Choix scientifiques en psychiatrie, orientation des pouvoirs publics
J.P. Vignat
C.H.S. Saint Jean de Dieu (LYON)
Monsieur le Sénateur,
Votre engagement dans le domaine de l'éthique médicale et votre rôle au sein de l'Office parlementaire d'étude des choix scientifiques et technologiques nous conduisent à vous faire part de l'inquiétude grandissante que suscitent chez un nombre croissant de psychiatres les orientations et les décisions du Ministère de la Santé et de ses services extérieurs.
Ces orientations et ces décisions traduisent la référence à un modèle de maladie mentale qui, pour être implicite - et peut-être non perçu par les décideurs eux-mêmes - n'en est pas moins précis et représente un changement radical par rapport au modèle organisant le dispositif de soins psychiatriques en France
Le modèle qui fonde, de manière consensuelle, l'organisation des soins dans le cadre tant des programmes individuels que des structures sanitaires et -jusqu'à présent - de la politique de santé, est psychologique, intégrant les dimensions biologique et sociale ce qui le fait souvent dénommer "psycho bio social".
Selon ce modèle - que nous avons exposé dans un travail, réalisé à votre initiative, du Conseil Départemental de Santé Mentale du Rhône paru dans la revue "Psychiatrie Française", la question du sujet et celle du sens sont au centre du travail thérapeutique ; le malade est considéré comme un sujet - au sens éthique du terme - son discours et son comportement sont pris en compte en tant que porteurs de sens, même si celui-ci est malaisé à découvrir ou reste caché, et pas seulement en tant que signes du désordre pathologique. Du point de vue épistémologique, la causalité retenue est de type multifactoriel.
Ce modèle, prévalent en France et en Europe Francophone (Suisse romande et Belgique wallone) a conduit à la mise en place de l'organisation sectorielle qui assure aux patients, y compris les plus graves, des soins intégrés inscrits dans la continuité et dans la durée. C'est au crédit de ce modèle qu'il faut porter la déchronicisation qui a permis la réinsertion de nombreux malades hospitalisés au long cours, la réduction massive de l'hospitalisation, le développement des soins ambulatoires et des alternatives à l'hospitalisation, la diversification des techniques thérapeutiques, l'élargissement de la clientèle et le large accès aux soins.
Dans la plupart des pays d'Amérique du Nord et d'Europe, c'est le modèle biologique ou médical, au sens de somatique, qui prévaut : la maladie mentale est réduite à un trouble cérébral de nature chimique, dans une conception médicale classique selon une causalité linéaire stricte. La maladie est limitée à ses phases aiguès, de production symptomatique intense, justifiant un traitement - essentiellement médicamenteux - intensif ayant pour objectif et pour limite le gommage des symptômes ; là s'arrête la prise en charge thérapeutique, la suite est du domaine des travailleurs et des organismes sociaux, en fonction de la capacité sociale et de l'éventuel handicap résultant.
Si l'on connait les conséquences désastreuses de la référence à ce modèle, poussé à l'extrême, au Canada et aux U.S.A., on ignore souvent son retentissement négatif sur le niveau de santé mentale de la population ; notamment l'évolution des schizophrènes, affection fréquente et grave qui se manifeste chez les grands adolescents et les jeunes adultes, est péjorative et se fait le plus souvent, non vers une amélioration, mais vers une stabilisation en un handicap plus ou moins sévère.
L'Italie est un peu à part : le modèle psycho bio social est prévalent semble-t-il mais l'importance considérable donnée au facteur social, la situation initiale désastreuse, l'hétérogénéité d'une région à l'autre, altèrent considérablement le bilan.
En d'autres termes, notre pays peut se féliciter d'un service public de psychiatrie développé et efficace, malgré des moyens limités (stagnants depuis 1979), animé par un personnel compétent et imprégné d'un souci éthique constant.
Cette situation, étroitement liée - il faut encore le souligner - au modèle prévalent est actuellement remise en question. On note une série d'élements convergents à cet égard :
1 - Le taux directeur de majoration annuelle de la dotation globale en psychiatrie - discipline dont le plateau technique est essentiellement représenté par du personnel et non par des machines et des appareils - est inférieur à l'inflation officielle et aux normes salariales consenties par le Ministère de la Santé. La psychiatrie est explicitement exclue du bénéfice des marges de manoeuvre départementales et régionales ; de plus, dans nombre de départements, les D.D.A.S.S. prélèvent des postes sur les secteurs psychiatriques pour les transférer aux disciplines somatiques ou aux établissements sociaux.
Il ne s'agit pas d'une simple question budgétaire, comme en connaissent à peu près tous les établissements hospitaliers, mais d'une politique de réduction constante des moyens alloués aux soins psychiatriques, en partie au profit du secteur social
2 - Il n'est désormais question, dans les textes comme dans la bouche des politiques et des fonctionnaires du Ministère de la Santé, que de "santé mentale" ; les termes de "psychiatrie" et de "maladie mentale" ne sont utilisés qu'avec parcimonie et réticence, alors même que la prévention, entendue au sens de maintien de la santé, est singulièrement plus floue, aléatoire et complexe en psychiatrie que dans les autres disciplines médicales. On parle de "professionnels de la santé mentale..." etc. alors qu'on ne parle pas de "santé cardiologique" mais de cardiologie, de "santé cytologique" mais de cancérologie... Là encore, il ne s'agit pas d'un tic ou d'un abus de langage, mais de l'accent mis hors du champ de la maladie et des soins.
3 - Le "Guide des soins infirmiers en santé mentale", édité récemment par le Ministère, évacue pratiquement, malgré son titre, la notion de soins au sens moderne du terme. L'infirmier est situé comme un éducateur, un rééducateur et un travailleur social et le soin disparait au profit de "l'accompagnement". Bref, l'intervention du soignant porte, selon le guide, essentiellement dans le domaine de la réinsertion sociale. Le traitement apparaît secondaire, limité à l'état aigu.
4 - Le diplôme d'infirmier de secteur psychiatrique (I.S.P.) garant d'un personnel spécialisé, compétent et efficace, disparait. Un diplôme unique est institué, formant des infirmières polyvalentes, dont la formation en psychiatrie est certes moins réduite que dans le D. E. actuel mais très loin de celle des études d'I.S.P. Les infirmières ainsi formées seront certainement capables d'appliquer des traitements chimiques à l'exclusion des autres modalités thérapeutiques usuelles en psychiatrie.
5 - La récente réforme hospitalière (Loi du 31 Juillet 1991) dans son article L. 771-2 réduit la psychiatrie - comme les autres disciplines - aux "soins de courte durée ou concernant les affections graves pendant la phase aigüe" ; les soins de longue durée ne concernant que des personnes non autonomes nécessitant une surveillance médicale constante et des traitements d'entretien. Or, certaines affections mentales graves, telle la schizophrénie, conservent, chez un nombre important de patients (il s'agit de sujets jeunes), pendant de très longues périodes une intensité particulièrement massive des troubles, donnant en permanence un aspect aigu au tableau clinique, l'acuité étant ici entendue au sens d'intensité et non de brièveté d'évolution. De plus, l'expérience de séjours hospitaliers très brefs, mis en oeuvre en réaction aux séjours asilaires interminables de naguère, a mis en évidence le caractère superficiel de "refroidissement" et non d'authentique restructuration de ces traitements. Il s'en suit que les patients ainsi traités sont incapables d'accéder à un véritable programme thérapeutique ambulatoire. On ne peut que gérer tant bien que mal leur incapacité. Le coût humain et économique de cette dérive est évident.
Les soins ambulatoires, dont la mise en place est une des caractéristiques de la politique de secteur en oeuvre depuis trois décennies, ont pris une importance considérable. Ils ne se réduisent pas à "des soins de suite ou de réadaptation" comme le formule la loi hospitalière, sauf à plaquer sur la maladie mentale, dont les caractéristiques spécifient l'outil de soins et les procédures thérapeutiques (et non l'inverse), le modèle médical somatique le plus classique.
6 - Le Ministre de la Santé a confié, voici quelques mois, au Docteur MASSE, la mission d'étudier le transfert de la psychiatrie dans les hôpitaux généraux (C.H.G.). Les objectifs fixés à la mission sont très clairs ; il ne s'agit pas du transfert, en l'état avec leurs unités hospitalières et leur dispositif extra-hospitalier, des secteurs actuellement implantés dans les centres hospitaliers spécialisés (C.H.S.) mais de détacher une partie de leurs moyens pour constituer dans les C.H.G., des services de séjours brefs ayant pour mission de traiter les troubles d'allure aiguè, les troubles nécessitant des soins prolongés étant accueillis dans ce qui resterait dans les C.H.S., c'est-à-dire des unités aux moyens réduits, reproduisant l'asile d'aliénés de jadis.
Le "dépérissement" des C.H.S. en psychiatrie, présenté depuis quelques années comme un progrès, implantant la psychiatrie au coeur de l'hôpital général, et non plus à part, la ramenant au sein des disciplines médicales, banalisant la maladie mentale, etc... est un double leurre : d'une part, la maladie mentale n'est jamais banalisée ; elle interpelle au plus profond chacun d'entre nous et la distance, que chacun individuellement et que le corps social peuvent mettre vis-à-vis de la folie et du malade, n'est certainement pas une affaire de bâtiments ni d'implantation géographique. D'autre part, la volonté de déspécifier la maladie mentale et la psychiatrie n'est pas innocente : elle renvoie au modèle médical, biologique, qu'on espérait définitivement dépassé, excluant par là-même le modèle psycho bio-social, garant des progrès et de l'efficacité de notre discipline, et tout le domaine thérapeutique au long cours qui en découle.
7 - En 1985, une conférence des Ministres de la Santé des pays de la C.E.E. (M. HERVE pour la France) a arrêté les grandes lignes d'une politique de "santé mentale" ; la maladie y est essentiellement considérée comme un handicap relevant de mesures sociales. La souffrance, le soin sont absents de cette vision prospective.
La démarche qui se dessine et désormais tend à s'imposer ouvertement est simple et précise ; elle découle d'une motivation économique - ou plus précisément comptable - à savoir réduire les dépenses de l'assurance maladie ; la conception de la maladie mentale réduite à ses phases aigues psychiatriques productrices de symptômes majeurs permet de limiter le soin psychiatrique à ces phases, selon le modèle d'une affection somatique en traitement intensif en unité hospitalière banalisée, selon un programme standard (psychométrie à l'admission - chimiothérapie - psychométrie à la sortie - R.S.S [67] . dans le cadre du P.M.S.I [68] ..
Le reste et la suite - en fait l'essentiel - ne sont que traitement d'entretien et programme social d'accompagnement, de soutien, de réinsertion, etc... Surtout, ils s'inscrivent hors du secteur sanitaire, réalisant un transfert massif de charge sur le secteur social.
Mais l'enjeu réel est autrement important, que les décideurs en soient conscients ou non : cette démarche traduit et tout à la fois conditionne un choix scientifique majeur dont les conséquences individuelles, sociales, éthiques et économiques (ici à long terme) sont immenses. Les patients - si ce choix, que la perspective d'allégement des coûts leste fortement, n'est pas abandonné - seront véritablement privés de soins ; les troubles, qu'il s'agisse de psychose ou de névrose, des malades dont le niveau de ressources ne permettra pas l'accès au circuit privé à but lucratif, se "refroidiront" dans une évolution invalidante et déficitaire conduisant à une incapacité plus ou moins étendue et sévère. Il ne s'agit pas là d'une prédiction hasardeuse : c'était la situation encore, il y a trois décennies, pour les enfants comme pour les adultes.
Nous pouvons ainsi constater une évolution inattendue et surprenante : dans les autres pays, ce sont les psychiatres qui ont développé le modèle biologique de la maladie mentale avant d'amorcer un retour à une conception plus psychologique, récemment et en partie sous l'influence des responsables sociaux et des décideurs politiques confrontés au problème de la désocialisation et de l'aliénation d'un nombre croissant de malades non traités ; en France, par contre, la promotion du modèle biologique, dans sa forme la plus réductrice et caricaturale, est amenée par les décideurs politiques et les hauts fonctionnaires, en opposition de plus en plus ouverte avec un nombre croissant de psychiatres.
Il ne s'agit plus d'une affaire de restriction budgétaire qui limiterait voire rognerait les moyens de l'ensemble d'une politique et d'un dispositif de soins. Le ciblage précis du financement est ici indissociable d'un changement radical dans la conception que notre société se fait de la maladie mentale, de l'accueil et du traitement qu'elle réserve à ceux de ses membres qui y sont affrontés. C'est un traitement social de la maladie mentale - assimilée pour l'essentiel à un handicap - qui est proposé, comme il y a eu un traitement social du chômage.
Un tel choix ne peut
s'opérer et être mis en oeuvre de façon inapparente sinon
dissimulée, dénoncé seulement par les psychiatres.
Les citoyens et leurs représentants doivent être clairement et
complétement informés. C'est là le but de notre démarche.