Le loup anal et les trois petits cochons

(Approche d'un matériel thérapeutique)

Pierre Lafforgue

La Pomme Bleue, Bordeaux

Il est habituel, à la suite des travaux de l'ethnofolklore et de la psychanalyse, de considérer le loup comme l'archétype de la dévoration.

A fréquenter les contes de tradition populaire dans nos ateliers thérapeutiques, il est apparu que les enfants, selon leurs pro­blématiques conflictuelles, repéraient et "travaillaient" trois types de symbolique du loup :

1) Le loup de l'oralité dévorante dans Le petit chaperon rouge  ;

2) Le loup de l'analité  destructrice dans Les trois petits cochons  ;

3) Le loup de la castration, niais et vieillissant, image paternelle démystifiée du post-oedipe, dont le prototype est l'Yzangrin du Roman de Renart.

Les trois petits cochons et les jeux de l'analité

Les animaux dans leurs petites maisons (A.T. 124). Blowing the house in, dans l'in­dex international de Aarne's Thompson

Dans nos ateliers contes à visée théra­peutique [1] , nous avions depuis longtemps remarqué que les enfants psychotiques pé­taient de façon anormalement fréquente à l'écoute de ce conte-là. Parfois, chez les plus grands on observe des bruits de bouche (les doigts à l'intérieur de la bouche glissent sur la paroi interne des joues et en faisant irrup­tion font un bruit d'explosion) ou des bruits de pets obtenus par un phénomène de souf­flet en mettant la main en creux sous l'ais­selle. Le bras se baisse et actionne la caisse du soufflet ainsi formée, (nous y reviendrons au sujet du folklore). Les enfants également remuaient beaucoup sur leur derrière. Ils pa­raissaient habiter le conte de façon anale.

Je suis allé voir dans les versions popu­laires du catalogue Delarue-Tenèse [2] , s'il n'y avait pas quelques traits d'analité censurés dans les versions habituelles. J'y trouvais des loups empalés "du pertuis jusqu'à la gorge" avec une broche chauffée au rouge, un co­chon qui transportait ses amis en les faisant monter dans son cul, etc. Les enfants de l'atelier avaient donc bien ressenti cette di­mension anale collectée au siècle dernier qu'ils découvraient avec nous dans leurs as­sociations ludiques.

Walt Disney à qui l'on doit le second souffle de ce conte en France (depuis 1934) avait inconsciemment perçu cette dimension. Seul Naf Naf, le plus évolué des trois petits cochons porte culottes ou plutôt salopettes. Ses deux frères vont cul-nu  comme les bambins à l'âge des apprentissages sphincté­riens. C'est d'une observation courante de voir les bébés faire comme si les couches modernes étaient un prolongement externe de leur ampoule rectale. C'est l'été, quand les mères leur enlèvent ces couches, qu'ils ap­prennent le mieux à contrôler leur sphincter. F. Dolto faisait remarquer qu'avant la guerre de 1914, garçons et filles étaient jusqu'à 4/5 ans habillés de robes et ainsi percevaient plus facilement au contact des jambes l'urine et les excréments. A l'arrivée des nurses anglai­ses en 1914 est apparu le langeage à l'an­glaise, précurseur de nos modernes couches. Parallèlement les énurésies et les encoprésies seraient devenues plus fréquentes. Il y a pro­bablement des jeux analogiques entre ce que l'on garde ou souffle avec la bouche, ce que l'on retient ou expulse avec le rectum, ce que l'on maîtrise avec la main et ce qui tient ou ne tient pas de solide dans ces trois petites maisons. D'où le succès de ce conte.

51 versions en France sont répertoriées dans le Delarue-Ténèze. Le conte type T. 124 était peu répandu vers 1900 en dehors de nos frontières. La première mention écrite en langue anglaise remonte à J.O.  Halliwel Nursery Rytms, Londres 1843. Les livres pour enfant en langue anglaise n'ont cessé de reproduire cette version qui a inspiré à Walt Disney son film en 1933. Les trois petits cochons sont devenus le conte préféré des enfants dans le monde entier. Il est vrai que ce court métrage est sorti en pleine période de récession et que la chanson de Franck Churchill : "Qui a peur du grand méchant loup, c'est pas nous, c'est pas nous" a été reprise par toute l'Amérique en crise. La version française en album aux éditions Ha­chette date de 1934.

Dans la tradition (avant Walt Disney), il s'agit de 3 animaux, pas toujours de la même espèce (jars, coq et truie) qui ont pour tâche de se défendre contre le loup en se construi­sant chacun une maison de qualité crois­sante : une en paille, l'autre en bois (ajoncs ou ronces), la troisième en brique, pierre ou fer. Seule la troisième résistera à l'attaque du loup. Deux déroulements possibles :

- ou bien les deux premiers animaux se réfugient chez le troisième et sont sauvés,

- ou bien ils sont l'un après l'autre dévo­rés par le loup.

En atelier, ces deux versions peuvent se conter :

- la première est plus intéressante pour travailler la rivalité ou la solidarité frater­nelle. Dans le jeu dans la maison de brique par exemple,  Nouf Nouf (le cochon de la maison de paille) supplantera Naf Naf, le cochon qui a construit la maison de brique et répondra au loup à la place de son frère. Il installera la marmite d'eau bouillante. Le conteur en voix off pourra rappeler le con­tenu du texte. "C'est Naf Naf qui commande dans la maison solide". Cette dynamique de la rivalité fraternelle et du leadership sera un matériel à travailler en groupe.

- la deuxième version est plus mar­quante comme conte d'avertissement. Bettel­heim a écrit [3] au sujet des identifications dans ce conte : "comme les trois petits cochons représentent les diverses étapes du dévelop­pement humain, la disparition des deux pre­mières n'a rien de traumatisant. L'enfant dans son subconscient comprend que nous devons passer par différentes formes précoces d'exis­tence avant de parvenir aux formes supérieures. Quand on raconte "les Trois Petits Cochons" à de jeunes enfants, ceux-ci ne se réjouissent que de la punition méritée du loup et de la victoire intelligente de l'aîné. Ils n'ont aucun chagrin au sujet du sort des deux plus jeunes. L'enfant, même tout petit, semble comprendre que les trois héros ne sont qu'un seul et même personnage à trois stades différents de sa vie".

Ce n'est pas aussi simple que cela et nous savons que certains enfants refusent de jouer Naf Naf pour ne pas avoir à manger le loup qui a mangé leur frère. Un tabou ali­mentaire rencontré dans une légende juive rapportée à Adam est ainsi présenté.

Dans ce conte, l'agresseur est le loup,  parfois un renard affamé. En face, un groupe ou une fratrie de trois. Deux égoïstes et in­souciants comme la cigale de la fable, le troisième (aîné ou dernier) prévoyant et la­borieux comme la fourmi. Peut apparaître un tiers donateur, un maçon, un forgeron ou une mère qui veut autonomiser ses petits. Le donateur donne les matériaux de construc­tion. Certains enfants parlent de vente ou d'échange. Toutes ces variations sont inté­ressantes quand elles apparaissent dans les commentaires des dessins. L'agresseur est berné par le troisième cochon. (séquences du champ de navets, de la baratte, etc.). Cette ruse sous-entend une maturité oedipienne : connaître l'heure, l'avant et l'après. La con­naissance du déroulement du temps s'ac­quiert en période pré-oedipienne de liquida­tion fantasmatique de l'image paternelle. Au cours préparatoire, les enfants dysharmoni­ques et psychotiques buttent sur ces symbo­les et sur les conséquences du repérage avant/après dans l'écoulement du temps. Nous y reviendrons dans le paragraphe con­sacré à la dimension oedipienne des Trois Petits Cochons.

Le loup agresseur est toujours éliminé : qu'il soit mangé en tombant dans la marmite, ou bien qu'il soit embroché et grillé. Certai­nes versions le font s'enfuir "dans la forêt voisine" après s'être brûlé le derrière. Très appréciée dans le jeu, cette séquence fuite avec retour possible est peut-être la plus intéressante pour l'intériorisation de la méta­phore prédatrice portée par le loup.

Une version de l'Italie du Nord (Lombardie) rapportée par Italo Calvino fait état de 3 soeurs [4] . En voici le résumé :

Une mère meurt après avoir conseillé à ses trois filles d'aller demander à leurs oncles de leur bâtir trois maisons. Catherine, l'aînée, demande à l'oncle fabriquant de nattes une maison en nattes. Julie, la seconde, demande à l'oncle menuisier une maison en bois. Ma­rinette, la plus jeune, demande à l'oncle for­geron une maison en fer.

Le loup se jette sur la maison de nattes et mange Catherine, puis sur la maison de bois et mange Julie. Sur la maison de fer, il se casse l'épaule. Le forgeron lui répare l'épaule. Ruse du loup qui invite Marinette à aller chercher des pois chiches. Marinette y court avant le loup. Le loup l'invite à aller chercher des lupins. Le loup l'y surprend. Elle se cache dans une courge. Le loup ap­porte la courge contenant Marinette à la maison de Marinette. Dans la maison, Mari­nette nargue le loup qui a été berné. Le loup se cogne la tête contre les murs de fer. Il es­saye de descendre dans la cheminée. Il tombe  dans le chaudron où il est cuit.

De tous les contes populaires pour tout-petits, le T. 124 est le plus simple et le plus demandé. Il peut être mémorisé sans effort même si dans leurs premiers repérages les enfants confondent contenant et contenu en désignant de façon elliptique les actants comme ceci : le cochon de paille, le cochon de bois, le cochon de brique. L'enveloppe désignant le contenu. Tout paraît y être si­gnifié en vue de la meilleure mentalisation possible :

- une situation de manque : on est la nuit sans protection parentale.

- une solution est apportée : construc­tion de 3 maisons refuges

- un agresseur possible : le loup noc­turne qui rôde.

- une violence : destruction des deux premières maisons par le loup (avec dévora­tion éventuelle des habitants).

- une solution contre la violence grâce à la solidité de la troisième maison.

- une liquidation de l'agresseur : le loup est brûlé ou mangé ou s'enfuit dans la forêt voisine.

Ce conte, probablement, par ajouts ve­nant de conteurs successifs, peut être com­pliqué par des séquences adjacentes comme les trois ruses, qui ne viennent apporter rien d'essentiel à la structure mais permettent de travailler la tromperie et la supériorité de l'intelligence du faible sur la niaiserie du fort. Encore faut-il avoir symbolisé l'écoulement du temps. Nous y reviendrons en abordant la dimension oedipienne de ce conte.

 

Ethnofolklore du cochon

Déjà Hérodote signalait le pourceau comme un animal immonde donnant lieu à des tabous : "il prend son plaisir dans la fange et le fumier". Sexualité, fécondité, goinfrerie, saleté, il représente tous les excès de l'avalage à l'évacuation. Son pied fourchu évoque le diable. L'iconographie du Moyen-Age reprise par Félicien Rops [5] associe le porc et la femme lubrique qui le chevauche.

Saint Antoine est associé au cochon dans ses tentations célèbres mais surtout pour avoir obtenu le privilège confirmé par Louis XI aux Antonites de pouvoir laisser errer dans la rue des troupeaux de cochons à condition qu'ils portassent clochette. Ces animaux omnivores avaient un rôle d'éboueurs et servaient de nourriture aux malades des hôpitaux.

Fait rare : à Bordeaux, nous pouvons rencontrer Saint-Antoine et son cochon (un vrai porcelet) dont la tradition a été conser­vée par le guignol de la famille Guérin lors des "Foires au plaisir" sur la place des Quin­conces.

Le travail en atelier du conte Jeannot et Margot nous a amené à retrouver quelques rapprochements signifiants entre le four et le cochon décrit dans l'ethnofolklore [6] . Le courtil est souvent dans la ferme placé près du four à pain. Il y a un rapport certain entre mettre dans le courtil aux cochons le niais, le criminel, le fou ou l'enfant, et mettre dans le four pour brûler ou purifier la sorcière, l'amant, le loup. La maie, sorte d'auge en bois qui sert à ébouillanter et racler le poil du cochon une fois saigné, ressemble au pétrin et la raclette sert à racler le cochon et le pé­trin.

De nombreuses associations ont été fai­tes entre l'enfant et le cochon. Le rouget du cochon était autrefois traité comme la rou­geole de l'enfant. L'anorexie de l'enfant et du cochon au moment du sevrage maternel était traitée de la même façon, par une vente fic­tive au voisin pour éloigner ou déplacer le mauvais sort.

Dans les contes, quand l'ogre s'écrie : "Ça sent la chair fraîche ou "ça sent le chré­tien", l'ogresse dans certaines versions popu­laires répond : "on a tué le cochon". C'est aussi la réponse que donne le boucher au bon Saint Nicolas qui ne sera pas dupe. Ce sont bien les trois petits enfants qui sont à saler dans le saloir.

De nombreux faits pointent les analo­gies entre l'intérieur du corps de l'homme et du cochon et leur lubricité commune. Une légende dit qu'Adam avait tant de fils qu'il en avait honte. Pour ne pas les montrer, il les enfermait dans le four mais on entendait leur tapage. Saint Pierre demanda :

- Qu'est-ce qui crie dans le four ?

- Adam : Des cochons

- Saint Pierre : Eh bien ! que cochons ils restent !

Saint Pierre étant parti, Adam trouva ses fils changés en porcelets. Cette méta­morphose expliquerait le tabou du porc pour le peuple juif, mais aussi le fait que les co­chons (et les ours) ayant leur anatomie in­terne semblable à celle de l'homme, le co­chon servait à la dissection anatomique aux époques où l'église interdisait cette pratique sur le corps humain.

Voici un conte étiologique breton et christianisé (Le Goffic, Revue des traditions, 1903) :

Jésus et Saint Pierre sont descendus sur terre. On leur donne en cadeau une truie pleine. Ils rencontrent une pauvre vieille et lui donnent la truie en pension contre la moi­tié des petits à naître à leur retour. Ils s'en vont à leurs affaires. La truie fait 8 petits. La vieille en cache 4 dans le four à pains, pen­sant ainsi porter sa part à 6. Au retour, Saint Pierre pose la question : Combien la truie a-t-elle fait de petits ?

- La vieille : Quatre

- Et ceux-ci - dit Saint Pierre en ouvrant le four.

Les quatre porcelets prirent le chemin du bois. Ils étaient noirs de suie. C'est depuis qu'existe la race des sangliers.

Ethnofolklore du pet

Autour de la dérive anale proposée par le conte, suivons le travail de C. Gaignebet sur le folklore obscène des enfants [7] . Le loup anal de la tradition populaire est ici qualifié de loup venteux. Nous allons commencer par une version type de comptine :

 

Un loup passant par le désert

La queue levée, le cul ouvert (ou tout vert)

Il fait un pet

Pour qui

Pour toi

Retire-toi dans ta cabane en bois.

Chaque syllabe s'accompagne d'un comptage. L'enfant désigné par le phonème bois est éliminé (comme envoyé au cabinet) et on recommence jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un enfant. Cet auteur évoque "le loup vert de Jumièges" près de Rouen et le carac­tère venteux du loup dans les cérémonies de la Saint-Jean. Il associe cette comptine ludi­que avec les jeux de la queue leu leu du "loup, y es-tu ?", et les dictons et croyances relatifs au caractère venteux du loup.

On disait d'un important propriétaire qu'"il a du bien partout où le loup pète" (Littré). Un gâteau peut marquer ce frayage oral anal. C'est le pet de nonne ou pet de loup. C'est une sorte de beignet dont la cuis­son fait apparaître une voussure d'air au cen­tre. La vesse de loup (lycoperdon) est un champignon à saccules qui, si on le com­presse, éclate avec une fumée marron. C'est un amusement de collégien et de conscrit d'allumer avec un briquet leurs pets la nuit dans les dortoirs. Cela peut se faire au tra­vers du tissu du pantalon. L'odeur de roussi rappellerait-elle le loup tombant dans la marmite et se brûlant les fesses.

Nous n'insisterons pas sur ce folklore du pet mais il est important que les enfants puis­sent jouer à déplacer leur auto-érotisme anal vers des jeux d'auto-érotisme psychique avec les mots de l'analité. Ils le font dans les insul­tes (pédé, enculé, etc.) ou de façon plus éla­borée par le colportage de petites histoires de Toto ou de petites chansons dont voici quelques exemples connus de tous :

Cunégonde, veux-tu du fromage ?

Oui maman avec du beurre dessus.

Non ma fille ce n'est pas de l'usage

Bien maman, fous le toi au cul !

Négonde, veux-tu... etc.

Ceci est une forme de randonnée dont les enfants sont très friands.

J'ai mal occupé ma jeunesse

J'ai trop été dans les salons

A B C D

Mon grand-père est enterré

Dans le trou des cabinets

Ma grand-mère chie dessus

Mon grand-père est revenu

Imitant le roulement du tambour mili­taire :

Trou du cul, de quoi te plains-tu ?

N'es-tu pas bien au milieu de mes fes­ses ?

Trou du cul, de quoi te plains-tu ?

N'es-tu pas bien au milieu de mon cul ?

Les enfants psychotiques n'ont que très peu accès à ces jeux métaphoriques de trans­gression. Ils se contentent de jeux projectifs ou d'accrochages sonores : "tu pues", sans possibilité de déploiement associatif indiqué dans le corpus anal de leur âge. La comptine et les histoires scatologiques entre 5 et 6 ans sont, comme les proverbes chez l'adulte, le seul réservoir encore possible de transmis­sion orale. Un enfant de 5 ans raconte ce qui suit (ne sachant pas lire, sa connaissance vient du bouche à oreille entre enfants :

Trois petits lapins

Un qui pue

Un qui pète

Un qui joue de la trompette

J'en mets un dans mon chapeau

Il me dit qu'il fait trop chaud

J'en mets un dans mon mouchoir

Il me dit qu'il fait trop noir

J'en mets un dans ma culotte

Il me mange la carotte

En passant par le cimetière

J'ai entendu les morts péter

Ce qui prouve que sous la terre

Ils n'ont pas le cul bouché.

Le Carnaval théâtralise l'analité dans ses fêtes surtout connues pour leurs débau­ches orales et sexuelles.

Au Moyen-Age, l'église isolait le fou et les confréries bourgeoises s'en amusaient. L'organisation de l'excès était ritualisée au Carnaval du Mardi Gras. Débauche et maî­trise passaient par les déguisements, les jeux de pets et les contes du monde à l'envers.

Pantalone de la Comedia del Arte en est issu comme les "paillasses" dans l'Hérault avec leur buste gonflé de paille et leur bou­quet de buis vert planté dans la couture des épaules. Ils se roulent dans la lie de vin avec des filles qu'ils capturent dans un rituel de fertilité et de jeux excrémentiels [8] .

Dans son chapitre du Mercredi des Cendres du Cycle du Carnaval-Carême [9] , Ar­nold Van Gennep énumère les villes où les "souffloculs" (parfois appelés "baise-culs") insufflent de la cendre à ceux qui ne sont pas assez lestes pour les éviter. L'origine de ce rituel serait la purification des maisons des impuretés du Carnaval. Il cite une soixan­taine de villes ou villages ayant perpétué cette tradition jusqu'en 1914 : l'aire part des Ardennes avec une concentration dans le Sud-Est. Dans notre Sud-Ouest, à Nontron en Dordogne, ce rituel est toujours présent [10] .

Le rituel habituel est celui-ci : des jeu­nes gens sont vêtus de longues chemises blanches et de bonnets de nuit. Parfois, ils ont le visage enduit de suie ou masqué. Ils se suivent en longue farandole. Ils sont munis de soufflet (bouffets en patois) avec lesquels chacun souffle de l'air, de la cendre ou de la farine sous la chemise de celui qui le pré­cède. Le cortège pouvait atteindre 1 500 personnes au siècle dernier. Cette longue file fendait la foule en chantant et en rythmant un pas de danse : le branle du soufflet.

De temps en temps, certains "souffloculs" sortaient de la farandole pour aller souffler sous les jupes des filles ou des bourgeoises qui les regardaient.

Certaines variantes font état du port d'une bougie ou d'un papier enflammé tenu au derrière en se contorsionnant de façon érotique. Le souffle au cul devait raviver ou éteindre la flamme.

On y perçoit la dimension anale et géni­tale des jeux d'excitation liés à la différencia­tion sexuelle et leur transgression permise au temps de Carnaval alors que l'orgie orale s'accompagnait de force ripailles et libations avec la promenade du Boeuf gras, symbole de l'abondance.

Rabelais qui s'y connaissait en grivoi­serie cite parmi les jeux de Gargantua celui de "pet en gueule" appelé aussi jeu de virer les couettes. Dans ce mouvement, "le nez droit doit craindre le derrière". Une série d'illustrations précise les positions.

L'adulte entretient avec l'enfant ces jeux corporels de l'analité. Une petite chanson est encore usitée de nos jours. L'enfant est à cheval sur les genoux de l'adulte qui le fait sauter au rythme d'une comptine :

A cheval sur mon baudet

Quand il trotte il fait des pets

Au trot au trot

Au galop au galop

L'appel du clairon pour la soupe mili­taire est par dérision chanté ainsi :

C'est pas d'la soupe c'est du rata

C'est pas d'la merde mais ça en d'vien­dra.

Pour finir, voici une énigme que l'on po­sait dans les veillées avec les contes au coin du feu :

Toi qui me tiens tiens bien (la cré­maillère)

Toi qui me pousse pousses fort (la cui­sinière)

Car si mon cul pète tu es mort (le feu)

La réponse est : la marmite.

L'auto-érotisme psychique des jeux de rétention/excrétion buccale ou anale est sou­vent associé dans le folklore et par les en­fants dans leurs jeux aux capacités qu'a le corps à être à la fois contenant et pénétré par l'alimentation ou le sexe. Les analogies sont nombreuses : les fantasmes de fécondation orale sont aussi fréquents dans les théories sexuelles infantiles que les fantasmes de nais­sance ombilicale ou anale. Nous y revien­drons dans un chapitre traitant de la sexualité dans les contes. En attendant, citons Rabe­lais [11]  : "Panurge se levant fit un pet, sauta et cria joyeusement : Vive toujours Pantagruel. Ce que voyant, celui-ci voulut en faire au­tant, mais son pet fit trembler la terre à neuf lieues à la ronde, corrompit l'air et engendra plus de cinquante trois mille petits hommes nains et contrefaits... Il les nomma Pyg­mées".

Dans le T. 700, Tom Pouce (Pouçot en France), grain de millet dans la belle version de Bladé dans notre Sud-Ouest [12] , le héros est un petit garçon dégourdi, autonome, sachant parler dès sa naissance. Il est né d'un féculent (fève ou pois) ou d'un pet. Dans ses aventu­res, le passage par le transit intestinal d'un animal qui l'avale est presque obligatoire rappelant en cela l'avalement du héros par le dragon (Propp) ou l'aventure des pèlerins mangés avec la salade (Gargantua).

Il n'y a que les sots et les grands psy­chotiques pour ignorer les jeux de la méta­phore anale. On n'échappe pas à l'analité. Un conte facétieux illustre bien cela :

Un jour, Jean le Sot sciait une branche. Il s'était assis à califourchon dessus, du côté de l'extrémité. Un homme passait qui le re­garda longuement et lui prédit qu'il allait tomber. Ce qui en effet arriva. Jean le Sot pensa que cet homme était un grand devin et lui demanda de lui prédire son avenir. Amusé, l'homme de façon sentencieuse lui dit : "Tu mourras quand ton âne aura pété trois fois". Jean le Sot se mit à rire. En pre­nant le chemin du retour, son âne péta une fois. Jean le Sot devint soucieux. En trébu­chant sur une pierre, l'âne péta une deuxième fois. Jean le Sot, effrayé, fit d'un gros mor­ceau de bois une bonde qu'il mit en place non sans difficulté par ce que la bête bottait ferme. Trente pas plus loin, l'âne péta une troisième fois. le bouchon expulsé heurta Jean le Sot au milieu du front. Il tomba les bras en croix et se crut mort. Des pèlerins de Saint Jacques passant par là voulurent le porter au village pour le faire enterrer, mais ils ne trouvaient pas le gué de la rivière. Jean le Sot leur cria : "Plus loin, plus loin". Les pèlerins, effrayés par la voix du mort qu'ils prirent pour le diable, le jetèrent à l'eau où il se noya.

Un proverbe chinois le dit plus joli­ment : "Où que tu te tournes, tu as toujours ton cul derrière toi".

 

Conclusion

Pour conclure cet article issu de notre expérience thérapeutique des ateliers contes en pédo-psychiatrie, il nous est apparu que si le thérapeute analyste avait un cadre et un outil interprétatif suffisamment élaboré pour aborder la topique anale, ses métaphores et ses avatars, le soignant et l'éducateur se trouvent en difficulté, dans une position soit de laisser-faire et de complicité, soit de for­mulation d'interdits que nécessite le confor­misme social et parental.

Le soignant confronté aux "confusions des zones" (Meltzer) et à la non-organisation des étayages pulsionnels chez les enfants dysharmoniques et psychotiques peut certes utiliser la terre, la pâte à modeler, l'eau, le dessin, etc. Ces outils de projections sont trop souvent le lieu d'interprétations sauva­ges et plaquées. Dans le cadre de l'atelier conte thérapeutique, la dérive associative de symbolique anale est plus facilement repéra­ble, parce que déjà codée dans l'ethnofolk­lore traditionnel et la tradition orale du folk­lore obscène des enfants. Le loup métaphore de la symbolique pulsionnelle orale, anale ou génitale, le montre à l'évidence selon le choix du conte travaillé dans le cadre d'un atelier dont la technique a été élaborée à cet effet.