il s’agit de pouvoir travailler dans le collectif la notion de fonction paternelle
de telle manière que cette possibilisation soit effective et non pas supposée
; nous avons déjà vu que cela nécessite un dispositif d’équipe qui rende possible
les initiatives des soignants et notamment leurs prises de positions dans
telle ou telle fonction soignante, comme fonction paternelle ou comme fonction
maternelle ou comme autre fonction dans le contre-transfert.
Envisageons maintenant
le deuxième enfant dont je souhaitais vous parler.
Clyde est un garçon
de quinze ans, dont la violence très importante monte en miroir dès qu’une
limitation de ses demandes apparaît chez les soignants. Son hospitalisation
qui remonte à l’âge de cinq ans, a été marquée très tôt du sceau de la violence.
Nous pouvons dire qu’il a défrayé la chronique de son service pendant des
années ; là, il vient d’être réhospitalisé dans notre service parce que sa
mère avait changé de lieu d’habitation. La violence institutionnelle fait
donc partie de son périple en psychiatrie...Récemment, il menace un autre
adolescent avec un couteau (le père est boucher) sur la carotide, puis obtient
du soignant présent qu’il satisfasse à plusieurs de ses caprices . Je décide
de porter plainte contre Clyde pour pouvoir commencer à le soigner vraiment
en fixant des limites au delà desquelles, ni lui ni moi, ne sommes les maîtres,
inférant ainsi que la Loi me castre symboliquement moi-aussi de la toute-puissance.
Le samedi matin je me rends chez les gendarmes pour cette plainte avec l’infirmier
psychiatrique ; le lundi, j’apprends à la réunion de synthèse que, pendant
le week-end chez sa mère, Clyde s’est fait mordre le pénis par un chien, sur
le trottoir devant chez lui. Or Clyde a été mis à la porte avec sa mère de
chez son père, alors qu’il avait trois ans, et il a vécu quelque temps « sur
le trottoir » avec sa mère, avec tout ce que comporte ce souvenir
traumatique de plans différents. Son enfance avait ensuite été émaillée de
problèmes graves de comportement violent, le menant successivement d’établissements
spécialisés en hôpital psychiatrique. Tantôt corrigé, tantôt neuroleptisé
cruellement, jamais, dans la kyrielle des éducateurs et des soignants victimes
de sa violence sans limite, aucun d’entre eux n’avait eu l’idée, tout simplement
par respect de sa dignité, de porter plainte contre le « Clyde violent »
pour aider le Clyde incapable de l’empêcher d’être violent. Il aura
fallu attendre dix ans (de l’âge de cinq ans à celui de quinze ans) la rencontre
de cet adolescent avec une nouvelle équipe soignante pour sortir du sillon
dans lequel il avait été semé... La question de la culpabilité objective se
pose inévitablement soit sous forme d’un sur-moi archaïque (l’oeil était dans
la tombe et regardait Caïn) soit sous forme des pulsions libidinales et destrudinales
intriquées, dont les représentations « manquantes » émergent sous
forme de passage-à-l’acte.
Lors d’une rencontre
récente-on ne se quitte plus depuis que j’ai porté plainte contre lui-il me
dit avec un large sourire : « maintenant, j’ai compris qu’il faut
que j’obéisse « au(x) loi(s) et à l’oeil », puis devant ma question
quasi-réflexe « aux lois ? », il répond : « ben
oui, aux gendarmes, quoi ! ».
Je lui dis alors : « d’accord pour les gendarmes qui sont maintenant
entre nous, mais pourquoi à l’oeil? » « eh ben, pour pas
avoir d’amende à payer ». Plus tard, nous parlons de ses projets
d’avenir et il me dit : « je veux être éboueur, je veux ramasser les
poubelles sur les trottoirs ; il faut bien que les trottoirs soient propres».
Comme pour confirmer mon inférence abductive au sujet de la fonction du trottoir,
mon collègue et ami, le docteur D.Petit, avait pu entendre Clyde raconter
au cours de sa séance psychothérapique, à propos de sa violence, une association
consécutive à un rêve dans lequel il ressentait une forte excitation sexuelle
: la femme avec laquelle il faisait ainsi l’amour n’était autre que sa mère.
Là encore, bien que
très différemment, nous sommes dans une histoire dans laquelle la violence
est dirigée contre ceux qui voudraient le séparer de sa mère, ou ceux qui
prétendent agir avec lui d’une façon toute paternelle en lui indiquant des
limites qu’il ne veut pas accepter ; en quelque sorte, en le jetant sur le
trottoir avec sa mère et en le livrant sans que l’oedipe se soit mis en place,
à la toute-puissance de son désir incestueux, ou même, pour paraphraser Prévert,
inces-tueur. Contrairement à Nathanaël, la dimension névrotique, même si elle
est fortement teintée de ce que Szondi et Schotte appellent l’hystéro-épilepsie,
permet à Clyde d’être remis en position de sujet dès que la Loi est à nouveau
en position tierce, là par le dépôt de plainte. Sinon, la loi du Talion est
le recours à un archaïque dans lequel s’enracine son histoire traumatique
et oedipienne.
Là encore, mais sur
un autre mode, l’aspect institutionnel était primordial à prendre en compte
dans la mesure où la peur avait fait irruption dans l’équipe et amenait à
des solutions retaliatrices inacceptables mais néanmoins existantes ; se drapper
dans sa dignité de moralisateur et demander aux soignants d’arrêter de telles
pratiques est le comble de l’hypocrisie, et en tous cas, peu compatible à
mes yeux avec une éthique psychanalytique.
Nous voyons donc
que le comportement d’un enfant est, ou devient violent quand une re-présentation
qu’il appelle de ses voeux plus ou moins consciemment vient à manquer ou à
défaillir. Il s’agit d’un signe qui est exprimé par le corps, dans la secondéité,
avec une qualité qui l’accompagne, la violence, en priméité, mais dontla particularité
est qu’il ne peut pas se dire autrement, notamment en tiercéité. Nous allons
voir comment la violence semble résulter d’un court-circuit de la tiercéité
dans les interactions fantasmatiques et symboliques.
Si l’on retient que
la sémiotique est la science qui étudie le problème de la constitution de
la sémiose dans les échanges humains, il est intéressant de se pencher sur
la mise en place de la sémiose chez l’enfant. Avec Peirce, le signe se travaille
selon trois axes différenciés : l’objet, son representamen et l’interprétant
; on convient que le fonctionnement psychique peut être étudié en trois catégories,
la priméité, la secondéité et la tiercéité, selon le niveau auquel le signe
est envisagé.
Vous arrivez par
l’autoroute à Chartres. Un panneau vous représente un dessin de la cathédrale
: c’est le signe que vous arrivez dans une ville célèbre pour sa cathédrale.
Il s’agit là d’une icône. Vous continuez et vous apercevez les flèches et
le toit vert de la cathédrale ; il s’agit là d’un indice. Puis vous voyez
enfin écrit sur un panneau « Cathédrale de Chartres ». Cette écriture
est un symbole. Ces trois niveaux, icône, indice et symbole figurent les relations
entre le signe et l’objet qu’il représente. Mais si pour Peirce cette dimension
est importante, elle ne suffit pas , car il est important de considérer comment
le signe se présente-c’est le representamen- et l’effet qu’il produit chez
celui qui le reçoit-l’interprétant.
Le representamen
comprend trois formes : le qualisigne ou ton, le sinsigne ou trace et le légisigne
ou type. L’interprétant trois également : le rhème, le dicisigne et l’argument.
Le qualisigne ou
ton concerne la qualité de l’affect qui colore votre rapport à la cathédrale
de Chartres ; selon que vous vous souvenez de la merveilleuse visite que vous
y avez faite ou de la colère qui vous a prise lorsque les gendarmes vous ont
arrêté alors que vous rouliez à 160 à l’heure, le qualisigne de bonheur ou
de colère va venir affecter votre image du corps par l’intermédiaire d’un
signe ou trace. Dès que vous allez prononcer le mot « Chartres »
pour vos passagers, il s’agit d’un légisigne ou type. Mais lorsque vous prononcez
le mot en question, et que vous vous sentez envahi par une tension musculaire
dont vous ne comprenez pas encore les causes déterminantes, il s’agit d’un
rhème : si je suis contracté sur mon volant, ça peut être pour ça ou pour
ça. Puis le souvenir du procès-verbal vous revient : être contracté veut dire
ce souvenir. Enfin, apaisé puis philosophant, vous vous dites : tiens c’est
vrai, à chaque fois que je suis tendu en voiture, c’est plutôt en raison d’un
mauvais souvenir : cela devient un argument. Dans ce registre, nous parlerons
d’un comportement violent : c’est donc un sinsigne ou trace, indiciaire rhématique,
tant que le sens en reste caché. Chez Nathanaël, le travail psychothérapique
le fera advenir comme sinsigne indiciaire dicente, alors que chez Clyde, le
comportement violent pourra après levée du refoulement devenir un légisigne
ou type indiciaire dicent ; ce symptôme était chez lui la tessère d’un type.
Ces précautions pédagogiques
étant prises, dans ma thèse de sémiotique soutenue récemment, sous la direction
de Michel Balat, j’ai tenté de démontrer que les différents niveaux d’interaction
entre le bébé et ses parents pouvaient être référés aux trois catégories peirciennes
: les interactions affectives à la priméité, les interactions comportementales
(et biologiques) à la secondéité et les interactions fantasmatiques et symboliques
à la tiercéité.
Tout se passe comme
si Nathanaël et Clyde étaient pris dans une ambiance, un contexte de violence
non exprimée clairement, dès leur conception ou leur plus jeune âge, qui venait
s’inscrire puis se traduire dans le qualisigne de leur comportement par sa
violence.
Les interactions
affectives, en priméité, ont ceci de particulier qu’elles utilisent peu de
moyens de transformation : l’angoisse chez l’un interagit en entraînant l’angoisse
chez l’autre (l’angoisse transmise de P.C Racamier) ; l’apaisement agit de
même ; chez le bébé et chez l’enfant encore très dépendant, la fonction de
re-présentation est assurée pour une part, par le parent.
En ce qui concerne
les interactions comportementales, dont le dialogue tonique est un bon exemple,
on voit déjà apparaître des éléments de défenses qui transforment suffisamment
les interactions : soit l’enfant s’adapte et il y a un bon dialogue tonique,
soit il est en dysrythmie avec sa mère et le dialogue devient dysharmonique.
Par contre, le troisième
niveau, celui des interactions fantasmatiques, un sujet, une personne a déjà
commencé à dérouler une histoire et le langage y a nécessairement articulé
des souvenirs en première personne, et là, vont se jouer toutes les problématiques
transgénérationnelles.
Nous sommes donc
devant le constat suivant : les signes comportementaux violents réunissent
les niveaux de priméité et de secondéité, mais n’affichent pas leur tiercéité.
Et pourtant, personne ne peut dire qu’un
comportement violent soit gratuit. Il y a donc deux possibilités qui
sont illustrées par les deux histoires cliniques rapportées :
- celle de Nathanaël
dans laquelle le sens de la violence est insu de l’enfant lui-même, mais s’origine
dans une séquence historiale maternelle, montrant ainsi à l’oeuvre le processus
de forclusion ; il s’agit d’un passage problématique de la secondéité à la
tiercéité, voire d’un passage impossible, comme le souligne D.Roulot en parlant
dans ce cas de « secondéité pure » ; l’inscription du symptôme comportemental
violent dans la mémoire du Moi-musculaire semble difficilement dépassable
par la seule parole interprétante; d’autres solutions, plutôt orientées vers
l’apaisement ont d’abord été tentées, telles que le packing, avant de s’appuyer
sur l’apaisement comportemental pour mettre la chose en lien avec le mot,
puis la représentation de chose avec la représentation de mot, c’est-à-dire
un travail psychothérapique.
- celle de Clyde
par contre, raconte à l’envi que le sens de la violence après un travail de
restauration du cadre et de son articulation avec la loi, peut émerger du
travail psychothérapique après levée du refoulement. La tiercéité fait à nouveau partie des possiblités du signe. Son
articulation symbolique est opératoire.
En conclusion, en
partant d’histoires cliniques et en essayant d’en lire la psychopathologie,
et avec l’aide de la sémiotique, la qualité de violence du comportement du
jeune enfant est, chez le psychotique, la marque de l’impossibilité d’un lien
solide entre l’acte et sa pensée (H.Wallon), entre le niveau de secondéité
comportementale et le niveau de tiercéité langagière, et figure d’une façon
intéressante l’attaque du lien dont parle W.R Bion. La capacité fantasmatique
est empêchée et la tension se résoud par la fonction du Moi-musculaire en
rapport avec la pulsion de mort, tandis que chez le « névrosé occidental
poids moyen », le lien peut être restauré et lui permettre de se ré-approprier
le sens de ce comportement qui valait pour une représentation.
Il en résulte que
les enfants psychotiques nécessitent un dispositif institutionnel qui rende
possible les trois fonctions utiles à leurs soins : une fonction phorique
: les membres de l’équipe accueillent l’enfant et ses symptômes et proposent
de le porter sur leurs épaules psychiques avant qu’il ne se porte lui-même,
une fonction sémaphorique : les signes en provenance de cet enfant viennent
se déposer dans l’appareil psychique des soignants grâce à l’occurence transférentielle,
une fonction métaphorique : les soignants élaborent et perlaborent ces signes
de l’enfant et font le travail de mise en sens ; c’est-à-dire de construction
du lien auquel l’enfant peut dès lors s’identifier lorsque l’angoisse le submerge
et le coupe de toute représentation. Le sémaphorique est sans doute la porte
qui permet de passer de la psychopathologie à la sémiotique, puisqu’il y est
bien question de ce collectif soignant qui accueille dans ses appareils psychiques,
le signe et ses infinies variations, et va ainsi le traiter dans ses institutions
complexes.
Si une seule raison
existe pour que les institutions continuent leur mission, c’est bien celle
de servir pour de tels enfants de filets qui les sauvent du péril de leurs
tentatives de maîtriser la chute et l’écrasement par leurs acrobaties psychotiques
au-dessus du vide.