Le loup anal et les trois petits cochons
(Approche d'un matériel thérapeutique)
Pierre Lafforgue
La Pomme Bleue, Bordeaux
Il est habituel, à la suite des travaux de l'ethnofolklore et de la psychanalyse, de considérer le loup comme l'archétype de la dévoration.
A fréquenter les contes de tradition populaire dans nos ateliers thérapeutiques, il est apparu que les enfants, selon leurs problématiques conflictuelles, repéraient et "travaillaient" trois types de symbolique du loup :
1) Le loup de l'oralité dévorante dans Le petit chaperon rouge ;
2) Le loup de l'analité destructrice dans Les trois petits cochons ;
3) Le loup de la castration, niais et vieillissant, image paternelle démystifiée du post-oedipe, dont le prototype est l'Yzangrin du Roman de Renart.
Les animaux dans leurs petites maisons (A.T. 124). Blowing the house in, dans l'index international de Aarne's Thompson
Dans nos ateliers contes à visée thérapeutique [1] , nous avions depuis longtemps remarqué que les enfants psychotiques pétaient de façon anormalement fréquente à l'écoute de ce conte-là. Parfois, chez les plus grands on observe des bruits de bouche (les doigts à l'intérieur de la bouche glissent sur la paroi interne des joues et en faisant irruption font un bruit d'explosion) ou des bruits de pets obtenus par un phénomène de soufflet en mettant la main en creux sous l'aisselle. Le bras se baisse et actionne la caisse du soufflet ainsi formée, (nous y reviendrons au sujet du folklore). Les enfants également remuaient beaucoup sur leur derrière. Ils paraissaient habiter le conte de façon anale.
Je suis allé voir dans les versions populaires du catalogue Delarue-Tenèse [2] , s'il n'y avait pas quelques traits d'analité censurés dans les versions habituelles. J'y trouvais des loups empalés "du pertuis jusqu'à la gorge" avec une broche chauffée au rouge, un cochon qui transportait ses amis en les faisant monter dans son cul, etc. Les enfants de l'atelier avaient donc bien ressenti cette dimension anale collectée au siècle dernier qu'ils découvraient avec nous dans leurs associations ludiques.
Walt Disney à qui l'on doit le second souffle de ce conte en France (depuis 1934) avait inconsciemment perçu cette dimension. Seul Naf Naf, le plus évolué des trois petits cochons porte culottes ou plutôt salopettes. Ses deux frères vont cul-nu comme les bambins à l'âge des apprentissages sphinctériens. C'est d'une observation courante de voir les bébés faire comme si les couches modernes étaient un prolongement externe de leur ampoule rectale. C'est l'été, quand les mères leur enlèvent ces couches, qu'ils apprennent le mieux à contrôler leur sphincter. F. Dolto faisait remarquer qu'avant la guerre de 1914, garçons et filles étaient jusqu'à 4/5 ans habillés de robes et ainsi percevaient plus facilement au contact des jambes l'urine et les excréments. A l'arrivée des nurses anglaises en 1914 est apparu le langeage à l'anglaise, précurseur de nos modernes couches. Parallèlement les énurésies et les encoprésies seraient devenues plus fréquentes. Il y a probablement des jeux analogiques entre ce que l'on garde ou souffle avec la bouche, ce que l'on retient ou expulse avec le rectum, ce que l'on maîtrise avec la main et ce qui tient ou ne tient pas de solide dans ces trois petites maisons. D'où le succès de ce conte.
51 versions en France sont répertoriées dans le Delarue-Ténèze. Le conte type T. 124 était peu répandu vers 1900 en dehors de nos frontières. La première mention écrite en langue anglaise remonte à J.O. Halliwel Nursery Rytms, Londres 1843. Les livres pour enfant en langue anglaise n'ont cessé de reproduire cette version qui a inspiré à Walt Disney son film en 1933. Les trois petits cochons sont devenus le conte préféré des enfants dans le monde entier. Il est vrai que ce court métrage est sorti en pleine période de récession et que la chanson de Franck Churchill : "Qui a peur du grand méchant loup, c'est pas nous, c'est pas nous" a été reprise par toute l'Amérique en crise. La version française en album aux éditions Hachette date de 1934.
Dans la tradition (avant Walt Disney), il s'agit de 3 animaux, pas toujours de la même espèce (jars, coq et truie) qui ont pour tâche de se défendre contre le loup en se construisant chacun une maison de qualité croissante : une en paille, l'autre en bois (ajoncs ou ronces), la troisième en brique, pierre ou fer. Seule la troisième résistera à l'attaque du loup. Deux déroulements possibles :
- ou bien les deux premiers animaux se réfugient chez le troisième et sont sauvés,
- ou bien ils sont l'un après l'autre dévorés par le loup.
En atelier, ces deux versions peuvent se conter :
- la première est plus intéressante pour travailler la rivalité ou la solidarité fraternelle. Dans le jeu dans la maison de brique par exemple, Nouf Nouf (le cochon de la maison de paille) supplantera Naf Naf, le cochon qui a construit la maison de brique et répondra au loup à la place de son frère. Il installera la marmite d'eau bouillante. Le conteur en voix off pourra rappeler le contenu du texte. "C'est Naf Naf qui commande dans la maison solide". Cette dynamique de la rivalité fraternelle et du leadership sera un matériel à travailler en groupe.
- la deuxième version est plus marquante comme conte d'avertissement. Bettelheim a écrit [3] au sujet des identifications dans ce conte : "comme les trois petits cochons représentent les diverses étapes du développement humain, la disparition des deux premières n'a rien de traumatisant. L'enfant dans son subconscient comprend que nous devons passer par différentes formes précoces d'existence avant de parvenir aux formes supérieures. Quand on raconte "les Trois Petits Cochons" à de jeunes enfants, ceux-ci ne se réjouissent que de la punition méritée du loup et de la victoire intelligente de l'aîné. Ils n'ont aucun chagrin au sujet du sort des deux plus jeunes. L'enfant, même tout petit, semble comprendre que les trois héros ne sont qu'un seul et même personnage à trois stades différents de sa vie".
Ce n'est pas aussi simple que cela et nous savons que certains enfants refusent de jouer Naf Naf pour ne pas avoir à manger le loup qui a mangé leur frère. Un tabou alimentaire rencontré dans une légende juive rapportée à Adam est ainsi présenté.
Dans ce conte, l'agresseur est le loup, parfois un renard affamé. En face, un groupe ou une fratrie de trois. Deux égoïstes et insouciants comme la cigale de la fable, le troisième (aîné ou dernier) prévoyant et laborieux comme la fourmi. Peut apparaître un tiers donateur, un maçon, un forgeron ou une mère qui veut autonomiser ses petits. Le donateur donne les matériaux de construction. Certains enfants parlent de vente ou d'échange. Toutes ces variations sont intéressantes quand elles apparaissent dans les commentaires des dessins. L'agresseur est berné par le troisième cochon. (séquences du champ de navets, de la baratte, etc.). Cette ruse sous-entend une maturité oedipienne : connaître l'heure, l'avant et l'après. La connaissance du déroulement du temps s'acquiert en période pré-oedipienne de liquidation fantasmatique de l'image paternelle. Au cours préparatoire, les enfants dysharmoniques et psychotiques buttent sur ces symboles et sur les conséquences du repérage avant/après dans l'écoulement du temps. Nous y reviendrons dans le paragraphe consacré à la dimension oedipienne des Trois Petits Cochons.
Le loup agresseur est toujours éliminé : qu'il soit mangé en tombant dans la marmite, ou bien qu'il soit embroché et grillé. Certaines versions le font s'enfuir "dans la forêt voisine" après s'être brûlé le derrière. Très appréciée dans le jeu, cette séquence fuite avec retour possible est peut-être la plus intéressante pour l'intériorisation de la métaphore prédatrice portée par le loup.
Une version de l'Italie du Nord (Lombardie) rapportée par Italo Calvino fait état de 3 soeurs [4] . En voici le résumé :
Une mère meurt après avoir conseillé à ses trois filles d'aller demander à leurs oncles de leur bâtir trois maisons. Catherine, l'aînée, demande à l'oncle fabriquant de nattes une maison en nattes. Julie, la seconde, demande à l'oncle menuisier une maison en bois. Marinette, la plus jeune, demande à l'oncle forgeron une maison en fer.
Le loup se jette sur la maison de nattes et mange Catherine, puis sur la maison de bois et mange Julie. Sur la maison de fer, il se casse l'épaule. Le forgeron lui répare l'épaule. Ruse du loup qui invite Marinette à aller chercher des pois chiches. Marinette y court avant le loup. Le loup l'invite à aller chercher des lupins. Le loup l'y surprend. Elle se cache dans une courge. Le loup apporte la courge contenant Marinette à la maison de Marinette. Dans la maison, Marinette nargue le loup qui a été berné. Le loup se cogne la tête contre les murs de fer. Il essaye de descendre dans la cheminée. Il tombe dans le chaudron où il est cuit.
De tous les contes populaires pour tout-petits, le T. 124 est le plus simple et le plus demandé. Il peut être mémorisé sans effort même si dans leurs premiers repérages les enfants confondent contenant et contenu en désignant de façon elliptique les actants comme ceci : le cochon de paille, le cochon de bois, le cochon de brique. L'enveloppe désignant le contenu. Tout paraît y être signifié en vue de la meilleure mentalisation possible :
- une situation de manque : on est la nuit sans protection parentale.
- une solution est apportée : construction de 3 maisons refuges
- un agresseur possible : le loup nocturne qui rôde.
- une violence : destruction des deux premières maisons par le loup (avec dévoration éventuelle des habitants).
- une solution contre la violence grâce à la solidité de la troisième maison.
- une liquidation de l'agresseur : le loup est brûlé ou mangé ou s'enfuit dans la forêt voisine.
Ce conte, probablement, par ajouts venant de conteurs successifs, peut être compliqué par des séquences adjacentes comme les trois ruses, qui ne viennent apporter rien d'essentiel à la structure mais permettent de travailler la tromperie et la supériorité de l'intelligence du faible sur la niaiserie du fort. Encore faut-il avoir symbolisé l'écoulement du temps. Nous y reviendrons en abordant la dimension oedipienne de ce conte.
Déjà Hérodote signalait le pourceau comme un animal immonde donnant lieu à des tabous : "il prend son plaisir dans la fange et le fumier". Sexualité, fécondité, goinfrerie, saleté, il représente tous les excès de l'avalage à l'évacuation. Son pied fourchu évoque le diable. L'iconographie du Moyen-Age reprise par Félicien Rops [5] associe le porc et la femme lubrique qui le chevauche.
Saint Antoine est associé au cochon dans ses tentations célèbres mais surtout pour avoir obtenu le privilège confirmé par Louis XI aux Antonites de pouvoir laisser errer dans la rue des troupeaux de cochons à condition qu'ils portassent clochette. Ces animaux omnivores avaient un rôle d'éboueurs et servaient de nourriture aux malades des hôpitaux.
Fait rare : à Bordeaux, nous pouvons rencontrer Saint-Antoine et son cochon (un vrai porcelet) dont la tradition a été conservée par le guignol de la famille Guérin lors des "Foires au plaisir" sur la place des Quinconces.
Le travail en atelier du conte Jeannot et Margot nous a amené à retrouver quelques rapprochements signifiants entre le four et le cochon décrit dans l'ethnofolklore [6] . Le courtil est souvent dans la ferme placé près du four à pain. Il y a un rapport certain entre mettre dans le courtil aux cochons le niais, le criminel, le fou ou l'enfant, et mettre dans le four pour brûler ou purifier la sorcière, l'amant, le loup. La maie, sorte d'auge en bois qui sert à ébouillanter et racler le poil du cochon une fois saigné, ressemble au pétrin et la raclette sert à racler le cochon et le pétrin.
De nombreuses associations ont été faites entre l'enfant et le cochon. Le rouget du cochon était autrefois traité comme la rougeole de l'enfant. L'anorexie de l'enfant et du cochon au moment du sevrage maternel était traitée de la même façon, par une vente fictive au voisin pour éloigner ou déplacer le mauvais sort.
Dans les contes, quand l'ogre s'écrie : "Ça sent la chair fraîche ou "ça sent le chrétien", l'ogresse dans certaines versions populaires répond : "on a tué le cochon". C'est aussi la réponse que donne le boucher au bon Saint Nicolas qui ne sera pas dupe. Ce sont bien les trois petits enfants qui sont à saler dans le saloir.
De nombreux faits pointent les analogies entre l'intérieur du corps de l'homme et du cochon et leur lubricité commune. Une légende dit qu'Adam avait tant de fils qu'il en avait honte. Pour ne pas les montrer, il les enfermait dans le four mais on entendait leur tapage. Saint Pierre demanda :
- Qu'est-ce qui crie dans le four ?
- Adam : Des
cochons
- Saint Pierre :
Eh bien ! que cochons ils restent !
Saint Pierre étant parti, Adam trouva ses fils changés en porcelets. Cette métamorphose expliquerait le tabou du porc pour le peuple juif, mais aussi le fait que les cochons (et les ours) ayant leur anatomie interne semblable à celle de l'homme, le cochon servait à la dissection anatomique aux époques où l'église interdisait cette pratique sur le corps humain.
Voici un conte étiologique breton et christianisé (Le Goffic, Revue des traditions, 1903) :
Jésus et Saint Pierre sont descendus sur terre. On leur donne en cadeau une truie pleine. Ils rencontrent une pauvre vieille et lui donnent la truie en pension contre la moitié des petits à naître à leur retour. Ils s'en vont à leurs affaires. La truie fait 8 petits. La vieille en cache 4 dans le four à pains, pensant ainsi porter sa part à 6. Au retour, Saint Pierre pose la question : Combien la truie a-t-elle fait de petits ?
- La vieille :
Quatre
- Et ceux-ci - dit Saint Pierre en ouvrant le four.
Les quatre porcelets prirent le chemin du bois. Ils étaient noirs de suie. C'est depuis qu'existe la race des sangliers.
Autour de la dérive anale proposée par le conte, suivons le travail de C. Gaignebet sur le folklore obscène des enfants [7] . Le loup anal de la tradition populaire est ici qualifié de loup venteux. Nous allons commencer par une version type de comptine :
Un loup passant par le désert
La queue levée, le cul ouvert (ou tout vert)
Il fait un pet
Pour qui
Pour toi
Retire-toi dans ta cabane en bois.
Chaque syllabe s'accompagne d'un comptage. L'enfant désigné par le phonème bois est éliminé (comme envoyé au cabinet) et on recommence jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un enfant. Cet auteur évoque "le loup vert de Jumièges" près de Rouen et le caractère venteux du loup dans les cérémonies de la Saint-Jean. Il associe cette comptine ludique avec les jeux de la queue leu leu du "loup, y es-tu ?", et les dictons et croyances relatifs au caractère venteux du loup.
On disait d'un important propriétaire qu'"il a du bien partout où le loup pète" (Littré). Un gâteau peut marquer ce frayage oral anal. C'est le pet de nonne ou pet de loup. C'est une sorte de beignet dont la cuisson fait apparaître une voussure d'air au centre. La vesse de loup (lycoperdon) est un champignon à saccules qui, si on le compresse, éclate avec une fumée marron. C'est un amusement de collégien et de conscrit d'allumer avec un briquet leurs pets la nuit dans les dortoirs. Cela peut se faire au travers du tissu du pantalon. L'odeur de roussi rappellerait-elle le loup tombant dans la marmite et se brûlant les fesses.
Nous n'insisterons pas sur ce folklore du pet mais il est important que les enfants puissent jouer à déplacer leur auto-érotisme anal vers des jeux d'auto-érotisme psychique avec les mots de l'analité. Ils le font dans les insultes (pédé, enculé, etc.) ou de façon plus élaborée par le colportage de petites histoires de Toto ou de petites chansons dont voici quelques exemples connus de tous :
Cunégonde, veux-tu du fromage ?
Oui maman avec du beurre dessus.
Non ma fille ce n'est pas de l'usage
Bien maman, fous le toi au cul !
Négonde, veux-tu... etc.
Ceci est une forme de randonnée dont les enfants sont très friands.
J'ai mal occupé ma jeunesse
J'ai trop été dans les salons
A B C D
Mon grand-père est enterré
Dans le trou des cabinets
Ma grand-mère chie dessus
Mon grand-père est revenu
Imitant le roulement du tambour militaire :
Trou du cul, de quoi te plains-tu ?
N'es-tu pas bien au milieu de mes fesses ?
Trou du cul, de quoi te plains-tu ?
N'es-tu pas bien au milieu de mon cul ?
Les enfants psychotiques n'ont que très peu accès à ces jeux métaphoriques de transgression. Ils se contentent de jeux projectifs ou d'accrochages sonores : "tu pues", sans possibilité de déploiement associatif indiqué dans le corpus anal de leur âge. La comptine et les histoires scatologiques entre 5 et 6 ans sont, comme les proverbes chez l'adulte, le seul réservoir encore possible de transmission orale. Un enfant de 5 ans raconte ce qui suit (ne sachant pas lire, sa connaissance vient du bouche à oreille entre enfants :
Trois petits lapins
Un qui pue
Un qui pète
Un qui joue de la trompette
J'en mets un dans mon chapeau
Il me dit qu'il fait trop chaud
J'en mets un dans mon mouchoir
Il me dit qu'il fait trop noir
J'en mets un dans ma culotte
Il me mange la carotte
En passant par le cimetière
J'ai entendu les morts péter
Ce qui prouve que sous la terre
Ils n'ont pas le cul bouché.
Le Carnaval théâtralise l'analité dans ses fêtes surtout connues pour leurs débauches orales et sexuelles.
Au Moyen-Age, l'église isolait le fou et les confréries bourgeoises s'en amusaient. L'organisation de l'excès était ritualisée au Carnaval du Mardi Gras. Débauche et maîtrise passaient par les déguisements, les jeux de pets et les contes du monde à l'envers.
Pantalone de la Comedia del Arte en est issu comme les "paillasses" dans l'Hérault avec leur buste gonflé de paille et leur bouquet de buis vert planté dans la couture des épaules. Ils se roulent dans la lie de vin avec des filles qu'ils capturent dans un rituel de fertilité et de jeux excrémentiels [8] .
Dans son chapitre du Mercredi des Cendres du Cycle du Carnaval-Carême [9] , Arnold Van Gennep énumère les villes où les "souffloculs" (parfois appelés "baise-culs") insufflent de la cendre à ceux qui ne sont pas assez lestes pour les éviter. L'origine de ce rituel serait la purification des maisons des impuretés du Carnaval. Il cite une soixantaine de villes ou villages ayant perpétué cette tradition jusqu'en 1914 : l'aire part des Ardennes avec une concentration dans le Sud-Est. Dans notre Sud-Ouest, à Nontron en Dordogne, ce rituel est toujours présent [10] .
Le rituel habituel est celui-ci : des jeunes gens sont vêtus de longues chemises blanches et de bonnets de nuit. Parfois, ils ont le visage enduit de suie ou masqué. Ils se suivent en longue farandole. Ils sont munis de soufflet (bouffets en patois) avec lesquels chacun souffle de l'air, de la cendre ou de la farine sous la chemise de celui qui le précède. Le cortège pouvait atteindre 1 500 personnes au siècle dernier. Cette longue file fendait la foule en chantant et en rythmant un pas de danse : le branle du soufflet.
De temps en temps, certains "souffloculs" sortaient de la farandole pour aller souffler sous les jupes des filles ou des bourgeoises qui les regardaient.
Certaines variantes font état du port d'une bougie ou d'un papier enflammé tenu au derrière en se contorsionnant de façon érotique. Le souffle au cul devait raviver ou éteindre la flamme.
On y perçoit la dimension anale et génitale des jeux d'excitation liés à la différenciation sexuelle et leur transgression permise au temps de Carnaval alors que l'orgie orale s'accompagnait de force ripailles et libations avec la promenade du Boeuf gras, symbole de l'abondance.
Rabelais qui s'y connaissait en grivoiserie cite parmi les jeux de Gargantua celui de "pet en gueule" appelé aussi jeu de virer les couettes. Dans ce mouvement, "le nez droit doit craindre le derrière". Une série d'illustrations précise les positions.
L'adulte entretient avec l'enfant ces jeux corporels de l'analité. Une petite chanson est encore usitée de nos jours. L'enfant est à cheval sur les genoux de l'adulte qui le fait sauter au rythme d'une comptine :
A cheval sur mon baudet
Quand il trotte il fait des pets
Au trot au trot
Au galop au galop
L'appel du clairon pour la soupe militaire est par dérision chanté ainsi :
C'est pas d'la soupe c'est du rata
C'est pas d'la merde mais ça en d'viendra.
Pour finir, voici une énigme que l'on posait dans les veillées avec les contes au coin du feu :
Toi qui me tiens tiens bien (la crémaillère)
Toi qui me pousse pousses fort (la cuisinière)
Car si mon cul pète tu es mort (le feu)
La réponse est : la marmite.
L'auto-érotisme psychique des jeux de rétention/excrétion buccale ou anale est souvent associé dans le folklore et par les enfants dans leurs jeux aux capacités qu'a le corps à être à la fois contenant et pénétré par l'alimentation ou le sexe. Les analogies sont nombreuses : les fantasmes de fécondation orale sont aussi fréquents dans les théories sexuelles infantiles que les fantasmes de naissance ombilicale ou anale. Nous y reviendrons dans un chapitre traitant de la sexualité dans les contes. En attendant, citons Rabelais [11] : "Panurge se levant fit un pet, sauta et cria joyeusement : Vive toujours Pantagruel. Ce que voyant, celui-ci voulut en faire autant, mais son pet fit trembler la terre à neuf lieues à la ronde, corrompit l'air et engendra plus de cinquante trois mille petits hommes nains et contrefaits... Il les nomma Pygmées".
Dans le T. 700, Tom Pouce (Pouçot en France), grain de millet dans la belle version de Bladé dans notre Sud-Ouest [12] , le héros est un petit garçon dégourdi, autonome, sachant parler dès sa naissance. Il est né d'un féculent (fève ou pois) ou d'un pet. Dans ses aventures, le passage par le transit intestinal d'un animal qui l'avale est presque obligatoire rappelant en cela l'avalement du héros par le dragon (Propp) ou l'aventure des pèlerins mangés avec la salade (Gargantua).
Il n'y a que les sots et les grands psychotiques pour ignorer les jeux de la métaphore anale. On n'échappe pas à l'analité. Un conte facétieux illustre bien cela :
Un jour, Jean le Sot sciait une branche. Il s'était assis à califourchon dessus, du côté de l'extrémité. Un homme passait qui le regarda longuement et lui prédit qu'il allait tomber. Ce qui en effet arriva. Jean le Sot pensa que cet homme était un grand devin et lui demanda de lui prédire son avenir. Amusé, l'homme de façon sentencieuse lui dit : "Tu mourras quand ton âne aura pété trois fois". Jean le Sot se mit à rire. En prenant le chemin du retour, son âne péta une fois. Jean le Sot devint soucieux. En trébuchant sur une pierre, l'âne péta une deuxième fois. Jean le Sot, effrayé, fit d'un gros morceau de bois une bonde qu'il mit en place non sans difficulté par ce que la bête bottait ferme. Trente pas plus loin, l'âne péta une troisième fois. le bouchon expulsé heurta Jean le Sot au milieu du front. Il tomba les bras en croix et se crut mort. Des pèlerins de Saint Jacques passant par là voulurent le porter au village pour le faire enterrer, mais ils ne trouvaient pas le gué de la rivière. Jean le Sot leur cria : "Plus loin, plus loin". Les pèlerins, effrayés par la voix du mort qu'ils prirent pour le diable, le jetèrent à l'eau où il se noya.
Un proverbe chinois le dit plus joliment : "Où que tu te tournes, tu as toujours ton cul derrière toi".
Pour conclure cet article issu de notre expérience thérapeutique des ateliers contes en pédo-psychiatrie, il nous est apparu que si le thérapeute analyste avait un cadre et un outil interprétatif suffisamment élaboré pour aborder la topique anale, ses métaphores et ses avatars, le soignant et l'éducateur se trouvent en difficulté, dans une position soit de laisser-faire et de complicité, soit de formulation d'interdits que nécessite le conformisme social et parental.
Le soignant confronté aux "confusions des zones" (Meltzer) et à la non-organisation des étayages pulsionnels chez les enfants dysharmoniques et psychotiques peut certes utiliser la terre, la pâte à modeler, l'eau, le dessin, etc. Ces outils de projections sont trop souvent le lieu d'interprétations sauvages et plaquées. Dans le cadre de l'atelier conte thérapeutique, la dérive associative de symbolique anale est plus facilement repérable, parce que déjà codée dans l'ethnofolklore traditionnel et la tradition orale du folklore obscène des enfants. Le loup métaphore de la symbolique pulsionnelle orale, anale ou génitale, le montre à l'évidence selon le choix du conte travaillé dans le cadre d'un atelier dont la technique a été élaborée à cet effet.