THERAPEUTIQUES INSTITUTIONNELLES

 

EMC-Psychiatrie

 

Pierre Delion

 

[1]

                               « Sans la reconnaissance de la  valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît…[1] »

                                                                                                                                             François Tosquelles

 

                               « N’avons-nous pas le devoir de rendre « habitables » ces lieux désertiques dans lesquels se sont égarés, souvent à jamais, ceux que nous nommons psychotiques ? [2]»

 

                                                                                                                                             Jean Oury

 

« Un des principes fondamentaux de la Psychothérapie Institutionnelle, et cela ne surprendra personne puisqu’il s’agit de psychothérapie, pourrait être qu’elle est une entreprise de dévoilement méthodique de  la vérité. [3]»

                                                                                                                    Roger Gentis et Horace Torrubia

 

Les thérapeutiques institutionnelles appartiennent désormais à l’histoire de la psychiatrie et, leur importance dans les pratiques et les théorisations psychiatriques contemporaines n’est plus à prouver. Partant de la nécessaire critique radicale de l’asile, dominant jusqu’à la deuxième guerre mondiale, les thérapeutiques institutionnelles ont ensuite montré leur fécondité dans la transformation de la psychiatrie. Aujourd’hui, les thérapeutiques institutionnelles démontrent, plus que jamais, le visage humain que la psychiatrie doit préserver en insistant sur les pratiques concrètes qui mettent le sujet, bien qu’il soit malade mental, au centre de sa « guérison ».

 

Les enjeux qui se font jour autour des thérapeutiques institutionnelles sont le résultat de simplifications qui ont beaucoup pesé sur sa crédibilité ; en effet, le fait que ces thérapeutiques soient qualifiées d’institutionnelles les a fait passer pour liées aux établissements qui en ont dans un premier temps hébergé les développements. Suivant cette observation au pied de la lettre, il devenait simple de conclure que la psychiatrie s’orientant vers des solutions extérieures à l’établissement, sous-entendu hospitalier, les thérapeutiques qui avaient fleuri dans les institutions, et en avaient certes permis une relative transformation, devenaient caduques dès lors que celles-ci quittaient les dites institutions. C’était faire trop peu de cas de la différence importante introduite par Tosquelles entre « établissement » et « institution ». Nous verrons que, si les deux sont nécessaires, ils ne sont pas superposables l’un à l’autre. Si nous confondons les plans, alors les thérapeutiques qui pourraient sortir de l’établissement pour soigner les patients dans la cité au plus près de leur vie quotidienne, ce que la psychiatrie de secteur a réalisé, ne pourraient plus être institutionnelles ; tandis que si nous attribuons à l’institution d’une thérapeutique entre un patient et ses soignants les qualités qui sont utiles à sa continuité, alors la thérapeutique institutionnelle devient le dispositif de soin nécessaire à un patient quelles que soient les modalités qui seront nécessaires à sa réalisation tout au long du traitement de ce patient-là.

A un moment crucial de la psychiatrie au cours duquel la politique de soin semble guidée essentiellement par des considérations économiques, cette distinction revêt la plus grande importance puisqu’il s’agit de pouvoir continuer à travailler avec les patients tout le temps qui sera nécessaire à leur soutien psychique ; et dans ces conditions, la logique des soins ne peut se résoudre à une simple équation dans laquelle l’urgence est le seul moment relevant du sanitaire, tandis que le « reste » du temps, celui de la chronicité, relèverait du social ou du médico-social. La maladie mentale, dans sa dimension de chronicité, soumet le patient à une urgence quotidienne. Les thérapeutiques institutionnelles contribuent, par leurs réflexions à ce sujet, à organiser les soins de telle manière que le patient puisse compter sur nous dans la durée, sans pour autant prétendre à être les seuls capables de le faire ; bien au contraire, les articulations nombreuses avec tous les partenaires du patient, chacun avec sa spécificité, sont une des avancées que les thérapeutiques institutionnelles ont théorisées et permises.

Enfin, sur le plan sémantique, il est maintenant admis que le mouvement de Psychothérapie Institutionnelle est un des principaux courants, et qu’avec les autres lectures réalisées autour de la féconde articulation « psychothérapie » et « institution », ils constituent ensemble « les Thérapeutiques Institutionnelles ». Aujourd’hui, l’enjeu de cet « ensemble » est considérable.

 

POSITION DU PROBLEME

 

L’humain, l’accueil des différences psychopathologiques et l’intérêt des systèmes anti-ségrégatifs

L’humain.

 

La psychiatrie est une branche de la médecine qui a la perspective et prend la responsabilité de traiter les maladies mentales des enfants et des adultes. Mais dans cette discipline, plus encore que dans les autres, la personne qui porte les symptômes psychiatriques doit être prise en considération et accueillie avec la plus grande attention. Il s’agit donc d’une médecine de l’humain, et l’importance de cette manière de poser le problème tient notamment au fait que les nouvelles donnes scientifiques, économiques et administratives pourraient laisser penser qu’il s’agit désormais d’un problème secondaire. Il n’en est rien et nous verrons comment cette position éthique est déterminante dans la thérapeutique, et plus précisément dans la Psychothérapie Institutionnelle. En effet, pas de travail psychothérapeutique sans accueil de l’humain.

L’accueil des différences psychopathologiques

 

L’importance de l’humain est en rapport direct avec le fait que souvent la rencontre avec le malade mental se produit au moment le moins propice à sa reconnaissance en tant qu’autrui, puisqu’il vient au contact du psychiatre et de son équipe à un moment de décompensation dont les modalités sont décrites dans la sémiologie psychiatrique : dépression, suicide, délire, passage-à-l’acte, manifestations inhabituelles, bizarres, étranges, retrait…

Il y a donc lieu de travailler avec les soignants une fonction d’accueil qui permette une rencontre avec cet autrui en déshérence psychopathologique dans de bonnes conditions pour son avenir.

Cette ambiance accueillante sera déterminante pour approcher ce patient et faire avec lui un véritable travail diagnostique, c’est-à-dire entrer en contact et faire connaissance avec lui dans le temps et dans l’espace.

Respecter ces différences psychopathologiques dans le souci de les rapporter à une structure pathologique, quand c’est le cas, c’est permettre à ce patient de se « défendre » de sa maladie en lui proposant de s’adosser sur le dispositif qui prétend le soigner. Nous verrons l’importance de ces deux plans, témoins de deux types différents d’aliénation mentale et sociale. De plus nous observons souvent en psychiatrie que la thérapeutique commence dès la première rencontre, comme si à chaque fois, toute notre histoire était à nouveau mobilisée.

 L’intérêt des systèmes anti-ségrégatifs

 

Pour que ces précautions ne soient pas de pure forme et préservent leurs potentialités personnelles exploitables, il convient de pouvoir accueillir les patients dans des espaces qui ne préjugent ni de leur pathologie, ni du pronostic qui lui est attaché. C’est pourquoi la Psychothérapie Institutionnelle organise un dispositif de soins de façon non ségrégante pour préserver, chez chaque humain présentant des problèmes psychopathologiques, ses capacités de ré-organisation ultérieure, et ne pas lier ses soins aux seuls résultats standards proposés par la voie des spéculations statistiques. Chaque être humain est singulier, et quand bien même des analogies peuvent être trouvées entre plusieurs, la psychiatrie, à la recherche de ce qui fonde l’identité sur laquelle chacun peut s’appuyer, se doit de construire pour chaque patient une thérapeutique « sur mesure ».

 

Les psychoses

 

Parmi les patients qui présentent les différences les plus marquantes sur le plan psychopathologique, la psychose vient au premier rang. Cette pathologie de la personne(Schotte), en mettant en cause la construction de leur personnalité, va aboutir à des spécificités dans leurs modes de décompensation qui créent souvent la nécessité d’un accompagnement thérapeutique important, à la mesure de la perte d’autonomie psychique de ces sujets. Et c’est principalement pour les personnes psychotiques que des établissements psychiatriques ont d’abord été pensés, puis progressivement, les équipes soignantes sont devenues la pierre angulaire de leur accueil et de leur traitement, aboutissant à la notion fondamentale d’institution. Cette conception de l’institution est donc corrélative des patients les plus en difficultés psychopathologiques, qui ont besoin, en cas de décompensation, d’un lieu et surtout d’une équipe soignante pour les accueillir et les soigner. Parmi ces patients les plus gravement atteints, les personnes psychotiques représentent une très grande proportion d’entre eux. Hélène Chaigneau « propose de replacer les « thérapies institutionnelles »dans la perspective qui les a vues naître :  essentiellement un mouvement de recherche et d’analyse de la pratique des soins et de l’aménagement du collectif d’accueil des sujets psychotiques »[4].

Nous pouvons dès maintenant proposer une équation simple alliant la gravité de la pathologie au « poids » des institutions requises : un patient névrosé ou déprimé peut bénéficier d’une prise en charge individuelle par diverses méthodes thérapeutiques parce que son intégration socio-familiale reste suffisante. A l’opposé un patient schizophrène délirant très angoissé a besoin d’un « abri psychique » beaucoup plus conséquent, constitué habituellement par une équipe soignante dont il devient dépendant par nécessité. L’institution que le névrosé va créer avec son psychothérapeute est très « légère » si on la compare à la « lourdeur » de celle que l’adulte malade schizophrène ou l’enfant autiste vont progressivement créer avec leur équipe soignante. Les problèmes institutionnels posés dans les deux cas sont très différents, non pas tant en nature qu'en taille, et la psychothérapie institutionnelle consiste à prendre en considération aussi tous les éléments de cette deuxième situation, étant entendu que l’équipe soignante qui sera capable d’assumer cette deuxième situation sera en mesure de résoudre les problèmes inhérents à la première. Mais un des principaux problèmes à dépasser dans les deux cas sera l’apparition des « résistances » à la fois au traitement sur le plan psychopathologique, et aux changements sur le plan de l’organisation des soins. En effet, « les phénomènes de résistance se déclenchent en progression géométrique dans notre action thérapeutique, lorsque l'on passe de la psychothérapie individuelle à la psychothérapie de groupe, puis à la psychothérapie institutionnelle ».[5] Cela va amener les acteurs de ce mouvement à approfondir le champ psychanalytique et tout ce qui en découle directement. Dans cette perspective, on peut également retenir la proposition logique de Oury « A l’extrême, nous pouvons dire que la psychanalyse est un cas particulier de la psychothérapie institutionnelle »[6].

La thèse défendue par le mouvement de la Psychothérapie Institutionnelle s’appuie donc sur l’aphorisme « Qui peut le plus, peut le moins ». Si un service et une équipe soignante sont dans les dispositions qui rendent possibles les soins aux personnes psychotiques, alors a fortiori pourront-ils soigner les patients porteurs d’autres pathologies psychiatriques moins « envahissantes ». Nous verrons les conséquences que nous devons en tirer.

 

La psychothérapie et les institutions

 

Nous avons vu qu’il s’agit d’accueillir les patients quels que soient leurs difficultés psychopathologiques et de les soigner d’une façon humaine en s’appuyant sur une démarche diagnostique approfondie. Cette ambition nécessite la mise en place d’une méthode thérapeutique basée sur la pensée psychothérapique, orientée par elle et devant s’adapter à toutes le formes de pathologies psychiatriques, des plus bénignes aux plus graves. Les institutions en sont alors les corollaires obligés et leur complexité varie en fonction des patients. Voyons ce qu’il en est de ces deux concepts de psychothérapie et d’institutions.

Psychothérapie

 

La psychothérapie est représentée par l’ensemble des méthodes qui permettent de traiter l’appareil psychique en souffrance. Si des approches de cette problématique existent avec plus ou moins de fortune depuis l’antiquité, c’est principalement à partir du siècle des lumières que la conception philosophique de l’homme en a permis l’avènement progressif sous une première forme, celle du « traitement moral »(Pinel), puis, un siècle plus tard avec la découverte de l’inconscient par Freud, sous sa forme élaborée, la psychanalyse. Nous verrons comment la psychanalyse est le modèle d’une praxis qui a profondément révolutionné l’approche de la souffrance psychique de l’homme et ainsi, grandement contribué à fonder des dispositifs thérapeutiques complexes de nature à permettre aussi son utilisation pertinente dans les pathologies les plus graves. Il apparaît donc clairement que la démarche psychothérapique a pour but aujourd’hui de redonner du sens aux symptômes entendus comme signes de la souffrance psychique humaine, en les resituant dans l’histoire d’un sujet. Il va de soi, dans cette conception de la psychothérapie, que tout ce qui concoure à diminuer cette souffrance par ailleurs, contribue, par une action sur le cadre de la psychothérapie, à favoriser l’expression d’un langage contenant en lui une part des éléments dont le sens a fait défaut jusqu’alors.

Institutions

 

Michaud[7] fait un point très complet sur la question des institutions. Elle en retient quelques grandes lignes utiles à notre propos : « La fonction essentielle de l’institution est d’être un système de médiations permettant l’échange inter-humain à plusieurs niveaux »[8]. Elle cite la définition de Deleuze : « les institutions sont des systèmes organisés de moyens destinés à satisfaire des tendances, médiations entre l’individu et la société ».[9] Puis elle nous propose son point de vue : « L’institution est une structure élaborée par la collectivité tendant à maintenir son existence en assurant le fonctionnement d’un échange social de quelque nature qu’il soit »[10]. Elle commente cette proposition de la façon suivante : « Le groupe psychiatrique devra donc en premier lieu intégrer cet homme non intégrable, et ceci, non en lui présentant un cadre tout fait dans lequel il doive se perdre, mais au contraire en modifiant les cadres antérieurs, à la mesure de sa personne »[11]. Plus loin, elle indique : « La fonction de l’institution d’assurer les échanges inter-humains prend ici une portée particulière de devoir jouer dans un milieu où par définition, il y a rupture de l’échange ; chacun des individus qui s’y trouvent étant remarquable par son incapacité soit à se satisfaire des institutions existantes, dans la société, si ces institutions sont jugées aliénantes, soit à vouloir consciemment les transformer ou en inventer d’autres »[12].

Et enfin « C’est précisément pour régler cet échange entre la demande(Lacan) du sujet et la réponse que lui apporte le groupe que va se placer l’institution »[13].

Il ressort de ces définitions du concept d’institution qu’il y a tout lieu de ne pas le confondre avec celui d’« établissement ». Ce qui est établi par notre constitution : l’ancien texte de loi de 1838 « Il est créé dans chaque département un asile d’aliénés… », et le nouveau « Le secteur est le mode organisationnel de la psychiatrie en France… », ne préjuge pas de ce qui se développera dans son cadre général à savoir, ce qui s’institue entre un malade mental et ceux qu’il désigne pour l’accueillir et le soigner. Dans cette logique, l’institution est le chaînon manquant entre le sujet et les autres. Il s’agit d’une co-construction entre ce sujet malade et les autres , chargés de le soigner. Sous un certain rapport, c’est un objet transitionnel qui met en relation le sujet et les autres, un objet doté de capacités d’adaptation « suffisamment bonnes », mais aussi de possible pérennisation sans destruction, jusqu’à ce que des représentations internes permettent de se passer de cet objet « institution ».

La psychothérapie institutionnelle vise donc à structurer et aménager les équipes soignantes psychiatriques de telle façon qu’elles soient aptes à la pratique de psychothérapies véritables qu’elles qu’en soient les modalités. « Les rapports entre institutions et comportement psychothérapique dans l’institution sont liés dialectiquement »[14].

Pertinence de la Psychothérapie Institutionnelle ; intrication avec la Psychiatrie de secteur

 

Il m’arrive souvent de définir la Psychiatrie de secteur comme la condition de possibilité d’exercice de la psychiatrie tandis que la Psychothérapie Institutionnelle en est la méthode organisatrice, pour indiquer comment ces deux mouvements historiques sont profondément intriqués et constituent les deux faces complémentaires d’une seule praxis. Nous verrons comment ces deux aspects d’une même philosophie de la psychiatrie s’originent de pratiques et de théorisations consubstantielles l’une à l’autre, et comment, dans l’actualité, elles me semblent de nature à féconder un renouvellement créatif de la psychiatrie contemporaine.

A noter toutefois une bifurcation très nette au moment de la mise en place de la politique de secteur quand une partie de ses promoteurs a opté pour faire coïncider la psychiatrie de secteur avec l’extra-hospitalier, reléguant la partie hospitalière de leurs services vers un destin asilaire, entraînant dans le même rejet, la psychothérapie institutionnelle, qui jusque dans les années 1960-1970 s’était attachée à transformer les hôpitaux psychiatriques ; et pour cause puisque l’extra-hospitalier n’était pas encore légalement généralisé à l’ensemble du territoire. Il en a résulté une idée qui perdure : si donc la Psychothérapie Institutionnelle ne s’occupe que de l’hôpital psychiatrique, elle ne convient pas comme méthode organisatrice de la psychiatrie dans son ensemble.

Nous allons essayer de démontrer comment au contraire elle propose des réponses à la complexité psychiatrique.

 

HISTORIQUE

 

« Il faut rappeler que le concept de Psychothérapie Institutionnelle n’est apparu que progressivement à l’intérieur d’un vaste mouvement dans lequel de nombreux psychiatres se sont engagés à la fin de la guerre 1939-1945. Ce concept a donc été lié aux efforts de transformation d’un certain nombre de services des hôpitaux psychiatriques français[15]»

Les précurseurs

 

Si la notion de Psychothérapie Institutionnelle a été utilisée pour la première fois par Daumezon et Koechlin en 1952 dans les Annales Portugaise de Psychiatrie, l’idée de se servir du milieu hospitalier comme d’un facteur thérapeutique date du début du XIXème siècle. Esquirol, dans la filiation du traitement moral de Pinel, en jetait les premières bases en amenant, en 1822, l’idée qu’ « une maison d’aliénés est un instrument de guérison : entre les mains d’un médecin habile, c’est l’agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales». Bouchet, dans un article de 1848 dans les Annales Médico-Psychologiques insistait sur l’importance de la pensée médicale dans l’organisation des soins :

« L’individualité sociale doit disparaître et se fondre dans la vie en commun qui constitue la base actuelle et principale du traitement des aliénés. Mais il ne faut les appliquer qu’à des travaux dont l’utilité est immédiatement sensible pour eux, les malades ne devant être mis à la disposition d’aucune pensée étrangère et comprendre que la pensée du médecin s’étend sur eux dans toutes leurs actions [16]».

Mais le traitement moral de la folie, très imprégné de la « psychologie des passions » en honneur à l’époque, va dériver, sous l’influence de deux facteurs principaux, vers l’asile au sens le plus péjoratif, celui qu’il a progressivement acquis au cours du XXème siècle : tout d’abord, dans la suite des travaux de Bayle sur les articulations anatomo-cliniques mises au jour à propos des liens entre l’infection syphilitique (1822) et le délire de grandeur, une grande partie de ce XIXème siècle va être consacré aux développements neurologico-mécanicistes et contribuer à « chosifier » le malade mental ; et puis, l’impossibilité d’analyse du transfert-concept découvert plus tard par Freud-allait amener les soignants de l’époque à une passivité thérapeutique défensive qui ne sied pas aux malades mentaux tant elle va dans le sens de leur propre apragmatisme, contribuant ainsi à la mise en place de « mécanismes asilaires ». La description de la démence précoce et la vision du malade mental qui la sous-tend, n’a été que l’aboutissement logique de cette évolution entropique des conceptions de la psychiatrie. Seules quelques expériences d’« open doors » et de « no-restraint »(Tücke) sont menées à cette époque, mais, si elles sont bien connues de leurs contemporains, elles restent confidentielles.

Il a fallu attendre la révolution freudienne pour qu’un contre-courant puisse enfin voir le jour à la recherche d’une psychopathologie du sujet.

 

Sigmund Freud

 

En effet, Freud, en inventant la psychanalyse, (re)met le sujet au centre des préoccupations des thérapeutes, même s’il montre que justement, le moi est en quelque sorte, surdéterminé par d’autres instances, notamment l’inconscient, mais aussi le sur-moi. Découvrant le transfert, loin de le considérer uniquement comme la mise en acte des résistances inconscientes, « Wo es war »(« Là où du ça était »), il en fait un levier thérapeutique[17] très puissant sur lequel appuyer le « soll Ich werden »(du Moi doit advenir »). Préoccupé de névrosés, il va développer avec et pour eux, une technique thérapeutique et une tentative systématique de compréhension de la psyché humaine. S’il est lui-même intéressé par l’étude des foules(Le Bon) pour approcher au plus près des mécanismes d’identifications, il ne va pas développer d’une façon heuristique l’étude des psychoses, même s’il nous a laissé quelques textes très féconds sur cette question. Cependant, et c’est en cela que je propose de le ranger dans les précurseurs de la Psychothérapie Institutionnelle, il prononce à Budapest en Septembre 1918, au Vème Congrès International Psychanalytique, une conférence dans laquelle il dit :

« Pour conclure, je tiens à examiner une situation qui appartient au domaine de l’avenir et que nombre d’entre vous considéreront comme fantaisiste mais qui, à mon avis, mérite que nos esprits s’y préparent. Vous savez que le champ de notre action thérapeutique n’est pas très vaste. Nous ne sommes qu’une poignée d’analystes et chacun d’entre nous, même en travaillant d’arrache-pied, ne peut en une année, se consacrer qu’à un très petit nombre de malades. Par rapport à l’immense misère névrotique répandue sur la terre et qui , peut-être,  pourrait ne pas exister, ce que nous arrivons à faire est à peu près négligeable. (…)On peut prévoir qu’un jour la conscience sociale s’éveillera et rappellera à la collectivité que les pauvres ont les mêmes droits à un secours psychique qu’à l’aide chirurgicale qui leur est déjà assurée par la chirurgie salvatrice. La société reconnaîtra aussi que la santé publique n’est pas moins menacée par les névroses que par la tuberculose(…). A ce moment-là on édifiera des établissements, des cliniques, ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés et où l’on s’efforcera, à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité à des hommes, qui sans cela, s’adonneraient à la boisson, à des femmes qui succombent sous le poids des frustrations, à des enfants qui n’ont le choix qu’entre la dépravation et la névrose.(…) Nous nous verrons alors obligés d’adapter notre technique à ces conditions nouvelles. (…) Peut-être nous arrivera-t-il  souvent de n’intervenir utilement qu’en associant au secours psychique une aide matérielle(…). Tout porte à croire que, vu l’application massive de notre thérapeutique, nous serons obligés de mêler à l’or pur de l’analyse une quantité considérable du plomb de la suggestion directe(…). Mais quelque soit la forme de cette psychothérapie populaire et de ses éléments, les parties les plus importantes, les plus actives, demeureront celles qui auront été empruntées à la stricte psychanalyse dénuée de tout parti pris. »[18]

Pour une bonne part, la Psychothérapie Institutionnelle est une réponse à cette prospective à laquelle Freud se livrait au sortir immédiat de la guerre 1914-1918.

 

Hermann Simon

 

Mais un autre précurseur a eu beaucoup d’importance également : Hermann Simon, psychiatre très influencé par Bleuler et l’école de Zurich, et par ce biais, par Freud. Adoptant une nouvelle orientation fondamentale en face du malade mental, il proclame explicitement  que l’application à une vie collective active et ordonnée est le meilleur moyen psychothérapeutique pour obtenir la guérison symptomatique. Pour Simon, trois maux menacent les malades dans les hôpitaux psychiatriques, contre lesquels doit lutter sans arrêt la thérapeutique : « l’inaction, l’ambiance défavorable de l’hôpital, et le préjugé d’irresponsabilité du malade lui-même. » Aussi, pour réaliser son plan thérapeutique global, il propose quelques réflexions intéressantes : « dans le psychisme de chaque malade existe, à côté d’une partie malade, une partie saine et le psychiatre doit intentionnellement négliger la première(…)et chez chaque malade, à côté des symptômes appartenant en propre à la maladie, se trouvent d’autres manifestations psychiques (comportements agressifs, inhibition, perte de la vivacité, théâtralisme, stéréotypies, et spécialement toutes les manifestations à caractère antisocial) qui sont conditionnées par l’ambiance et, étant en rapport avec la personnalité prémorbide elles peuvent être favorablement influencées par la thérapeutique plus active ». Pour réaliser ces visées, Simon organise la thérapeutique en s’appuyant sur trois temps : la liberté, inspirée par le « no restraint » et l’« open door », qui ne doit pas être confondre avec le simple « laisser faire, laisser aller », la responsabilisation par la « thérapeutique plus active » et « la structuration téléologique du milieu », la maîtrise psychothérapique du milieu avec étude des résistances émanant du personnel et de l’hôpital.

D’autres personnes ont contribué à développer l’idée de psychothérapie collective et notamment aux Etats-Unis, où les « ligues » de protection des aliénés prenaient leur essor dès la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, principalement sous l’impulsion de A. Meyer et Beers. En France, c’est E. Toulouse qui créa en 1920 la première Ligue française d’hygiène mentale. Ce sont surtout les apports anglo-américains qui ont donné aux thérapeutiques de groupes leurs développements les plus significatifs.

La psychothérapie de groupe américaine et les clubs sociaux thérapeutiques. L’influence psychanalytique et le mouvement sociométrique.

 

A partir des travaux d’auteurs français(Déjerine, Camus, Pagniez), la psychothérapie de groupe américaine s’est élaborée progressivement. A Boston, en 1905, Pratt créé les premiers groupes thérapeutiques pour tuberculeux étendus par Emerson à d’autres affections somatiques, telles que les diabètes et les cardiopathies, et que Marsch applique en 1908, au traitement des maladies mentales. L’année 1909 est marquée par la série de cinq conférences que Freud, invité avec Jung et Ferenczi, fait à Worcester. Envisageant dès 1911 les productions délirantes comme des tentatives de guérison et de réinvestissement du monde extérieur, Freud va proposer dès 1918, nous l’avons vu, d’étendre les techniques psychanalytiques aux établissements. Or, dès 1933, l’American Psychiatric Association se consacre à l’étude du problème de la psychothérapie dans les services publics de psychiatrie, et notamment pour les psychotiques. Déjà, à partir de 1923, H.S Sullivan[19] avait commencé à travailler avec les schizophrènes au Sheppard Pratt de Towson dans le Maryland. En 1934 à New York, Slavson introduit la technique psychanalytique dans les groupes d’enfants. En 1946, Klapman reprend l’étude du traitement des psychoses par les méthodes pédagogiques, qu’il place au centre de la psychothérapie générale dont le malade est le sujet dans l’ensemble de l’organisation hospitalière et réalise ainsi « un plein-temps thérapeutique ordonné par une pensée médicale »(Tosquelles). A la suite de cet auteur, un certain nombre de programmes ordonnés de la vie hospitalière , dans lesquels divers types de psychothérapie de groupe se succèdent, sont mis au point par Bettis, Hamilton, Malons, Halle, Landry. Tous ces travaux sont liés en partie à l’influence de Moreno qui proposa, d’abord à Vienne puis aux Etats-Unis à partir de 1926, ses méthodes psychodramatiques et sociométriques. La sociologie américaine de Ward et Giddings, influencée par Comte, Spencer et Darwin, se concrétise sous l’influence de Moreno dans le « mouvement sociométrique »et ses diverses extensions : théorie de la spontanéité, théorie des relations interpersonnelles et des groupes, théorie de l’action, théorie des rôles sociaux, étude des groupes restreints, dynamique des groupes de Kurt Lewin,…Avec le sociodrame et le psychodrame, la psychothérapie de groupe constitue une des trois branches de la sociométrie qui se sont progressivement orientées vers les groupes psychanalytiques(Slavson, Gabriel, Ackermann, Wolf aux USA, Foulkes, et plus tard, Rickmann et Bion, en Grande-Bretagne). « Est ainsi décrite l’influence des patterns inconscients sur les patterns conscients régissant le fonctionnement des groupes, l’amélioration du fonctionnement du moi dans les situations de groupe (…), l’analyse des résistances et des types de transfert en groupe, l’analyse du contre-transfert des thérapeutes…S’attaquant aux symptômes, ces techniques impliquaient la pratique concomitante de la réintégration sociale au travers d’activités variées allant de la rééducation professionnelle aux réunions multiples et à la réalisation de clubs sociaux thérapeutiques à « gouvernement autonome organisé », selon la formule de Bierer au Glasgow Royal Mental Hospital(1938). Pour Moreno, une thérapie d’intergroupe ou de reconstruction s’impose, les problèmes d’un individu ne pouvant être résolus dans un groupe artificiellement coupé de la collectivité. La psychothérapie de groupe en institution exige donc  l’insertion dans l’actuel du groupe aussi bien des déterminants affectifs interindividuels que des déterminants sociologiques sous-jacents(à savoir la structure et la dynamique  de l’institution et sa position dans les contextes sociologiques plus vastes). Le passage aux activités thérapeutiques concomitantes à plusieurs groupes (comme la socio-analyse de Bockstaell, les activités centrées sur le T-group de Bethel, le N Groupe de Schutz, les travaux de G.R Bach, Grimberg, Basombrio, Figueroa, Rodrigué, les therapeutic communities de Maxwell Jones, etc,…)constitue, par la mise en évidence et le maniement de cette double polarité, une des directions de recherche les plus importantes[20] ».

A noter également les travaux de F. Fromm-Reichmann[21] à Chesnut Lodge de 1935 à 1957, qui vont poser les principes d’une psychothérapie psychanalytique intensive institutionnelle, dans la double lignée de Freud, Groddeck, d’une part et de H.S Sullivan d’autre part. K. Menninger[22] a exploré aussi ces voies psychothérapiques et institutionnelles.

En Amérique du Sud, des travaux sont intéressants à signaler : en Argentine, Angel Garma introduit la pensée kleinienne et Enrique Pichon-Rivière réalise des groupes d’adolescents psychotiques à Buenos Aires. C’est là que Salomon Resnik et Willy et Madeleine Baranger iront se former à la psychanalyse, avant de rejoindre, pour ce qui concerne Resnik, l’Angleterre et sa prestigieuse école psychanalytique(Klein, Rosenfeld, Bion, Bick, Winnicott…), puis en France où il travaillera avec Tosquelles et Oury. Il restera jusqu’à aujourd’hui, très intéressé par les approches de groupe dans la compréhension et le traitement de la psychose.

Ainsi, les conceptions anglo-américaines ont permis aux psychiatres français de dépasser, en l’enrichissant, la « thérapeutique plus active » dont Hermann Simon  avait exposé les principes.

 

Les pédagogues

 

Itard, considéré comme le père de la psychiatrie infanto-juvénile, a tenté d’éduquer Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron. Même si sa tentative s’est soldée par un échec relatif, il faut bien dire qu’après lui, la pédagogie ne s’est plus pensée comme avant. Puis Séguin[23] introduit de nouvelles conceptions dans le domaine de la pédagogie. Avec Montessori[24], Pestalozzi[25], Dewey[26], Decroly[27], Makarenko[28], Cousinet[29], des groupes d’enfants et d’adolescents sont pris en charge et éduqués en référence à une conception plus ouverte de l’homme. Des personnalités très marquantes telles que Freinet[30] et la pédagogie qui portera son nom, font évidemment partie des précurseurs. Là encore, les découvertes freudiennes vont influencer des pédagogues comme Aichorn[31], Hug-Hellmuth[32] à Vienne, et également Vera Schmidt[33] qui tentera une expérience de crèche à Moscou jusqu’à la condamnation de la pensée psychanalytique par la vulgate stalinienne. Tous ces précurseurs pédagogues ont eu une influence sur l’utilisation des méthodes de groupe dans la prise en charge des malades mentaux, enfants et adultes.

Plus tard, nous verrons les rôles joués par A.S Neill[34], à Summerhill, puis par F. Deligny[35], d’abord auprès des enfants et adolescents délinquants, puis des autistes ; de même par F. Oury[36], s’appuyant sur la pédagogie de Freinet et la fécondant avec d’autres par la psychanalyse pour proposer la « Pédagogie Institutionnelle ».

 

Les fondateurs

 

Le renouvellement de l’assistance psychiatrique française de 1942 à 1950

 

En France, l’histoire des thérapeutiques institutionnelles s’inscrit dans le renouvellement de l’assistance psychiatrique inaugurée par Balvet en 1942 au Congrès de Montpellier qui, avec  Tosquelles, dénoncent l’état des malades mentaux et reprennent l’idée de H. Simon selon laquelle il faut considérer la collectivité elle-même comme malade et déterminer par quel processus les établissements psychiatriques aggravent les malades mentaux, ce que Oury appellera plus tard  la « pathoplastie ». Les 40 000 malades mentaux morts pendant la guerre 39-45 (sur les 80 000 hospitalisés en France) donnent un caractère tragique à leurs prédictions  et, s’appuyant sur les expériences des prisonniers revenant des camps de concentration allemands, un grand mouvement de transformation des conditions d’exercice de la psychiatrie est engagé à partir de 1945 par Balvet, Bonnafé, Chaurand, Daumezon, Ey, Fouquet, Le Guillant, Sivadon, Tosquelles et d’autres dans le cadre des Journées Psychiatriques Nationales(1945-1947) et au sein de la commission des maladies mentales, jusqu’au Congrès de Bonneval sur les « Psychothérapies collectives »(1951). Dans cette période très féconde, le groupe Batia, à l’instar du groupe Bourbaki des mathématiciens, composé de Ajuriaguerra, Bonnafé, Daumézon, Duchêne, Ey, Follin, Fouquet, Lacan, Le Guillant, Mignot et Sivadon se réunit avec l’idée de conjuguer le psychanalytique et l’institutionnel. Mais la guerre froide va aboutir à l’éclatement du groupe en deux tendances, l’une psychanalytique prévalente et l’autre constituée des psychiatres communistes pris en otage dans les menées staliniennes anti-psychanalytiques. Cette séparation aura de très lourdes conséquences sur la psychiatrie française.

 

Georges Daumézon

 

« Georges Daumézon devient médecin-directeur de Fleury lès Aubrais en 1938. C’est son deuxième poste. Brillamment reçu au médicat en 1937, à l’âge de 25 ans, il a rédigé sa thèse sur « La situation du personnel infirmier des asiles d’aliénés ». Très engagé dans le mouvement des Eclaireurs unionistes, il poursuivra cette activité même après sa prise de fonction de médecin-chef à Sarreguemines. Il a puisé dans cette expérience une partie de ce qu’il va investir comme organisateur de ce collectif dont il se verra confier la charge par un arrêté ministériel. Sa formation juridique, l’aura que lui valent ses fonctions de secrétaire  général du tout nouveau Syndicat des Médecins des Hôpitaux Psychiatriques, font de lui le référent privilégié de ceux qui cherchent des points d’ancrage théoriques et pratiques pour mener « le combat désaliéniste »(Bonnafé) dans des services de plus de 400 malades avec des infirmiers à peine sortis de l’ère du gardiennage. Daumézon met l’accent sur l’importance d’une étude sociologique du milieu asilaire et sa transformation par la création d’activités diversifiées fournissant aux patients des occasions de rencontres et d’échanges. Pour la réalisation de cet objectif, il montre l’importance de ce personnage en position de convivance avec les malades qu’est l’infirmier, et en 1949, il créé avec Germaine Le Guillant, permanente aux centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active, des stages de formation destinés aux infirmiers en psychiatrie. Ces stages vont avoir une influence déterminante pour l’essaimage de cette action transformatrice voire subversive.

Il fait école, et deux de ses élèves qui achèvent leur internat à Maison Blanche avant son arrivée à Sainte Anne, vont prolonger son action à leur accès à la fonction de médecin-chef. Philippe Koechlin, co-auteur de l’article qui créé le terme de « psychothérapie institutionnelle » rédigera sa thèse sur « Etude sur la  place du travail dans la pratique psychiatrique actuelle »(1951), ouvrira en 1960 l’hôpital psychiatrique Charcot en Seine et Oise, où en tant que médecin-directeur, il initiera une expérience analogue à celle de Daumézon. Philippe Paumelle[37] qui a choisi pour sujet de thèse « Essai du traitement collectif du quartier d’agités »(1952), et ceci avant l’ère des neuroleptiques, s’engage en 1960 dans la réalisation d’un secteur de santé mentale sous la forme juridique d’une association loi 1901. L’expérience du XIIIème arrondissement se fera avec quelques psychanalystes de valeur attirés par le travail en institution(Racamier, Diatkine, Lebovici, Woodburry). Ils feront part de leur expérience dans un ouvrage paru en 1970 : « Le psychanalyste sans divan ».

Les stages des CEMEA sont l’occasion de rencontres entre médecins et infirmiers. Mais Daumézon constate certains malentendus quant à l’usage qui peut en être fait. Il écrit le 9 Mai 1957 dans une lettre destinée à ceux qui l’ont aidé dans la réalisation de ces stages : « L’utilisation par les médecins et les administrateurs qui ne participent pas à nos perspectives des stages et de leur enseignement, donne lieu souvent à des résultats aussi aliénants que l’était l’asile traditionnel ». L’amertume qui se dégage de cette remarque répondait au fait que les infirmiers revenaient des stages des CEMEA enrichis, non pas tant de techniques sociothérapiques ou de recettes pour occuper les malades, que d’une approche  et d’une compréhension du fait psychopathologique et des modes relationnels, qu’ils avaient eux-mêmes vécues, entièrement repensées et modifiées. Il en découlait un changement radical de leur attitude professionnelle et le désir de la mise en place de structures désaliénantes et thérapeutiques. Et ce faisant ils se heurtaient au traditionnalisme de la hiérarchie infirmière et médicale. C’est ce qui va l’amener à proposer des rencontres entre psychiatres et psychanalystes d’où sortiront, aux termes d’échanges fructueux et parfois passionnés, des orientations très précises, tant sur le devenir de la psychothérapie institutionnelle que de la psychiatrie de secteur[38]. »

 

Paul Sivadon

 

« Paul Sivadon se révèle très tôt comme un organisateur. Après un bref passage en province, il occupe un poste de médecin à Ville Evrard où il va réaliser la première expérience d’une psychiatrie enrichie en personnel avec le soutien financier de la Sécurité Sociale. C’est lui qui le premier accueille des collègues venant travailler avec lui en qualité d’assistants. Peu après, Louis Le Guillant et Henri Ey organiseront à leur tour des CTRS (Centre de Traitement et de Réadaptation Sociale). Il crée un club de malades ouvert sur l’extérieur et réalise un foyer de post-cure. Il souligne l’importance pour la vie d’un service-idée neuve à l’époque, préconisée également par Balvet, Bonnafé et Daumézon-des réunions de personnel.

L’importance que Sivadon accorde au travail et à l’architecture le désigneront tout naturellement pour devenir le conseiller puis le premier médecin-directeur de l’hôpital psychiatrique réservé aux enseignants dont va se doter la MGEN. La Verrière essaimera dans Paris et en province en créant des hôpitaux de jour, des centres de consultations spécialisées et des centres de post-cure. Son départ comme enseignant à Bruxelles permettra à ses élèves(Amiel, Chanoît, Garrabé, Richoux) de prendre des responsabilités dans ces différentes institutions[39]»

 

François Tosquelles

 

François Tosquelles est né à Reus en Catalogne le 22 Août 1912, dans une famille de la petite bourgeoisie marchande à prétentions culturelles. Ayant fréquenté dès son enfance, par le réseau d’alliances familiales, une institution psychiatrique locale inscrite dans le contexte culturel et politique de la « Renaissance Catalane », très tôt il s’engagea dans le paysage psychiatrique et dans le combat politique. Devenu médecin de cette Institution Psychiatrique, il fut l’un des élèves de Mira i Lopez, dont la tâche informative fleurit sur le terrain parcouru avant lui par les anciens psychiatres du mouvement philanthropique du siècle dernier. Ceux-là même qui ont été à la source de l’Institut Pere Mata, dont Mira finit par être conseiller auprès de la direction, avant même qu’avec l’organisation de l’Université Autonome de Barcelone, il n’occupe la chaire de psychiatrie. Mira donc, maître et ami, devint le lieu porte-parole de la continuité, ainsi que le tournant significatif, pour ne pas dire la coupure, dans la psychiatrie vécue comme pratique concrète, où le jeune Tosquelles s’engagea : Psychiatrie infantile, Psychologie du travail, Psychologie juridique, et Pédagogie, constituent pour ainsi dire les divers centres d’intérêt que Mira développa dans ses approches de la folie classique et de la psychothérapie, où s’ouvrait le champ théorique de la psychanalyse et des effets des groupes sociaux, dans la progressive et variable singularisation d’un chacun.

C’est à l’occasion des faits politiques d’Autriche et d’Allemagne, qu’un certain nombre de Juifs se sont réfugiés à Barcelone, accueillis par Mira. L’un d’eux fut l’analyste de Tosquelles, de la fin 1931 à 1935. Tosquelles, dès 1934, avait tiré les conséquences des difficultés structurelles rencontrées par l’introduction de la psychanalyse classique du divan, d’une part, dans les institutions ; et d’autre part, il va sans dire, en ce qui concerne les enfants et les psychotiques, voire les psychopathes. Ce fut grâce à Werner Wolf, un autre « réfugié », qui travaillait au même Institut Pere Mata, mythologue fort entiché de la psychologie de la forme, que s’ouvrit une incidence dans l’avenir professionnel de Tosquelles…Cette malade, à propos de laquelle Tosquelles avait publié l’observation en 1935, tout-à-coup, ne dit plus rien sur le divan…Tosquelles demanda l’aide du groupe de contrôle, où alors Wolf dévoila ce que tous les infirmiers savaient, qu’elle avait choisi de parler à une malade du service, sourde et aveugle. C’est à cette occasion que Wolf dit : « Es ist eine gestalt », un ensemble d’éléments, d’espaces articulés, dont on ne peut isoler sans leurres les parties, voire les individus en co-action dans ces espaces. C’est le point de départ de la Psychothérapie Institutionnelle.

Tosquelles a été dans sa jeunesse un lecteur attentif de Marx, voire un militant, ayant de ce fait une certaine pratique des groupes d’avant-garde. Quoi qu’il en soit, la guerre d’Espagne arrêta l’essor de la « psychiaitrie civile-civilisée » de Catalogne. Ce fut pour lui l’occasion d’engager une intense activité psychiatrique au front d’Aragon, qui ne trouvera cependant paradoxalement l’occasion de son épanouissement majeur qu’après les journées sanglantes de mai, dont Tosquelles survécut par miracle, et aux fronts du sud de l’Espagne, où il fut le chef des services psychiatriques de l’Armée de la République, depuis le début de 1938 jusqu’au 1er Avril 1939. C’est là que des services mobiles de secteur, ainsi que la communauté  thérapeutique d’Almovar des Campo, s’articulaient avec ce qu’on peut appeler l’hygiène mentale aux armées, avec des tâches de sélection professionnelle de diverses armes, sans pour autant cesser de rendre service à la population civile, en cas d’urgence ou d’impasses psychiatriques.

Lorsqu’il put échapper au piège franquiste, il gagna la France le 1er Septembre 1939. Il était convaincu que l’expérience psychiatrique qui était déjà la sienne pourrait être utile à la lutte antifasciste dans laquelle la guerre de 1939 s’inscrivait. Ce fut pour lui l’occasion d’instaurer un service psychiatrique dans le camp de concentration de Sept Fonds. Le 6 Janvier 1940, il fut invité, trouva accueil et champ opératoire à Saint-Alban, en Lozère.

La débandade de 1940 amena à Saint-Alban, hasard et nécessité, refuge et combat, un certain nombre d’intellectuels, médecins et hommes de lettres. Il s’agit donc d’évènements et de conditions qu’on peut considérer en effet comme exceptionnels, grâce auxquels il fut possible de mettre en place un dispositif psychiatrique où les perspectives du passé de Tosquelles pouvaient se montrer opératoires. La projection et la diffusion de cette expérience se répandit après la guerre. Devenu médecin puis psychiatre de l’Université française après avoir franchi tous les échelons de la hiérarchie hospitalière, il sera nommé médecin-directeur en 1953. Durant ces années de guerre et d’après guerre se retrouvent A. Chaurand, L. Bonnafé, P. Balvet puis M. Despinoy, R. Millon, F. Fanon, J. Oury, et plus tard R. Gentis et Y. Racine, et H. Torrubia qui venait, chaque semaine, d’Aurillac à Saint-Alban.

Il prend la responsabilité médicale de l’institution pour enfants « L clos du nid » à Marvejols. Tosquelles va accueillir à Saint-Alban les premières journées du G.T.Psy en 1960, puis lors de sa disparition en 1965, il deviendra le premier président de la Société de Psychothérapie Institutionnelle. En 1970, après une tentative à Marseille, il est nommé à la Nouvelle Forge, dans l’Oise, dans un secteur de psychiatrie infanto-juvénile. Puis, en 1975, nommé à Agen, il se rapproche du Sud, après avoir renoué depuis quelques années avec la mouvance renaissante de l’Instituto Pere Mata. Après avoir pris sa retraite en 1979, il continua à animer de très nombreux groupes de praticiens « pour divers types d’entretiens visant à la formation professionnelle du personnel « psychiste », et au dévoilement de l’objet même de la psychopathologie qui s’impose à ces professionnels. [40]»

Son influence sur la psychiatrie française a été considérable et nous n’avons pas fini d’en découvrir tous les prolongements aujourd’hui. Tosquelles est mort en Septembre 1994, à Granges-sur–Lot ; il avait participé juste avant sa disparition à l’ouvrage collectif sur la Psychothérapie Institutionnelle et conclu sa contribution ainsi : « En tout cas, malgré la confusion et le pessimisme où se trouve engagé l’ensemble des hommes en 1994, malgré mon état physique actuel qui justifient ensemble le pessimisme égocentrique le plus radical, je dois dire ici que je reste convaincu que tant qu’il y a des hommes à la surface du monde, quelque chose de leur démarche reste acquis, se transmet, disparaît parfois, mais aussi resurgit quoi qu’il en soit de catastrophes mortifères qui nous assaillent souvent. Comme on le sait, cette résurgence  prend le plus souvent des formes nouvelles qui s’actualisent entre nous dans les enjeux du transfert »[41].

Les psychothérapies collectives ; la période des rencontres : 1950-1960

 

En 1951, organisées par Henri Ey, ont lieu les journées de Bonneval (après les fameuses journées de Septembre 1946 sur la « Psychogenèse des névroses et des psychoses[42] » avec Bonnafé, Ey, Lacan,…) sur le thème des « Psychothérapies collectives ». Tosquelles expose l’organisation mise au point dans l’hôpital de Saint-Alban et les bases de la Psychothérapie Institutionnelle. Il est vivement critiqué par Le Guillant qui lui reproche que « les techniques de groupe flottent à mi-chemin entre des concepts psychanalytiques imprécis et une sociologie approximative » puis plus loin, « ces transformations à l’intérieur du dispositif matériel de l’asile nous éloigne des vrais problèmes psychiatriques que sont l’étude des situations pathogènes qui aliènent les hommes, leur mode d’action et leur transformation. L’hôpital n’est ni un village ni une usine et il n’a que faire de singer leurs institutions. Le malade doit certes participer à des groupes, mais à ces groupes humains réels auxquels il appartenait et continue d’appartenir[43]»

Tosquelles lui répond qu’il scotomise précisément l’analyse du rejet du malade par la société surtout quand il est psychotique. On peut voir déjà dans ces oppositions, les racines de ce qui va aboutir au courant anti-psychiatrique de Cooper et Basaglia, puis plus tard à une certaine conception de la réhabilitation sociale, celle qui n’envisage pas de traitement possible pour la psychose, et se contente donc d’un « traitement social ».

A cette époque ont lieu d’autres travaux qui concourent à l’approfondissement de ces notions de psychothérapie collective et favorisent les rencontres entre différents courants de pensée.

C’est ainsi que la Fédération Nationale de Croix-Marine, après la création, à l’initiative de Doussinet, de la première société régionale d’hygiène mentale à Clermont-Ferrand en 1947, va venir jouer un grand rôle dans la diffusion et la mise en place des idées de la psychothérapie institutionnelle.

Henri Ey va également contribuer à ce renouveau par l’organisation à Paris en 1950, du premier congrès international des psychiatres, au cours duquel « un grand nombre de participants vont pouvoir réviser leurs positions et leurs malentendus [44]».

De nombreux textes préparatoires vont également aboutir à la présentation par le ministère de circulaires visant à réorganiser le fonctionnement de la psychiatrie : la circulaire du 4 Février 1958 portant sur l’organisation du travail thérapeutique, et celle du 15 Mars 1960 sur la psychiatrie de secteur. Mais en attendant la parution de ces textes, les psychiatres se sont servis des associations loi 1901 conventionnées avec les hôpitaux psychiatriques : Saint Alban, Lannemezan, Ville Evrard, Villejuif, Bonneval, Aix en Provence, Vauclaire, Leyme, Auch, Aurillac, Toulouse, etc…Les travaux des auteurs ont porté sur l’analyse critique des structures traditionnelles et sur les structures idéales, sur l’utilisation de la psychanalyse et de la sociodynamique. Citons par ordre chronologique : Ridoux(1950), Alizon, Follin, Scheer, Koechlin(1951), Benoiston, Berthier, Calvet, Paumelle, Theallet(1952), Margat, Puech(1953), Azoulay, Fanon, Oulès, Teulié(1954), Rappard, Schweich, Segui(1955), Oury(1956), Ayme, Baudry, Bidault, Racamier(1957), Chaigneau, Fernandez-Zoïla, Gentis, Guillet, Michaud, Torrubia(1959), Roelens(1960), Colmin(1961), Poncin, Rothberg, Siméon, Teboul(1962)…

En 1957, au congrès de Zurich,  Oury fait une intervention sur « L’entourage du malade dans le cadre de la thérapeutique institutionnelle » dans laquelle il insiste sur les deux aliénations et sur l’importance d’effets inattendus de cette technique : « Par une technique du milieu, le médecin arrive à éclairer des zones de la personnalité de chacun qui seraient restées à tout jamais dans l’ombre. Elle tend à créer des systèmes de médiation contrôlés médicalement entre l’ensemble du personnel de l’hôpital et l’ensemble des malades.(…) Cette dialectique soignants-soignés instaure un ordre particulier qui bouleverse les structures trop anciennes , et donne sa signification à tout système médiatif que l’on cherche à créer ».

Entretemps, en 1957 et 1958, ont lieu à l’initiative de Daumézon, les rencontres du groupe de Sèvres. Ce groupe rassemble tout ceux qu’anime la volonté de changements institutionnels, les héritiers de Pinel et de Freud. Ayme[45] les décrit ainsi : « Le groupe réunit soit ceux qui veulent subvertir l’institution asilaire pour en faire un véritable instrument de soins, désireux de guérir dans la même démarche les institutions et les malades qu’elles accueillent, soit ceux qui veulent créer un ailleurs dégagé des facteurs d’aliénation de structures héritées du passé ». Il poursuit : « Les premiers sont principalement des psychiatres cliniciens qui, à partir des expériences de type simonien, élaborent une rationalisation des phénomènes de groupes en institution selon plusieurs directions : psychanalyse, psychiatrie, phénoménologie, anthropologie structurale, psychologie sociale, linguistique…(Daumézon, Oury, Tosquelles, Bailly-Salin, Ayme, Chaigneau,…)Les seconds sont plutôt des psychanalystes qui étendent une méthode éprouvée en thérapeutique individuelle aux situations de groupe (Lebovici, Diatkine, Racamier, Kestemberg, …). Le problème se pose, à partir de cette tendance, de la spécificité thérapeutique propre des phénomènes de groupe. Les thèmes abordés touchent à la lutte contre la suraliénation asilaire, à la participation des infirmiers à la psychothérapie, et à la politique de secteur. Mais un conflit éclate et deux tendances vont développer chacune dans leur style une théorico-pratique référée à la fois à la psychanalyse et aux institutions. Rappelons toutefois qu’au niveau du contexte général, Staline est mort en 1953 et le rapport fait par Kroutchev en 1956 au XXème congrès du PC d’URSS peut laisser espérer une détente ; la reprise en main de Budapest en Octobre 1956 montrera qu’il n’en est rien. A noter également le début de la guerre d’Algérie en 1954 avec ses conséquences en France et en Algérie. Un autre événement aura une grande portée dans le conflit du groupe de Sèvres, la scission de la Société Psychanalytique de Paris et la création de la Société Française de Psychanalyse après le rapport fait à Rome par Jacques Lacan[46] en Septembre 1953.

 

La dispersion : 1960-1970

 

Autour de Tosquelles et de Oury, un petit nombre de responsables de services de psychiatrie se regroupent(Gentis, Poncin, Racine, Tosquelles, Oury, Torrubia, Colmin, Paillot, Ayme, puis Baudry, Chaigneau, Michaud, Million, Polak, Rappard, Vermorel, Guattari) pour douze rencontres qui vont se situer entre le 1 Mai 1960 et le 31 Octobre 1965, avec la participation fréquente de Jacques Schotte[47], psychiatre et psychanalyste enseignant à Louvain.

Les thèmes abordés sont là encore indicatifs des préoccupations des participants tant sur les plans théoriques que pratiques : l’établissement psychothérapique comme ensemble signifiant, l’argent à l’hôpital psychiatrique, fantasme et institution, le concept de production dans le collectif psychiatrique, la notion de superstructure, le transfert en institution…

Puis en 1965, la Société de Psychothérapie Institutionnelle est créée sous la forme d’une fédération de groupes régionaux. C’est là que Tosquelles propose sa célèbre métaphore : « La psychothérapie institutionnelle marche sur deux jambes : la psychanalytique et la politique ».

Une revue appelée Psychothérapie institutionnelle est éditée et va faire paraître sept numéros sur les grands concepts : le transfert, la transversalité, la hiérarchie, la pédagogie, …Mais en 1968, la SPI cesse de fonctionner…

Devant la grande affluence que commencent à connaître ces petits groupes, Guattari créé le FGERI(Fédération des Groupes d’Etude et de Recherche Institutionnelle) qui publiera la revue Recherches.

Pendant ce temps, Racamier, Lebovici, Diatkine, et Paumelle vont travailler ces articulations différemment et produire un livre très important « Le psychanalyste sans divan »[48], qui contient beaucoup d’éléments très intéressants, notamment la prudente contribution de Diatkine[49] : « L’apport de la théorie psychanalytique à la compréhension des maladies mentales et éventuellement à l’organisation d’institutions destinées à les traiter » et également celle de Racamier sur les « Interactions dynamiques entre les malades et l’institution », dans laquelle il décrit en détail l’observation princeps de « Stanton et Schwartz » sur les « phénomènes de résonance sociopathologique entre dissociation schizophrénique et dissociation du milieu »[50]. Oury généralisera le principe de Stanton et Schwartz en élaborant  sur le plan thérapeutique la réponse que constitue la « constellation transférentielle »à ces problèmes spécifiques des psychoses.

Cet ouvrage, s’il reste un élément fondamental des travaux de l’école du XIIIème, offre un certain nombre de divergences avec le courant de Psychothérapie Institutionnelle, notamment sur le concept de « transfert » : pour l’équipe du XIIIème, le transfert doit être restreint à la seule cure-type et à ses entours immédiats ; les mouvements affectifs entre les patients et les soignants sont des attitudes et des contre-attitudes et ne relèvent pas du même espace de référence. Pour le mouvement de Psychothérapie Institutionnelle, le transfert englobe l’ensemble de la situation institutionnelle et doit donc être appréhendé en tant que tel dans les espaces de paroles institués ; Tosquelles créé à cette fin le concept de « contre-transfert institutionnel ».

Mais s’il n’est pas possible de ne pas reconnaître ces divergences, je reste persuadé, quarante ans après, que les points de rapprochements étaient plus nombreux que les divergences. Bien sûr, outre les positions politiques différentes, nous pouvons comprendre aujourd’hui que la question des appartenances psychanalytiques a eu la plus grande importance sur les avatars…institutionnels de ces courants.

Je n’oublie pas non plus que ces psychanalystes, Lebovici et Diatkine, ont fondé à cette époque l’école de pédopsychiatrie française qui a aujourd’hui un grand renom sur le plan international.

Des rapprochements sont sans doute maintenant possibles et souhaitables. En tout cas, ils sont attendus par ceux qui se soucient aujourd’hui à la fois de psychanalyse et d’institution, notamment pour le soin des psychotiques enfants et adultes.

 

Jean Oury

 

En 1947, alors qu’il est en quatrième année de médecine, Oury assiste grâce à Millon au cycle de conférences hebdomadaires de la rue d’Ulm : Ey, Lacan, Bonnafé, Tosquelles…Il hésite entre la recherche en Physique-chimie à l’Institut Pasteur et la Psychiatrie. Ajuriaguerra reçoit une lettre de Tosquelles qui propose deux postes d’interne à Saint-Alban : Oury et Millon y arrivent le 3 Septembre 1947. C’est le début d’une amitié avec Tosquelles qui ne se démentira jamais. Oury reste à Saint-Alban deux ans, puis part à Saumery en Octobre 1949. En décembre 1950, il est thésé et qualifié en psychiatrie et se retrouve de fait médecin-directeur jusqu’en 1953. Le 3 Avril, Oury s’installe à La Borde avec les patients de Saumery qui l’ont suivi. Commence alors l’histoire d’un lieu qui a contribué à soigner un nombre énorme de patients atteints de psychoses et d’autres pathologies, mais aussi à accueillir des stagiaires du monde entier, venus à La Borde pour y réfléchir avec les soignants permanents, les « moniteurs », sur les pratiques et la théorie de la psychothérapie institutionnelle, et à dire vrai, de la psychiatrie, et pouvoir en importer les « invariants structuraux » dans leurs services d’origine. Oury rencontre Lacan, va travailler avec lui pendant plus de vingt, et particulièrement dans le cadre de l’Ecole Freudienne dont il devient un des principaux membres, et ainsi participer à cette aventure du « retour à Freud ». Il rencontre également Félix Guattari qui apportera à la Borde son dynamisme intellectuel et y prendra racine.

Cette clinique, unique en son genre, a été et est encore le lieu le plus actif dans l’élaboration de la théorico-pratique psychiatrique référée à la Psychothérapie Institutionnelle. Oury, « un des psychiatres qui connaît le mieux au monde la psychose »(Gentis), continue d’enseigner à la façon d’Antigone, sans certitudes, acceptant toujours de remettre sur le métier les concepts fondamentaux, en forgeant de nouveaux, intransigeant sur la position éthique, généreux de sa culture encyclopédique, toujours en position d’épistémologue devant un problème quel qu’il soit, et rigoureux dans la présentation de ses réflexions les plus novatrices. Ses séminaires et conférences-débats sont toujours des sources de surprises et d’enrichissement, et il fait partie de ces quelques rares personnes qui aident vraiment à penser en première personne et non à la manière de...Lecteur insatiable, il articule Freud, Lacan, Marx, Tosquelles, Maldiney, Schotte, Heidegger, Kierkegaard, et d’innombrables auteurs avec ses propres conceptions et ouvre ainsi des perspectives à la fois théoriques et concrètes aux champs psychiatriques. Infatigable militant de la Psychothérapie Institutionnelle, il continue d’animer ce mouvement en insistant sur la nécessité des espaces ouverts, sans jamais abandonner ceux qui comptent sur lui. De très nombreux documents écrits, enregistrés, filmés sont consultables pour approcher l’histoire de ce qu’il faut bien appeler un des géants de la psychiatrie contemporaine.

Ayme, Chaigneau, Gentis, Rappard, Torrubia

 

Parmi les principaux artisans de ce mouvements, Ayme, Chaigneau, Gentis, Rappard  et Torrubia ont eu également un rôle important dans la diffusion des idées et des pratiques de la Psychothérapie Institutionnelle.

Jean Ayme, psychiatre des hôpitaux, médecin-directeur à Clermont de l’Oise, puis chef de service à Sainte-Anne à Paris est un militant depuis le début de sa carrière psychiatrique. Il va devenir Président du Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux et arriver à faire prendre conscience de l’importance des concepts de la psychiatrie de secteur et de la psychothérapie institutionnelle dans la pratique des équipes de secteur françaises. Passionné d’histoire, il va écrire de très importantes contributions[51] à celle du mouvement de Psychothérapie institutionnelle, mais il est aussi l’auteur d’un ouvrage[52] fondamental sur l’histoire de la psychiatrie française au cours de la deuxième moitié du XXème siècle.

Hélène Chaigneau, psychiatre des hôpitaux, chef de service à Maison Blanche, a contribué à l’approfondissement permanent des concepts de la psychothérapie institutionnelle par son souci de la rigueur et de la justesse. Son esprit critique et sa brillante intelligence des personnes et des évènements en font un des piliers de la sagesse psychiatrique. Plusieurs de ses élèves(Karavokyros, Baillon…) ont contribué à développer de véritables politiques de secteur dans les services qu’ils ont dirigés.

Roger Gentis, formé à Saint Alban avec Tosquelles et ses collègues, a su donner un essor particulier à la psychiatrie en publiant un pamphlet « Les murs de l’asile[53] » qui a eu un énorme retentissement, laissant malheureusement dans l’ombre une pratique très intéressante d’ouverture psychiatrique sur le secteur, le projet Aloïse[54], menée à Orléans en articulation avec le « culturel ». Il s’est également penché sur les thérapies mettant le corps[55] en scène dans les approches  psychothérapiques.

Philippe Rappard, psychiatre des hôpitaux, interne chez Henri Ey, a écrit une thèse sur « Les clubs thérapeutiques »(Bordeaux, 1955). Chef de service à Etampes, il a publié de très nombreux textes sur la théorie de la psychothérapie institutionnelle et notamment son fameux « La folie et l’état »[56].

Horace Torrubia, psychiatre des hôpitaux, chef de service à Fleury-lès-Aubrais avec Gentis, après avoir participé à la guerre civile espagnole aux côtés des républicains, est obligé de fuir son pays, à l’instar de Tosquelles. Il fait sa médecine à Toulouse et est nommé à Aurillac, ce qui lui permettra des contacts intenses avec l’équipe de Saint-Alban. Il a incarné une fonction très importante dans le mouvement de psychothérapie institutionnelle, celle du doute méthodique :«et si ce n’était pas ça ?» se plaisait-il à dire lors des discussions roboratives que les uns et les autres avions avec lui. Toujours soucieux de cohérence sur le plan intellectuel et de vérité sur le plan affectif, il a su instaurer dans son service une qualité des soins rare. A une patiente délirante qui, le voyant arriver pour la première fois dans le service, lui avait envoyé une magistrale paire de gifles, il répondit, devant son personnel prêt à « maintenir »la patiente pour le défendre, qu’il avait  compris qu’elle voulait lui parler ; et de s’isoler avec elle pour l’écouter, indiquant par ce geste qu’il souhaitait transformer les passage-à-l’acte en autant d’occasions de parler. Un ouvrage reprenant ses principales publications devrait sortir prochainement.

 

1970-2000. Psychothérapie institutionnelle et psychiatrie de secteur : renaissance ou survie

 

La mise en place du secteur en référence à la psychothérapie institutionnelle: 1970-1980

 

Artarit, Baillon, Bailly-Salin, Broustra, Certhoux, Chollet, Colmin, Dissez, Gaussel, Henry, Karavokyros, Liauzu, Racine, Ribstein, Roth, Tosquellas, Viader, et beaucoup d’autres…vont mettre en place, là où ils sont nommés, les secteurs de psychiatrie avec un certain nombre de vicissitudes qui donneront lieu à beaucoup de travaux. Je dois souligner à ce moment, la place déterminante qu’a eu le syndicat des psychiatres des hôpitaux pour relayer, soutenir et élaborer collectivement les applications de la doctrine de secteur dans chaque département, souvent contre les directions administratives locales peu au fait des raisons profondes de cette révolution psychiatrique.

La mise en place de la psychiatrie de secteur à partir des années 1970 va avoir une influence déterminante dans l’extension des idées et des pratiques de la psychothérapie institutionnelle, dans la mesure où pour ses fondateurs, nous l’avons vu, l’importance de la désaliénation à accomplir est déterminante pour changer le visage de la psychiatrie. Plusieurs scénarios vont se dérouler : soit le service hospitalier est ancien et a un passé très asilaire en ce qui concerne les pratiques et la mise en place du secteur extra-hospitalier sera pour le moins pénible, soit le service hospitalier n’existe pas et il va s’agir d’une implantation préalable mais la question des hospitalisations se posera souvent d’une façon conflictuelle avec les services chargés des hospitalisations à leur place, soit le service hospitalier a déjà depuis longtemps commencé à travailler dans un esprit de secteur et cette réforme va se mettre en place dans de bonnes conditions humaines pour les patients et les soignants.

C’est en 1976 que le groupe régional de Brignac va se mettre en place sous l’impulsion de Colmin qui a réuni à Sainte-Gemmes sur Loire quelques psychiatres autour de lui dans le but de transformer ce viel asile en un établissement fonctionnant en référence à la psychothérapie institutionnelle ; il s’agit au début de Jacques Henry, Gérard Mercier, Marie-Françoise Le Roux, Daniel Denis et Pierre Delion. Un contact avec Jean Oury permet, pour la première rencontre de 1976, de rassembler quelques psychiatres intéressés parmi lesquels Monroy, Baillon, Leclerc, Bidault, Laffond, Dissez, Roulot, Sans et quelques autres. Ce groupe continue aujourd’hui de se réunir depuis 24 ans et a abordé de très nombreux thèmes toujours articulés avec des monographies de services.

Les CPN, à cette époque pratique autour de quelques foyers nantais une psychothérapie institutionnelle très militante qui fera naufrage dans la création de la Fondation p au Cellier.

A la Roche sur Yon , Pennec et les Horassius[57] mettent en place une psychiatrie de secteur très en lien avec les expériences de Paumelle à Paris ; ils ont la chance rare d’avoir un directeur, Mazurelle, qui favorise les initiatives des psychiatres de secteur et de leurs équipes. C’est là que se formeront Barré, Halimi et les Gloannec. A Nantes, Ganry développe son service dans cette mouvance, avec P. Rhabiller, Touret à Fontenay le Comte,

A Villeurbanne, Hochmann[58] pour les enfants et Sassolas pour les adultes, dans la même lignée, mettent en place leur association « Santé mentale et communauté », dont le travail d’approfondissement et d’articulation entre psychanalyse et institution est remarquable à bien des égards.

Un développement bien tempéré : 1980-1990

 

Mais en France, d’autres régions ont réalisé un très gros travail de réflexion pour mettre en place une psychiatrie de secteur de bonne qualité. Je cite à titre indicatif : Le Roux à Morlaix puis à Landerneau, Dissez avec Drylewicz à Tours, Minard à Dax, Chemla à Reims, Henry, Denis, Buzaré, Robelet et Delion à Angers, Richon à Thouars, Roth à Sarreguemines, Mercier à Laval, Viader, Giudicelli[59], Moreau et Tosquellas à Marseille, Phérivong à Rennes puis à Fontenay le Comte, Darrot à la Roche sur Foron, Legendre à Anemasse, Marciano à Béziers, Tonnelier à Toulon, Drogoul à Paris, Constant[60] à Chartres, Halimi[61] à la Roche sur Yon, Contadour(familles d’accueil thérapeutiques) à Nantes, Saint Simon à Toulouse, …

Des débats passionnés ont lieu pour savoir s’il faut ou non créer des clubs thérapeutiques dans l’extra-hospitalier, comment les articuler avec les clubs intra-hospitaliers et avec les structures associatives de la commune ou du quartier urbain. Les questions de la ségrégation se posent avec acuité dans la mesure où chaque service a accueilli les patients hospitalisés dans différents services antérieurement très cloisonnés, à la fois sans mixité vraiment réalisée, avec des séparations de pathologies beaucoup trop rigides. Les infirmiers psychiatriques sont très actifs dans cette transformation de la psychiatrie et s’ils ont été une des principales forces vives pour ces changements très profonds, la suppression de leur diplôme spécifique a été pour la psychiatrie dynamique un coup très dur. En effet, il aurait été tout-à-fait possible de ne pas traiter ce problème ainsi tout en leur permettant de rejoindre le corps des Diplômés d’Etat auquel ils auraient dû appartenir pour services rendus.

Mais l’évolution va montrer les difficultés engendrées par une analyse trop superficielle des problèmes posés à la sectorisation : certains services vont devenir très clivés en deux parties quelques fois très différentes : un extra-hospitalier de bonne qualité et un intra-hospitalier asilaire. Ces exemples reposent sur une organisation séparant de fait les deux parties du service et en faisant des services quasiment autonomes l’un par rapport à l’autre. Cette constatation est la résultante d’une absence de prise en compte du contre-transfert institutionnel, notion sur laquelle Tosquelles insistait beaucoup. En effet, comment soigner un patient en extra-hospitalier et espérer qu’il développe une relation de confiance avec ces soignants, si dès la première décompensation, ce sont d’autres soignants, ceux de « l’intra » qui le prennent en charge ? Nous savons bien que cette logique, loin de répondre à des arguments techniques, est un aménagement de conditions de travail privilégiées des uns par rapport aux autres. La logique psychothérapique repose sur la relation transférentielle qui, elle, repose sur la continuité des soins. Sans cette continuité, pas de relation psychothérapique et donc pas de psychothérapie institutionnelle.

Pour nous aider à penser toutes ces difficultés, Oury, « le plus public des psychiatres privés[62] », propose dès le début des années 80, peu après la mort de Lacan, de faire un Séminaire à Sainte-Anne chaque mois. Il commencera par « Espaces, transfert et psychose ». Ces séminaires continuent encore aujourd’hui, et par l’étendue des thèmes abordés et leur prise directe dans le concret, permettent à beaucoup de soignants de mieux travailler et penser la psychiatrie.

C’est en 1986, qu’a lieu au Mans, à l’initiative de Delion, une première journée nationale des associations culturelles, qui a pour thème : « Le lit, la table et les couloirs : psychopathologie de la vie quotidienne ». Cette manifestation annuelle réunit à l’équinoxe de printemps chaque année maintenant, de 300 à 5OO participants des équipes soignantes francophones pour travailler ensemble sur des thèmes mobilisateurs : le transfert, les potentialités soignantes, la fonction d’accueil, …

C’est également dans cette décade que les acteurs de différentes régions ont commencé leurs réunions : Association Méditerrannéenne de Psychothérapie Institutionnelle avec Tosquellas, Moreau, Olive et Viader, Sar-Lor-Lux avec Roth, Hoffmann, …

 

1990-2000 : la psychothérapie institutionnelle dans la psychiatrie en crise

 

Les effets de la logomachie sur la « désinstitutionnalisation »  se font sentir lourdement dans la mesure où les acteurs de la psychothérapie institutionnelle en arrivent à être obligés de rappeler aux collègues, aux tutelles hospitalières, etc, que la diminution du nombre de lits hospitaliers en psychiatrie ne doit pas être une fin en soi. En supprimant des lits, on ne supprime pas le travail psychothérapique à continuer avec les patients au long cours, au contraire, on l’augmente. Comme la logique de la diminution du nombre des lits a été très bien récupérée par les décideurs pour faire des économies, ceux qui luttent contre les effets néfastes de cette diminution « sèche » passent facilement pour des conservateurs anti-progrès. Le courant antipsychiatrique désormais représenté par cette tendance est à nouveau en opposition avec la Psychothérapie Institutionnelle.