PROCESSUS
COGNITIFS ET PSYCHOSES INFANTILES
Pierre
Delion
Résumé : La psychose infantile contraint
l’enfant à des processus cognitifs spécifiques. L’objet de cet article est d’en
préciser certains mécanismes psychopathologiques, et plus précisément le
« processus psychotisant », à partir des nombreux travaux écrits à ce
sujet dans les dernières décennies. Mais ce processus peut également être à la
source de surprises inattendues que nous tenterons de présenter succintement.
Enfin, des conséquences théoriques et organisationnelles peuvent en être
inférées pour une meilleure approche globale, thérapeutique et pédagogique, des
enfants psychotiques.
Mots-clés : Psychose infantile,
processus cognitif, processus psychotisant, identification adhésive
pathologique, identification projective pathologique, pédagogie
institutionnelle.
Abstract :
Child psychosis holds children to specific cognitive process. The purpose of
this publication is to specify some of psychopathological mechanisms, and more
precisely the “psychoticising process”, from many recent researches. But this
process may be also at the origin of unexpected surprises we will present
briefly. Last, theoretical and organisational consequences are inferred to
improve the therapeutic and pedagogic approach of child psychosis.
Key-words
: Child psychosis, cognitive process, psychoticising process, pathological
adhesive identification, pathological projective identification, institution as
a pedagogy.
1. Introduction
Le processus psychotisant
(pour paraphraser Jacques Hochmann avec son processus autistisant)
pourrait être attribué à ce qui spécifie les mécanismes psychiques intervenant
dans les psychoses infantiles, comprenant également, pour reprendre la
classification française, l’autisme
infantile. Celui-ci entre en opposition avec le processus cognitif sur certains
points qui vont mettre en échec ce que je propose d’appeler les possibilités
d’«apprentissage-du-monde », par l’enfant qui en est le sujet. Mais si une
prise en charge pertinente est mise en œuvre suffisamment tôt et intensivement,
l’enfant psychotique pourra éventuellement reprendre « possession »
de ses processus cognitifs, mais avec un style singulier, souvent assez loin
des processus habituels. Nous allons essayer de préciser ici, à la fois les
quelques éléments qui nous semblent importants dans cette singularité, mais
aussi les praticables à construire pour chaque enfant, de telle sorte qu’il
puisse bénéficier d’une intégration optimale.
Je
propose par ailleurs au lecteur de se référer à plusieurs séries de travaux : ceux de Claude Bursztejn [18] et de Marion Sigman sur les
spécificités des capacités de symbolisation [26] et de
représentation, ceux de Jacqueline Nadel sur le déficit des conduites
d’imitation [19] , ainsi que ceux de Baron Cohen sur les conduites d’attention
conjointe[1] et le défaut de « théorie de l’esprit [14]» ; Nicolas Georgieff [8] insiste dans ses recherches
sur l’importance des dernières découvertes des sciences cognitives, tandis que
Jean Claude Guillaume [16], Marie Michèle Bourrat [15] et Marie Luce Gibello développent
leurs théorisations à partir de leur expérience de la psychopathologie
psychanalytique.
2. Le processus psychotisant est en
opposition avec le processus cognitif : le bébé va apprendre en faisant
des liens entre les évènements qui se succèdent dans son existence s’il peut
s’appuyer sur la pensée d’un autre. Cette affirmation devenue banale, qui
s’appuie sur l’étude des interactions bébé-parents, résulte pour partie de
l’étude des mécanismes du fonctionnement psychique tel que la psychanalyse, mais
aussi la théorie de l’attachement, nous en a permis l’approche.
En ce qui concerne la
psychanalyse, il s’agit d’une théorie qui repose sur la compréhension
progressive par Freud de la dynamique pulsionnelle : la pulsion libidinale
est en quête de représentation pour la représenter dans l'appareil psychique,
cette représentation est, au fur et à mesure des expériences de l’enfant,
associée avec d’autres représentations et, par le travail psychique que le
parent fait avec son bébé, des liens sont créés et intériorisés, voire
introjectés, entre des éléments semblables et non semblables, contribuant ainsi
à organiser la vie psychique du bébé. Celui-ci est donc en position d’être une
sorte de savant qui pense le monde petit à petit, et en extrait des invariants qu’il
mémorise en même temps que les parfums émotionnels qui les ont accompagnés. Ce
faisant, il dispose assez vite d’une bonne bibliothèque interne dans laquelle
il peut puiser les souvenirs d’expériences proches de celle qu’il est en train
de vivre, et par ce biais, porter un jugement sur elles. Si la « quantité
de pareil » est grande, la pensée de bébé va lui permettre de l’engrammer
comme expérience n+1, venant ainsi enrichir les expériences précédentes. Sinon,
cette expérience va déclencher l’angoisse du « pas pareil » qui peut
déboucher sur deux types de réponses différentes : ou bien « cette
nouvelle expérience est intéressante, mais de quoi s’agit-il au
fond ? », ou bien, « elle est trop angoissante, elle déborde mes
capacités et je n’ai pas assez d’énergie pour essayer de la comprendre ».
Dans un cas, l’angoisse sert de moteur pour comprendre, dans l’autre, elle
diffère voire empêche la compréhension. Là, l’expérience restera dans les
limbes psychiques, sans doute psychisée par l’angoisse y afférant, mais pas
suffisamment pour être « enchaînée » dans la suite des expériences
précédentes. Bion parle là des éléments béta non transformés par la fonction
alpha, et susceptibles de servir de « projectiles » psychiques
pour la future identification projective. Si on rapporte ces réflexions à la
pensée freudienne, il s’agit dans le cas de la « compréhension »
possible, de lier libidinalement l’objet avec sa représentation puis les
représentations entre elles. Dans le cas inverse, celui de non-compréhension,
la pulsion de déliaison vient entraver le travail de lien entre ces
éléments de la vie psychique, et par ce fait, empêcher la compréhension du
monde. Il y a tout lieu de penser que le processus psychotisant est saturé par
la pulsion de mort, et qu’à chaque fois que l’appareil psychique d’un enfant
psychotique a à résoudre une équation mettant en scène un objet et sa
représentation, la pulsion de mort intervient dans le rapport entre les deux et
le délie s’il était lié, l’empêche de se lier s’il ne l’était pas déjà.
« La
construction des structures cognitives a valeur adaptative mais aussi
défensive. La pensée construit et maîtrise le réel, mais aussi met à distance
le pulsionnel. Activité de liaison, elle est au service d’Eros. Mais
lorsqu’elle parvient à un système d’équilibre trop stable, il ne s’agit plus
que de l’équilibre mort de l’inanimé. Toute tension se trouvant réduite avant
que de pouvoir surgir, c’est Thanatos qui triomphe. » [22]
L’enfant
psychotique en vient donc à trouver dans les moyens du corps, la seule
solution qu’il ait à sa disposition pour conserver malgré ce travail psychique
de déliaison qu’il porte en lui, un rapport avec l’objet : le contact
direct avec lui par le toucher et leur régulation par le tonus. La théorie
de l’attachement, en mettant l’accent sur l’importance de ces premiers contacts
entre mère et bébé, permet de compléter les apports psychanalytiques d’une
façon très féconde. D’ailleurs, l’antagonisme entre ces deux approches ne me
paraît plus de mise aujourd’hui. Déjà Melanie Klein démontrait que « le
sein peut satisfaire des besoins qui, tout en demeurant d’essence orale,
débordent largement l’ingestion de lait et le but de succion, et qui sont de
l’ordre de la relation d’objet : gratification et amour, intimité physique
avec la mère au cours de la tétée, et ainsi
augmente la confiance dans le bon objet. Ces besoins objectaux
s’expriment dans la recherche de sensations liées au contact corporel :
odeur, chaleur, douceur. De telles idées doivent être soulignées parce qu’elles
précèdent de cinq ou six ans la publication de l’éthologiste Harlow et celle du
psychanalyste Bowlby sur la théorie de l’attachement » [23]. Ce contact me semble
comporter deux types différents de statuts psychiques : un statut archaïque
et un statut proto-psychique. Le statut archaïque concerne ce que les
post-kleiniens décrivent sous le terme d’identification adhésive [2] pathologique. L’agrippement
décrit par Imre Hermann [12] et l’école de Budapest, est en continuité avec cette identification
adhésive. Nous pouvons penser qu’elle s’enracine dans le fonctionnement
neurologique archaïque, celui décrit précisément sous la rubrique des réflexes
archaïques. Il est ainsi décrit un grasping qui concerne le réflexe que
fait la main dans la première année de bébé dès qu’elle est excitée par un
objet en position d’être pris. Pour le bébé, il n’y a pas de choix : si le
médecin passe son index dans la paume de l’enfant en allant vers l’extrémité
des doigts, sa main se referme « comme si » elle voulait prendre l’index.
Il y a lieu de penser que ce premier contact avec le monde du dehors est pour
le bébé une première manière de structurer son rapport aux objets. Ce
grasping est accompagné psychiquement de l’identification adhésive. Puis le
bébé découvre la profondeur, la troisième dimension ; il peut
progressivement prendre l’objet dans sa main quand il le décide, et non plus
d’une façon réflexe. Il y a donc un espace où les objets sont posés, un outil
pour les prendre et les garder ou les lâcher. Ce faisant, le bébé est en demeure
de se représenter l’objet qu’il ne tient pas. Là, il va s’appuyer d’abord sur
les sensations en rapport avec l’objet qu’il tient et lâche ; parmi ces
sensations, le « contrôle tonique » semble l’instrument de la
régulation (Bullinger [3]). Nous sommes là dans le proto-psychique. La projection est alors
possible puis nécessaire.
Mais imaginons que pour des
raisons de divers ordres, le bébé soit contraint de rester à fonctionner en
« mode grasping », son rapport avec la représentation de
cet objet ne l’incitera pas à le psychiser. Inversement, si ce bébé a des difficultés
à psychiser, la seule solution pour conserver quelque souvenir de l’objet
consiste à le garder dans le contact réel de sa main. Or la difficulté à
psychiser est en rapport avec l’irruption des angoisses archaïques dans
l’ébauche de l’appareil psychique de l’enfant. Je ne serais pas loin de penser
que le concept de dysharmonie cognitive défini par Bernard Gibello comme
une « anomalie permanente de l’organisation de la pensée rationnelle
servant de défense contre des angoisses archaïques chez des sujets non débiles »[9]
résume le statut de la pensée dans la prise que l’enfant psychotique exerce sur
le monde. Nous pouvons donc en inférer que le contact maintenu, entre l’enfant
et un objet, mesure sa difficulté à se le représenter et donc à s’en
séparer. Sa pensée est le contact avec l’objet. Je ne peux détailler ici
la théorisation par Jacques Schotte [21] du Vecteur Contact [25] Szondien, mais la lecture de ses travaux peut être d’un apport
considérable dans ces recherches.
L’autisme est l’exemple dans
lequel ce contact est maximal avec un objet dit autistique qui, à défaut
d’être représenté, doit être présent, sous peine de « tantrum ».
La psychose symbiotique décrite par Margaret Mahler est un autre exemple
dans lequel l’objet maternel est « l’objet » difficilement
représentable, qu’une séparation non supportable par l’enfant, met en évidence.
La psychose laisse à
l’enfant la possibilité de projection de ses objets, mais dans certains
cas, ces objets vont ainsi devenir persécutifs. Entrés dans les limbes
psychiques du psychotique, sans pour autant être représentés valablement, ces
objets doivent être frappés d’expulsion, et c’est le début de la persécution,
puisque ce mauvais objet projeté dans un extérieur ne peut que déclencher en
retour des choses mauvaises pour celui qui a tenté de s’en débarrasser. Ce
mécanisme de l’identification projective pathologique a été décrit par Melanie
Klein [17] à partir des travaux
d’Abraham et de Freud, mais aussi de ce fameux roman de Julien Green [10], Si j’étais vous. Le
roman plus récent de René Beletto, La machine, est également une très
bonne illustration de cette pensée psychotique si particulière. Dans ce
fonctionnement psychique particulier, la possibilité d’admettre des
contradictions dans la pensée se résout par l’expulsion de ce qui, dans la
pensée, est indésirable. Mais c’est aussi la possibilité de s’échapper de
soi-même en se projetant dans un autre qui, non seulement vous accueille en
lui, mais tombe sous l’emprise de celui qu’il reçoit. Il y a donc loin de
l’acceptation du principe de réalité en tant que garant d’une « pensée non
psychotique » du monde, une pensée nuancée de la complexité [5]. Et je ne détaillerai pas
ici en quoi cette pensée non psychotique du monde n’est possible que parce
qu’elle est dialectiquement liée à ce que Freud a conceptualisé sous le terme
de refoulement originaire. Les enfants psychotiques, eux, sont justement
amenés à utiliser les mécanismes de l’identification projective par défaut.
Nous pouvons ainsi décrire
un gradient qui va d’une pensée autistique dans laquelle les mécanismes d’identification
adhésive pathologique prédominent, à une pensée psychotique dans
laquelle ce sont les mécanismes d’identification projective pathologique
qui prévalent, puis à une pensée névrotique dans laquelle le
fonctionnement des processus cognitifs de l’enfant peut représenter l’objet et
entretenir avec lui un rapport symbolique, et donc son entrée possible dans la pensée
complexe.
3. Le « processus psychotisant »
peut être amené à faire un compromis avec le processus cognitif et laisser
émerger des surprises singulières.
« Alors
même qu’il renonce aux codes en vigueur, l’enfant psychotique se construit un
code privé, un cheminement personnel qui, de manière souvent inattendue, le
conduit à la solution de problèmes complexes. » [13]
La
difficulté d’articulation avec la fonction symboligène n’a pas que des aspects
négatifs ; elle est, chez l’enfant psychotique, productrice d’originalité.
Il serait intéressant d’approfondir et de reprendre les histoires de quelques
personnages célèbres et dont le parcours post-autistique [24] ne fait que peu de
doute : Glenn Gould, Thelonius Monk et Ludwig Wittgenstein [7]. A titre d’exemple, je
m’attacherai au premier.
Ce pianiste absolument
génial ne peut jouer Bach, et tous les autres musiciens qu’il a interprété, que
s’il connaît la partition par cœur. Comment s’y prend-il ? Il la lit une
seule fois. Une fois qu’il l’a lue, il la retient définitivement. Voici déjà un
signe d’hypermnésie qui ne fait pas de doute. Mais, dans les émissions qu’a
réalisé Bruno Monsaingeon à son sujet, il est frappant de voir comment cet
artiste, assis sur son tabouret percé dont il ne peut pas se séparer sous peine
de ne pouvoir jouer en concert, construit entre ses yeux, le clavier et les
doigts qu’il lui abandonne, un rapport très inhabituel qui fait penser à un
Gulliver penché sur son monde miniature dans lequel le piano figure un jardin « en
blanc et noir », et qui
alternativement enchante Gould par les promenades que « des » doigts
font sur le clavier ou l’effraye par les fugues qu’ils pourraient
entreprendre, montrant ainsi une disjonction dans le voir au bénéfice
d’une conjonction dans l’entendre. Enfin, lorsque Gould joue les
polyphonies les plus difficiles, il est capable, et c’est un des seuls, de lier
une partie de son jeu de main à une voix, l’autre à une autre, et ainsi de
suite, d’une façon qui met en lumière le chant de chacune des parties, plutôt
que l’harmonie de leur articulation. D’une certaine façon, il est à lui tout
seul, les quatre voix(cinq voix lorsqu’il joue de l’orgue) de la partition
qu’il joue, et tout se passe comme s’il avait attaché une de ses nombreuses
mains potentielles à une seule voix. Ce génie représente à mes yeux une forme
cicatricielle de pensée autistique appelée par Tustin, pensée
post-autistique.
Mais
les enfants que nous soignons nous montrent également les mécanismes
spécifiques de leurs processus cognitifs. Pierre A., est un enfant autiste qui
a acquis le langage assez tardivement, et dont le comportement était compatible
avec l’intégration scolaire. En grande section de maternelle, l’institutrice
nous apprend lors de la dernière réunion de synthèse de l’année, qu’elle a bien
réfléchi avec son équipe pédagogique, et que la meilleure solution pour Pierre
était de faire une nouvelle grande section, ou bien alors de le faire passer en
classe de perfectionnement en raison de ses difficultés de compréhension et
d’attention. Nous discutons pas à pas avec elle, et les parents présents à
cette réunion prennent plutôt le parti de faire passer leur fils en CP. Pierre
ne dit mot, et semble croiser le regard de la maîtresse avec un regard vide.
Lorsque nous proposons d’aider Pierre dans ce passage en CP, en instituant avec
lui, outre sa prise en charge thérapeutique, un travail hebdomadaire avec
l’institutrice spécialisée de notre service, sa maîtresse accepte son passage
en CP. Lors de la rentrée suivante, une nouvelle réunion doit avoir lieu au
bout de quelques semaines pour faire le point de sa situation, et signer
ensemble le contrat d’intégration scolaire. Le lendemain de la rentrée, la
nouvelle maîtresse appelle notre institutrice spécialisée pour lui demander
comment elle a fait pour que Pierre
sache lire dès la rentrée. A la consultation avec les parents, nous apprenons
que Pierre a regardé avec son papa l’émission « les chiffres et les
lettres », et que ce seul « devoir de vacances » lui a permis
d’apprendre à lire. Pierre est actuellement en CM2 et continue de faire des
progrès tout en conservant le style et les spécificités de la pensée
autistique.
Arthur
présente une psychose infantile. Lors de ses séances de psychothérapie, il me
fait des dessins qui représentent un garçon en train de tirer sur une cible
avec un arc, ou un fusil. La cible est représentée de telle manière que j’y
vois très nettement un œil. Il fait ensuite un trait qui part de la cible-œil
et rejoint le fusil ou l’arc que le garçon tient dans sa main. Mais ce qui est
particulier est que le fusil ou l’arc sont dirigés vers le garçon et tout se
passe comme si la balle ou la flèche partait de la cible-œil, passait par
l’arme et venait tuer le garçon. D’ailleurs quand le projectile-c’est le cas de
le dire-atteint le garçon, il tombe lui-même en réalité par terre, et fait le
mort dans la séance. Le travail psychothérapique va lui permettre de garder en
lui un peu de ces mauvais objets, et de nuancer à la fois ses dessins mais
aussi et surtout son comportement. Ses apprentissages vont aussi nous
renseigner sur ses processus cognitifs. En effet, les lettres de l’alphabet
sont l’objet de projections terrifiantes pour certaines, et il les lie alors
entre elles pour qu’elles ne quittent pas le plan de la feuille sur laquelle il
apprend à lire. Moyennant quoi il ne peut décontextualiser ni les lettres ni
les syllabes pour réarticuler sa tablature interne et s’appuyant sur elle, lire
les textes qu’il aimerait pourtant tellement lire. Et puis un jour son
institutrice découvre qu’il lit pratiquement tout seul des histoires nouvelles.
Après analyse fine de sa technique « autodidacte », il nous apparaît
clairement qu’Arthur a mis au point une « méthode hyperglobale »,
avec laquelle, « l’instant de voir », il saisit les quelques lignes
de toute la page et peut lire ce qu’elle contient. Au moins, pendant qu’il lit
le haut, le bas ne peut-il pas venir le mordre et le déchirer, et
inversement ; il maintient ainsi à la bonne distance pour lui un peu du
mauvais qu’il y a projeté.
4. Conséquences théoriques et
organisationnelles
Si donc le processus
cognitif est rendu difficile par le processus psychotisant, il convient d’en
étudier les conséquences sur le plan des dispositifs de soins mis en œuvre
auprès des enfants psychotiques. Je reprends à mon compte les quatre points
formulés par Charvit et Cervoni pour étayer une réflexion sur l’échec scolaire
des enfants psychotiques : « importance accordée aux qualités du
cadre ; intérêt offert par les activités partiellement ritualisées ;
assouplissement du système d’évaluation ; nécessité d’accompagner le
développement global de l’enfant. » [4] Je propose de les aborder tant sur les plans
théorique qu’organisationnel.
4.1.
Théorique : il ressort de cette étude que le processus cognitif nécessite
chez l’enfant une disponibilité d’esprit minimale pour produire les effets
qu’on attend de lui sur sa pensée. Le temps pour penser est
« prélevé » sur le temps global que l’enfant entretient avec le monde
dans la construction de ses objets externes et internes. Ce temps se soustrait
du temps pendant lequel l’enfant est soumis aux tâches à remplir pour
satisfaire à ses besoins immédiats, parmi lesquels, le désir d’être aimé n’est
pas négligeable. Nous avons vu que dans le cas de la psychose, le rapport avec
la réalité est très consommateur d’énergie, dans la mesure où il n’est jamais
le résultat d’une évidence, mais que l’enfant est soumis, à chaque pas,
à la rencontre avec les angoisses archaïques. Cette perte de l’évidence
naturelle, déjà décrite avec les schizophrènes adultes par les
phénoménologues, amène le psychotique à lui consacrer une grande quantité de
son énergie psychique, et la pensée du monde en est d’autant privée. Il en
résulte une déficience mentale spécifique, qui n’est pas un manque
d’intelligence, mais plutôt comme dysharmonie cognitive, le résultat d’un
épuisement des réserves d’énergie psychique.
Dans
ces circonstances, il apparaît utile pour ces enfants de les amener à faire
diminuer l’efficacité de leur processus psychotisant, et notamment en les
amenant à des rapports tangentiels avec le monde, diminuant d’une façon
significative leur niveau d’angoisse archaïque.
Notre
stratégie thérapeutique consiste à organiser les soins autour d’ateliers
thérapeutiques au cours desquels l’enfant peut mettre en scène ses angoisses
archaïques en présence des soignants. Les différents niveaux topiques qui ont
été proposés pour aborder avec lui ces angoisses sont en rapport avec une
approche de l’image du corps, et plus précisément en ce qui concerne les
enfants autistes et psychotiques, avec la grille de repérage clinique
mise au point par Geneviève Haag, Sylvie Tordjman, (et coll.) [11]. Le niveau de récupération
de la première peau psychique, le travail sur les clivages vertical et
horizontal, la séparation-individuation, sont ceux que nous avons retenus pour
l’organisation de soins spécifiques tels que le packing, la pataugeoire,
l’atelier-conte, la psychothérapie psychanalytique individuelle et/ou de
groupe, etc…
Les
processus plus spécifiques d’identifications psychotiques, tels que
l’identification adhésive et l’identification projective pathologiques, peuvent
faire l’objet d’activités thérapeutiques centrées sur leurs particularités, et
ainsi permettre les proto-sublimations possibles. Tel enfant présentant
une identification adhésive pathologique prévalente, peut être invité à
participer à une activité thérapeutique packing, escalade ou peinture ;
ces activités particulières peuvent mettre directement les angoisses en rapport
avec ce type de fonctionnement en continuité avec les processus de psychisation
qui y correspondent.
Toutefois,
nous tenons à ce que la thérapeutique soit nettement distinguée du pédagogique
quand c’est possible, de telle sorte que l’enfant psychotique puisse investir
le cadre des soins d’une façon différente de celle de la pédagogie.
4.2.
Organisationnel : mais cette description du processus psychotisant ne
saurait avoir lieu sans entraîner des conséquences pratiques pour les enfants
pris en charge. Dans le cadre de la psychiatrie de secteur qui organise la
psychiatrie en France, et plus précisément en ce qui nous concerne, la
psychiatrie infanto-juvénile, des stratégies thérapeutiques doivent être mises
en place pour chaque enfant, qui visent à lui confectionner un « costume
sur mesure » articulant entre elles les dimensions thérapeutiques et
pédagogiques.
La dimension thérapeutique
vise à offrir à cet enfant tout ce qui lui permet de travailler sur les
angoisses psychotiques dont il est le sujet, et encore plus souvent l’objet, et
sur les moyens de défenses qu’il peut, dans la relation thérapeutique, mettre
en œuvre avec les soignants, pour les surmonter. Il est bien entendu que ces
défenses sont opposées à celles qu’il avait trouvé lui-même, et qui avaient eu
pour conséquences, dans la plupart des cas, de mettre en péril son appareil
psychique et son appareil à penser les pensées. Il s’agit en quelque sorte de
retrouver avec lui le chemin des sublimations.
La dimension pédagogique
vise, elle, à offrir à l’enfant une possibilité d’accéder aux acquisitions de
la vie quotidienne, de la vie sociale et partant, de la vie intellectuelle. Si
les espaces thérapeutiques doivent être symboliquement séparés des espaces
pédagogiques, les thérapeutes et les pédagogues doivent entretenir des rapports
qui rendent possibles les échanges entre eux sur les avancées, les difficultés
et les stagnations des enfants psychotiques.
Cette articulation qui ne va
pas de soi, est souvent difficile à réaliser et amène à bien des aménagements
des dispositifs institutionnels. En effet, l’enfant doit sentir dans ce
dispositif une continuité d’être tout en expérimentant une discontinuité
des espaces d’accueil. Les expériences antérieures qui consistaient à proposer
à l’enfant un établissement à temps complet prétendant à s’occuper de tout ce
dont il avait besoin ont fait long feu, et les dérives totalisantes qui en ont
résulté ont suffisamment montré qu’il s’agissait d’une fausse route. Par
contre, les systèmes d’accueil thérapeutique à temps partiel, articulés avec
des classes plus ou moins spécialisées à temps partiel également, ont montré
qu’elles permettaient à l’enfant de construire une tablature d’espaces
articulés propice à représenter, dans leur géographie quotidienne, les
représentations avec lesquelles ils sont justement en délicatesse sur un
plan symbolique.
Il
me semble important de rappeler les classes dites de « Pédagogie
institutionnelle [20] », proposées par Fernand Oury et le courant qu’il a animé à la
suite des travaux pédagogiques fondamentaux de Célestin Freinet. Il y aurait également
lieu de reprendre en détail les travaux de Maria Montessori, de Makarenko à la
Colonie Gorki, de Janusz Korczak, …Et pourtant, il est de bon ton de considérer
qu’une telle approche de l’éducatif est obsolète ; c’est faire preuve de
légèreté, car si l’on fait l’effort de regarder de près ces techniques, elles
se révèlent de très bonnes conceptualisations de tout ce que nous venons de
tenter de définir comme nécessaire pour la reprise des processus cognitifs chez
l’enfant psychotique.
Il
y a donc lieu à ce titre de favoriser toutes les expériences qui concourent à
ce dispositif, et de faciliter leur promotion sur le plan administratif. Il ne
serait pas admissible que sous les prétextes de doubles prises en charge, les
enfants psychotiques n’aient pas les soins et la pédagogie auxquels ils ont non
seulement droit, mais aussi dont ils ont besoin pour leur survie
psychique. Il serait encore moins
admissible que les thérapeutes et les pédagogues ne réalisent pas les
conditions de leur rencontre sous divers prétextes, dont l’application, par
chacun des intervenants, de sa méthode sans concertation avec l’autre, est la
caricature la plus préjudiciable au maintien d’une vision psychodynamique de la
psychopathologie.
En
guise de conclusion, il me semble important d’insister sur deux aspects
déterminants dans ce domaine : les parents et la prévention.
Les
parents doivent être associés d’une façon étroite dans l’organisation des soins
de leur enfant. Des entretiens réguliers sont nécessaires, non seulement avec
les soignants mais également avec les pédagogues, soit ensemble, soit
séparément suivant les problèmes à étudier avec les parents. Il nous a semblé
utile de pratiquer des réunions de parents permettant de travailler à partir de
leurs expériences chronologiquement différentes, les acceptations progressives
par les parents des difficultés présentes et à venir, en s’appuyant sur les
expériences du passé. Nous avons également mis au point des réunions de
fratrie(Martine Charlery), car les frères et sœurs des enfants psychotiques ne
sont pas indemnes de souffrances dont il y a lieu de tenir le plus grand
compte.
La
prévention et le dépistage précoce des troubles autistiques et psychotiques en
concertation avec les professionnels de la petite enfance et particulièrement
avec les pédiatres peut donner des résultats très intéressants pour les enfants
et leurs parents. Un des aspects qui nous est apparu le plus notable dans notre
approche de ce nouveau dispositif de dépistage mis en place à Angers [6], est la diminution très
grande des résistances des parents au traitement psychothérapique, dans la
mesure où le dépistage est suivi d’un bilan organique le plus pertinent pour
cet enfant au vu de ses signes d’appel, et d’une proposition de soins
pédopsychiatriques dans la suite immédiate de ces premières rencontres.
Gageons
que la réflexion entreprise ces dernières décennies autour de la psychose
infantile, les moyens organisationnels qu’elle a engendré, et la formation des
soignants qu’elle a permise, concourre à diminuer les conséquences inopportunes
du processus psychotisant sur les processus cognitifs de l’enfant psychotique.
BIBLIOGRAPHIE
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21 - Penser la psychiatrie avec Jacques
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22 - Perron, R., L’information psychiatrique, vol.53, 9, 1977, p.1061.
23 - Petot, JM., Melanie Klein, le moi et le bon objet, Dunod, Paris, 1985, pp.219-220.
24 - Plus précisément, nous pouvons évoquer ici le syndrome d’Asperger.
25 - Schotte, J., Le contact, De Boeck, Bruxelles, 1990.
26 - Sigman, M., Ungerer, J., Sensorimotor skills and language
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